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L'Entrevue - Contre l'État inerte

Stéphane Baillargeon   10 septembre 2007  Québec
La gestion par commission signale la démission du gouvernement au regard de ses obligations éthiques et politiques dit le professeur Marc Chevrier. Juriste et politologue, il en appelle aussi à l'inscription des droits et responsabilités des citoyens dans une constitution québécoise.

Après les juges, à partir d'aujourd'hui, c'est maintenant au tour des intellectuels de la commission Taylor-Bouchard de s'attaquer à l'épineuse question des accommodements raisonnables, des différences culturelles, du pluralisme et, plus largement, des fondements de notre société. Seulement, ce passage d'une salle d'audience à l'autre signale la démission du pouvoir au regard de ses responsabilités profondes, éthiques et politiques, selon le professeur Marc Chevrier, du département de sciences politiques de l'UQAM.

«On s'en remet encore à une commission pour régler un problème de société, dit le professeur, juriste et politologue de formation, qui se spécialise dans les analyses oscillant sans cesse entre la société et ses fondements juridiques. [...] Les législateurs, de plus en plus, se comportent comme des inaptes en matière morale et éthique. Dès qu'une question complexe surgit, on s'interdit d'en débattre sur la place publique et on remet le dosier aux tribunaux ou à une commission dans l'espoir que la question va s'effacer. Il y a là l'évident laisser-faire moral d'un État minimal, je veux dire sans substance éthique ou politique.»

La Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles amorce ses travaux de consultation publique avec un forum de citoyens à Gatineau ce soir. Les premiers témoins et les mémoires seront entendus demain.

Le Québec n'a rien à envier au Canada dans ce domaine. Le sociologue Dorval Brunelle, un collègue du professeur Chevrier de l'UQAM, a déjà constaté que l'ordre libéral canadien repose en partie sur le recours systématique aux commissions d'enquête. «La gouverne canadienne et québécoise en crée pour tout et rien, sur la réforme du fédéralisme, l'union économique, les autochtones, les méthodes de reproduction assistées, etc. Cette pratique renforce la conception de l'État comme simple gestionnaire de flux d'intérêt. C'est une espèce de gare de triage qui répartit les intérêts sociaux en suivant des procédures. Dès que surgissent de vraies questions politiques, des questions sociales controversées, l'État les contourne en créant une commission qui donne l'impression d'une prise en main des problèmes. Seulement, ce n'est pas l'État qui fait: il fait faire dans l'espoir de laisser-faire et d'oublier, parce qu'on ne compte plus le tablettage des rapports, ces magnifiques coups d'épée dans l'eau. Cette mécanique confirme finalement les cyniques pour lesquels les gouvernements sont inaptes et ne règlent jamais rien d'important.»

Marc Chevrier observe aussi la juridicisation croissante des commissions, souvent dirigées par d'anciens juges mimant les procédures légales, la récente commission Gomery sur le scandale des commandites concentrant cette tendance au pur jus. «On y est tellement habitués que l'on a mal réagi quand MM. Bouchard et Taylor ont affirmé des idées et défendu des positions, en commettant des erreurs, évidemment. L'intellectuel est comme un politicien: il s'avance, alors que le juge demeure en retrait.»

Par contre, le juriste-politologue ne reproche pas aux tribunaux leurs interventions sur le terrain délicat des différences religieuses ou culturelles. Il ne parle pas de dictature des juges ou de prise en otage de la société par les magistrats. «Les juges ne courent pas dans la rue pour s'emparer de ces dossiers. Ils sont saisis de questions qu'on leur demande de trancher à la lumière des chartes et du droit.»

La fédération a connu sa vague de questionnements dans les années 1980-90, par exemple quand le gouvernement fédéral a autorisé le port du turban par les membres sikhs de la GRC, une exception accordée par les armées britanniques depuis des décennies. «Nous avons beaucoup tardé à tenir le débat de fond au Québec et une espèce d'attentisme facile s'est mis en place vis-à-vis des tribunaux. Comme s'il fallait arrêter de penser et de débattre parce qu'une décision se retrouve en cours. C'est malsain. C'est même regrettable de ne penser que dans les ornières du droit autour de problèmes qui touchent aux valeurs fondamentales d'une collectivité. Le droit ne fait que cristalliser des principes éthiques sous-jacents. Allons donc directement vers ces principes, pensons et débattons!»

