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Lettre à la ministre Line Beauchamp - Des paysages culturels en danger

12 octobre 2007  Québec
En juillet dernier, le Conseil des monuments et sites du Québec (CMSQ) vous faisait part de ses commentaires et de ses inquiétudes en ce qui a trait aux énoncés du rapport d'enquête et d'audiences publiques sur le projet Rabaska, déposé en mai 2007 par le BAPE. Ce rapport énonçait clairement des problèmes criants en ce qui concerne la protection des paysages culturels pour le site convoité par l'entreprise privée pour y installer son projet de port méthanier Rabaska.

Le BAPE soulevait la question de façon pertinente mais en faisait abstraction dans ses recommandations pour mieux appuyer le projet. Nous avions suggéré dans notre mémoire qu'un groupe d'experts des questions de patrimoine territorial et des paysages culturels soit mandaté pour étudier la problématique soulevée par le projet et pour faire ses recommandations. Aucune suite n'a été donnée à cette proposition.

C'est avec un sentiment d'urgence que le Conseil des monuments et sites du Québec revient à la charge aujourd'hui et vous invite à remettre en question le projet en regard du caractère patrimonial des paysages culturels du secteur Ville-Guay (Lévis, à la limite de Beaumont), des abords de deux arrondissements historiques que sont l'île d'Orléans et le Vieux-Québec et du corridor fluvial entre Québec et la Côte-du-Sud.

Comme le disait si justement l'historien Michel Lessard dans une lettre qu'il vous adressait récemment, «le site [...] appartient à un ensemble paysager et patrimonial parmi les plus émouvants du pays et du continent. [...] Le parc de la Martinière à Lévis-Est, la valse des anses sauvages et des pâturages en estrade de la côte de Beaumont, de Saint-Michel, de Saint-Vallier, dans le corridor fluvial, l'archipel inviolé et sauvage des îles de Montmagny, l'immense sanctuaire ornithologique de cap Tourmente, l'historique côte de Beaupré et l'île d'Orléans, avec ses vieux villages du XVIIe siècle marquant l'implantation de la France dans les Amériques, tous ces éléments composent un panorama naturel et culturel unique et exceptionnel, nationalement et mondialement reconnu. Un lieu fondamental de l'identité québécoise».

Le vrai développement durable

La compréhension du développement durable se pose ici dans toutes ses nuances. Vous, Mme la ministre, qui vous faites l'égérie du développement durable, saurez-vous prendre position dans ce dossier de développement économique avec une véritable préoccupation pour le développement durable du Québec, un développement durable qui fasse toute sa place aux héritages dont nous avons la responsabilité? Il demeure étonnant que le MCCCQ d'abord et le MDDEP dont vous êtes la titulaire négligent complètement dans leur analyse cet élément identitaire qu'est notre patrimoine territorial.

Rappelons que la Loi sur le développement durable précise que «[...] le développement durable s'appuie sur une vision à long terme qui prend en compte le caractère indissociable des dimensions environnementale, sociale et économique des activités de développement» (chapitre 1, article 2). Et les principes et stratégies de développement durable en matière de protection du patrimoine culturel définissent le patrimoine de cette façon: «Le patrimoine culturel constitué de biens, de lieux, de paysages, de traditions et de savoirs reflète l'identité d'une société. Il transmet les valeurs de celle-ci de génération en génération et sa conservation favorise le caractère durable du développement. Il importe d'assurer son identification, sa protection, sa mise en valeur, en tenant compte des composantes de rareté et de fragilité qui le caractérisent.» (Chapitre 2, section 1.6, k.)

Nous nous souvenons que lorsque vous étiez ministre de la Culture, vous étiez particulièrement fière que cette loi intègre de façon aussi claire un parti pris en faveur du patrimoine québécois. Pourquoi, au moment de prendre la décision de donner ou non l'aval au projet Rabaska, cet argument de protection du patrimoine culturel ne ferait-il pas le poids?

La préoccupation du Conseil des monuments et sites du Québec porte sur la pérennité des perspectives visuelles, des paysages culturels et du patrimoine territorial qui composent le territoire visé par le projet et les territoires limitrophes, plus précisément aux abords de la route 132 et de l'autoroute 20, dans le secteur des sites riverains de Beaumont et de Lévis, dans les noyaux anciens des municipalités et dans les paysages qui forment le caractère hérité de ces milieux habités depuis les débuts de la Nouvelle-France.

Le paysage comme bien patrimonial

Les impacts sur la qualité du cadre de vie des citoyens et sur l'économie touristique — un important moteur de développement du milieu — sont également menacés par ce projet industriel de très grande envergure. Nous estimons que l'identité de sites uniques, qui forment le cadre de vie des résidants et qui sont prisés des touristes, serait mise en péril par la réalisation de ce port méthanier et ses installations connexes sans justification autre qu'une position automatiquement favorable à tout projet économique quel qu'il soit.

Le Conseil des monuments et sites du Québec estime que les perspectives visuelles exceptionnelles qui contribuent à la qualité d'un espace public devraient être considérées comme des «biens» patrimoniaux à l'égal des monuments historiques. À ce titre, elles doivent faire l'objet d'une protection et d'une mise en valeur particulières à l'intérieur de la réglementation qui gouverne l'aménagement du milieu. L'élaboration d'une politique de protection des paysages naturels et culturels remarquables est nécessaire dans les secteurs particulièrement fragiles, notamment sur le littoral du fleuve Saint-Laurent. Il en va du maintien de l'identité des lieux et de la sauvegarde d'un patrimoine territorial que la collectivité actuelle désire léguer aux générations qui la suivront.

Mme la ministre, nous vous demandons, à vous et à votre gouvernement, d'agir dans ce dossier en faveur d'un véritable développement durable qui tienne compte de notre héritage collectif en refusant l'autorisation permettant l'implantation d'un port méthanier dans ce site éminemment patrimonial qu'est le secteur actuellement visé par le projet Rabaska.






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