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Droits à vendre

Bernard Descôteaux   24 août 2007  Québec
Au moment même où s'amorce un grand débat sur les accommodements raisonnables, voilà qu'un jugement de la Cour d'appel vient rouvrir toute grande une brèche de la Charte de la langue française et faciliter l'intégration des immigrants à la communauté anglophone. Si cette décision était maintenue, quelques milliers de dollars suffiraient pour acheter à ses enfants et à leurs descendants le droit de fréquenter l'école anglaise. Ce serait le retour au libre choix de la langue d'enseignement pour privilégiés.

Ce jugement du plus haut tribunal québécois est tout simplement outrageant. En tout respect pour les arguments des savants juges, il faut constater que, soit ils n'ont rien compris à la situation de la majorité francophone du Québec, qui est par ailleurs une minorité dans le contexte canadien et nord-américain, soit ils n'ont pas voulu en tenir compte. Cela, on peut le croire, d'autant plus que le juge Allan R. Hilton, qui a rédigé ce jugement, fut à une autre époque avocat d'Alliance Québec. Un peu de décence aurait dû l'amener à se désister pour préserver les apparences d'une décision rendue en toute équité.

La brèche dont il est question ici avait été constatée par la commission Larose sur la langue. L'Assemblée nationale la colmatait en 2002 en adoptant à l'unanimité la loi 104, aujourd'hui déclarée invalide par ce jugement. La commission avait constaté qu'il suffisait, pour que les enfants d'une même famille aient le droit de fréquenter l'école anglaise publique, que l'un d'entre eux soit inscrit pendant un an à une école privée anglophone non subventionnée. Dès lors, le ministère de l'Éducation était tenu de leur émettre un certificat d'accès à l'école anglaise.

Ce subterfuge fut utilisé surtout par des parents issus de l'immigration. Au cours des premières années qui ont suivi l'adoption de la loi 101, seulement 608 enfants acquirent le droit à l'instruction en anglais, mais rapidement, le mot se répandit. Entre 1990 et 2002, on en compta 8234. Selon le juge Hilton, il n'y avait pas là de quoi affecter l'équilibre linguistique au Québec. On est d'autant moins d'accord que ce nombre n'est pas insignifiant et que la tendance allait s'accélérant. Dans leurs publicités, des écoles privées anglophones mettaient d'ailleurs ouvertement en évidence cette échappatoire.

L'esprit de la loi 101, qui est d'assurer la pérennité de la langue et de la culture françaises au Canada, est ignoré par le juge Hilton, qui fait une interprétation stricte de la Charte canadienne des droits. À partir du moment où un enfant reçoit une partie de son instruction en anglais, lui et ses descendants acquièrent le droit de fréquenter l'école anglaise. Dans son esprit, le fait que l'institution où il a reçu cette instruction soit publique ou privée, subventionnée ou pas, ne fait aucune différence, contrairement à ce qu'avait cru l'Assemblée nationale. Comme il faudra payer pour obtenir ce droit, on peut se demander s'il ne faudrait pas parler de privilège plutôt que de droits ici.

La vision du juge Hilton, endossée par son collègue Pierre J. Dalphond, n'est heureusement pas partagée par le juge Lorne Giroux. Celui-ci estime que, lorsqu'il s'agit d'interpréter les dispositions de la Charte des droits en matière de langue, il faut tenir compte de la dynamique linguistique propre à chaque province. Soulignant que, dans le cas présent, on ne peut ignorer la dimension de l'immigration, il rappelle qu'en 2002, au moment où l'Assemblée nationale adoptait la loi 104, 86 % des nouveaux arrivants étaient de langue maternelle autre que l'anglais ou le français. Il rejette fermement l'opinion du juge Hilton voulant que, peu importe sa langue d'origine, un citoyen canadien soit libre d'inscrire ses enfants au système scolaire de son choix, ce qui, à son avis, est un moyen indirect de ramener la solution du libre choix de la langue d'enseignement.