Le document de présentation de la Commission annonce clairement que l'exercice sortira du strict cadre juridique bien qu'il surgisse en réaction aux décisions des tribunaux. Les coprésidents, le philosophe Charles Taylor et le sociologue Gérard Bouchard, favorisent le brassage des méninges autour des questions sur l'immigration, l'intégration, le pluralisme et des valeurs communes de la société québécoise.

Le professeur Chevrier va encore plus loin. Il milite finalement pour une prise en charge constitutionnelle des principes en cause. Pour le juriste, l'exclusion du Québec de la constitution canadienne n'arrange rien dans le débat sur les accommodements raisonnables et le reste. «L'article 27 fait du multiculturalisme un principe d'interprétation de la Charte canadienne. Au Canada, le multiculturalisme est accepté comme une évidence. Au Québec, le contenu du rapatriement de la Constitution de 1982 n'a toujours pas été intégré. Il n'y a pas d'adhésion massive à ce principe.»

La rédaction d'une constitution du Québec demeure tout à fait possible dans le cadre fédéral actuel, rappelle finalement Marc Chevrier. Les cantons de la fédération helvète doivent tous se doter d'une loi fondamentale définissant les règles générales du vivre ensemble à la suisse. «Une constitution permet de nommer les valeurs communes de la collectivité et de leur donner préséance dans l'ordre juridique, politique et symbolique. Le préambule et les articles pourraient par exemple y poser le principe de la laïcité à la québécoise, sans mimer le modèle français. La constitution pourrait aussi rappeler qu'une collectivité s'appuie sur des droits et des devoirs. De plus en plus, dans les lois fondamentales modernes, le langage de la responsabilité s'impose.»

Pas plus que les commissions d'enquête ou de consultation, le droit ne peut régler tous les problèmes éthiques et politiques. Les deux peuvent par contre aider à guider profondément leurs solutions...






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  • Roland Berger
    Abonné
    lundi 10 septembre 2007 08h52
    Une constitution ni chair ni poisson
    « Si le Québec réussissait à se donner une constitution qui lui ressemble vraiment, cette dernière, à l'instar de la loi 101, serait constamment contestée par un Canada converti à l'individualisme et au multiculturalisme canadiens créés par Pierre Elliot-Trudeau. L'intérêt du Canada est que la culture québécoise soit considérée comme une culture comme les autres, et son territoire, comme une province comme les autres. Ce dilemme ne trouverait sa solution que dans une véritable fédération ou dans la souveraineté du Québec. Mais ses deux voies sont bloquées.
    Roland Berger
    London, Ontario »

  • Jasette
    Abonné
    lundi 10 septembre 2007 09h43
    Ce n'est pas vraiment le rôle de des intellectuels de présider une commission.
    « Les politiciens jouent surtout un rôle de chien de garde pour l'économie. Pour le reste, même si plusieurs parmi eux sont des avocats, on le balaye sous le tapis. Sauf que des fois, le monde ordinaire lève le tapis un peu trop pour nos politiciens. Alors, ces derniers, inspirés par Salomon dans La Bible, décident de s'en laver les mains en passant la patate chaude à une commission d'enquête.

    La plupart des intellectuels sont bien trop loin des intérêts en cause, à moins qu'ils n'aient les mains liés par des intérêts politiques? Alors là, plus question de trancher vraiment et de réfléchir sur la question, les conclusions sont au départ dans le frigo. Ce n'est toutefois pas sûr que gens qui participent à une commission le savent, la naïveté étant ce qu'elle est par définition. »

  • Guy Lessard
    Inscrit
    lundi 10 septembre 2007 09h58
    Bravo M. Chevrier
    « L'article de M. Chevrier va droit au but lorsqu'il note au passage de la couardise de nos gouvernements devant des questions d'éthique et de morale sociale. Je sais très bien que le peuple québécois a évolué lentement depuis la défaite des Plaines d'Abraham. Il a fallu que les québécois se referme et se recroqueville pour survivre, mais depuis l'ouverture des fenêtres qu'a été la révolution tranquille, le Québec tout entier s'est levé pour dire différents gouvernements que nous avions l'âme d'un peuple qui voulait sortir au moins une narine de l'eau pour pouvoir respirer. L'évolution s'est faite envers et contre les forces d'inertie et nous avons compris que pour prendre notre place dans le concert des nation, nous devions faire encore quelques petits efforts de plus en tant que peuple, dont celui des accomodements.

    Je me pose une question: Si j'invite quelqu'un chez moi pour prendre un bon repas, est-ce que mon invité peut garder son chapeau sur la tête pendant le repas, est-ce qu'il peut garder son par-dessus et garder ses gants pour s'approcher de ma table et est-ce qu'il peut m'imposer le port de mon chapeau, de mon par-dessus, de mes gants, afin que je ne passe pas pour um impoli qui ne sait pas vivre et accomoder ses imvités.

    Je crois que nous, (il faut cesser d'avoir peur de ce pronom personnel en ce qui nous concerne et...)...que nous, en tant que peuple avons assez de vécu pour être en mesure de comprendre nos imvités, mais nous devons leur faire comprendre aussi que nous leur prêtons assistance, même si ceux-ci après leur intégration à notre société seront en mesure de nous rendre la pareille.

    Je respecte leur façon de vivre et je trouve qu'elle est très belle, mais leur vie privée ne me regarde pas et ils auront tout le loisir de pratiquer leur religion chez eux ou dans leur maison de culte et à ces endroits je lui donne l'assurance que je n'interviendrai jamais à moins qu'il y ait débordement sur la vie publique. Cette place publique appartient à tout le peuple du Québec et ce peuple québécois saura l'accueillir pour qu'il vienne enrichir collectivement la culture du Québec. »

  • Pierre Rousseau
    Inscrit
    lundi 10 septembre 2007 10h58
    De l'utilité des commissions
    « Il est vrai que les gouvernements actuels au Canada semblent réticents à prendre leurs responsabilités lorsqu'une question épineuse surgit et que la population semble divisée sur les moyens à prendre pour y répondre. Par contre, il faudrait voir les commissions d'enquête / de consultation non pas comme un moyen de décider des moyens à prendre pour résoudre un problème mais plutôt comme un outil à la disposition des peuples pour s'assurer que tous les tenants et aboutissants sont identifiés et que des solutions possibles sont offertes aux décideurs publics. Le problème au Canada c'est que les gouvernements commandent des commissions d'enquête non pas pour avoir toute l'information disponible et les solutions possibles mais plutôt pour « noyer le poisson ». On n'a qu'à considérer la Commission royale sur les peuples autochtones qui, à coup de millions de dollars, a produit un rapport très élaboré sur la question autochtone au Canada et qui offrait une série de solutions qui auraient pu nous donner la chance d'avoir une vraie réconciliation entre les premiers peuples et les deux peuples dominants. Malheureusement, ses recommandations sont demeurées lettres mortes et le rapport « tabletté », ce qui est souvent le cas de ces commissions.

    Par ailleurs, notre système démocratique est aussi en cause. En effet, le cycle d'élections de 4 ou 5 ans encourage ceux qui détiennent le pouvoir à tergiverser et à n'offrir que des solutions à court terme (4 ans au maximum) et ne les encourage pas à planifier à long terme et à prendre des décisions difficiles qui pourraient être bénéfiques au-delà de ces quelques années, pour les générations suivantes. D'ailleurs, une commission ou encore une référence aux tribunaux peut souvent prendre au-delà de 5 ans pour être complétée et là encore, un nouveau gouvernement a beau jeu d'ignorer ses recommandations ou de légiférer pour atténuer une décision des tribunaux. C'est donc une question fondamentale en démocratie et peut-être aurions-nous besoin d'une commission d'enquête sur notre démocratie!!! »

  • Claude Stordeur
    Abonné
    lundi 10 septembre 2007 11h00
    la passion du pouvoir
    « fait en sorte que se faire réélire est le principale intérêt des dirigeants de tout mouvement politique, syndicale ou des Green-peace et compagnie. Quand la soupe devient trop chaude ou qu'on a pas su lire les sondages on crée une commission avec des amis à sa tête et dont, dans la plupart des cas, on connait les idées et le résultat d'avance. Par exemple, je ne vois pas pourquoi directement aprés l'effondrement du pont de la concorde on a pas fait inspecter directement tout les ponts qui ressemble a celui là, quitte a tout même créer une commission. Mais attendre 6 mois pour commencer pour avoir le prétexte que c'est la commission qui exige ces dépenses relèvent l'évidence du manque de " couille" des dirigeants politiques actuels. Charest veut rester premier aussi longtemps que Harper... mais en plus lui, il sait qu'il vas être remplacé tôt ou tard, il étire la sauce... »

  • Roland Berger
    Abonné
    lundi 10 septembre 2007 12h11
    Éclatante démonstration
    « Le fait que les politiciens s'en remettent à des commissions plutôt que de risque leur image en débattant de questions fondamentales illustre on ne peut mieux pourquoi ils sont en politique, savoir pour le plaisir de l'exercice du pouvoir.
    Roland Berger
    London, Ontario »

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