Entre les points de vue des juges Hilton et Giroux, la Cour suprême aura à trancher. Si le point de vue du premier l'emportait, l'Assemblée nationale ne pourrait laisser passer l'affaire. Il y a des accommodements qui ne sont pas possibles. Elle devra trouver une façon de colmater cette brèche qui, à la limite, pourrait justifier un recours à la clause dérogatoire.
 
 
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  • Jean-Pierre Proulx
    Abonné
    vendredi 24 août 2007 10h06
    Loi 101 et clause dérogatoire
    M. Descôteaux,

    L'hypothèse de solution que vous soulevez dans votre dernière phrase pour colmater la brèche dans la loi que vient confirmer la Cour d'appel, n'est pas possible. En effet, on ne peut pas constitutionnellment échapper à l'article 23 de la Charte canadienne grâce à une clause dérogatoire. Ce mécanisme s'applique seulement aux droits et libertés fondamentaux énoncés au début de la charte.

    Il faut probablement miser sur une interprétation intelligente de la Cour suprême centrée sur les buts de la loi. L'article 23 de la Charte discuté dans le procès vise d'abord à préserver la mobilité interprovinciale des Canadiens en permettant à ceux qui auraient commencé leurs études en anglais hors Québec de les poursuivre rendus ici. On admet mal que ceux qui émigrent de l'étranger ou qui sont nés ici puissent, malgré la lettre de l'article 23, se prévaloir d'un artifice (un an l'école privée non subventionnée) pour passer éventuellement et légagement à l'école anglaise publique ou privée subventionnée.

    Dans l'hypothèse où la Cour suprême maintiendrait le jugement de la Cour d'appel, le meilleure hypothèse serait probablement d'imposer à l'école anglaise privée non subventionnée, les critères d'admissibilité déjà applicables à l'école anglaise publique et privée subventionnée.

    On aurait pu faire cela dès 1977, mais le gouvernement avait vu dans cette souplesse une manière de ne pas braquer la grande industrie en favorisant la mobilité internationale des cadres.(voir le Livre blanc d'avril 1977 sur la langue française)



    Mais il faut aussi poquelques difficultés juridiques. Mais on célébrera probablement encoe le 50e de la loi 101 dans les procès!
    Merci
    Jean-Pierre Proulx
    Université de Montréal

  • Jean-Pierre Audet
    Abonné
    vendredi 24 août 2007 10h27
    La clause dérogatoire
    Si une telle brèche persistait, il ne faudrait pas hésiter à recourir à la clause dérogatoire. Mais parions qu'auparavant la Cour suprême aura démontré plus de compréhension. M. Descôteaux a raison : «Ce jugement du plus haut tribunal québécois est tout simplement outrageant.» Si la Cour suprême s'avisait de maintenir un tel outrage à notre langue toujours menacée, j'ai bien peur, et c'est presque mon souhait, que cela donne des armes au parti de Pauline Marois. Il nous faudrait avoir les ailes des abeilles qui, devant une menace inconnue, mais bien réelle semble-t-il, quittent en masse leurs ruches qui ainsi s'effondrent partout dans le monde. Nous pourrions aller élire domicile dans un coin plus accueillant pour notre langue, la Bretagne par exemple, ou encore la Côte d'azur.

  • roger montreal
    Abonné
    vendredi 24 août 2007 10h54
    Que vaut la reconnaissance de la nation québécoise
    OUI avec la charte a TRUDEAU qui bloque tout ce que le gouvernement fait pour protéger nos droits et notre langue.
    Seulement des mots, pour l élection pas plus. Nous le voyons
    M.HAPPER et les conservateurs ce n est que des belles paroles, son élève SUPER MARIO nous voyons ses agissements une copie conforme de HAPPER qui est une copie conforme de BUSH. Salir les autres dire des choses et faire le contraire, de la politique que nous pensions révolu depuis DUPLESSI.
    ROGER DION MONTREAL

  • Michel Paillé
    Abonné
    vendredi 24 août 2007 11h06
    Les écoles anglaises non subventionnées
    Bonjour Monsieur Descôteaux,

    J'ai été ravi de lire votre éditorial de ce matin. Bravo et merci.

    Cependant, je crois comprendre que la clause dérogatoire ne pourrait s'appliquer aux articles de la Charte canadienne touchant le domaine linguistique. Ce serait à vérifier.

    De plus, si jamais la Cour suprême entérinait le jugement de la Cour d'appel et que le gouvernement du Québec ne puisse pas invoquer la clause dérogatoire, de « généreux » mécènes du Canada anglais pourraient offrir des subventions à des parents du Québec qui voudraient inscrire un enfant dans une école anglaise privée non subventionnée. Ces écoles pourraient devenir florissantes. Quant au gouvernement fédéral, il se retiendra d'intervenir de la même façon, peu importe sa couleur, pour des raisons évidentes.

    Avec mes salutations,
    Michel Paillé
    Québec

  • Claude Stordeur
    Abonné
    vendredi 24 août 2007 12h00
    Le pouvoir de l'argent
    restera toujours le gagnant et cela depuis des siècles.
    Il y aura toujours des échappatoires pour les débrouillards, riches ou pauvres. Le défi est que finalement tout le monde devrait avoir ce droit, tant que l'éducation publique sera dans le marasme actuel. Les gouvernements successifs ne sont pas contre, un enfant éduquer au privé, même subventionner, revient moins chère qu'un enfant du public. Il ne faut pas oublier non plus, que la plupart des politiciens, présentateurs de TV, " Artistes " engagés francophones ou animateurs de shows mettent leurs enfants si possible dans une école privé et souvent anglophone par le biais du pré-primaire payant.

  • camelot
    Inscrit
    vendredi 24 août 2007 13h44
    Le loup dans la bergerie
    Il est illusoire de croire que les Québécois puissent s'épanouir sur la terre de leurs ancêtres. L'occupant ne cessera jamais de réduire à néant tous nos repaires identitaires. Le gouvernement fédéral est nuisible. Vivement l'indépendance.

  • Roland Berger
    Abonné
    vendredi 24 août 2007 15h41
    Un recours à la clause dérogatoire
    Il est à se demander quand et comment le gouvernement fédéral actuel s'y prendra pour abolir la possibilité pour les provinces de recourir à la clause dérogatoire. Une équipe de penseurs doit y travailler ardemment.
    Roland Berger
    London, Ontario

  • Pierre Ducharme
    Abonné
    vendredi 24 août 2007 16h16
    La clause dérogatoire
    Le recours à la clause dérogatoire serait, sauf erreur, impossible en l'occurrence.

    Selon le par. 33(1) de la Charte canadienne des droits, l'utilisation de cette clause est en effet limitée aux dispositions de l'article 2 et des articles 7 à 15. Or les droits en cause (instruction dans la langue de la minorité) relèvent de l'article 23.

    Par quel autre moyen la brèche pourrait-elle alors être colmatée?

    La seule façon consisterait semble-t-il à interdire l'accès à l'enseignement privé non subventionné en anglais aux enfants des personnes n'ayant pas reçu leur instruction au niveau primaire en anglais au Canada.

    Mais cette solution serait certainement contestée elle aussi devant les tribunaux.

  • Loraine King
    Inscrite
    vendredi 24 août 2007 16h26
    L'argent
    Ces parents ont-ils les moyens de faire entendre leur cause devant les tribunaux ? J'en doute. Brent Tyler par le passé avait déclaré avoir été financé par la National Citizens Coalition, cet organe du Parti conservateur du Canada. Et c'est probablement encore la NCC qui paie la note. Il faut au moins admirer leur détermination.

    Existe-t-il des organismes au Québec qui font des campagnes de financement afin d'aider les groupes minoritaires francophones du Canada dans leurs luttes devant les tribunaux ?

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