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    Pauvre classe moyenne!

    9 juin 2007 |Gil Courtemanche | Québec
    Photo: Jacques Nadeau
    La classe moyenne, c'est un peu comme le monde ordinaire ou M. et Mme Tout-le-monde. On sait vaguement de quoi on parle et à qui on s'adresse, mais on serait bien en peine de tenter de la définir scientifiquement. Chose certaine, jamais les membres de la classe moyenne n'ont été aussi chouchoutés et courtisés par nos dirigeants politiques. Ce fut le cas lors des deux dernières campagnes électorales et particulièrement la semaine dernière à l'Assemblée nationale, lors des discussions et des tractations qui ont entouré l'adoption du budget.

    Avec des trémolos émus dignes de Brigitte Bardot évoquant les blanchons, Jean Charest et Mario Dumont se sont portés à sa défense, comme si la classe moyenne était une espèce menacée d'extinction.

    De toute évidence, la chasse politique à la classe moyenne est ouverte, même au PQ, où on a évoqué après la défaite de mars dernier le besoin de se «rapprocher de la classe moyenne», ce qui, dans le langage péquiste, signifie s'éloigner des syndicats.

    L'apparition de la classe moyenne comme cible de marketing politique fait son apparition avec Ronald Reagan en 1980. Les villes se vident de Blancs, qui vont s'installer dans des bungalows de banlieue. Les familles à deux revenus, donc à deux autos, se généralisent. Après l'effervescence des années 70, les jeunes cessent de s'intéresser à la politique, tout comme les pauvres, désillusionnés par leur peu de mobilité dans l'échelle sociale. La classe moyenne vote en masse, et elle vote non seulement pour protéger son nouveau statut mais aussi pour grimper dans l'échelle de la richesse et profiter de la nouvelle consommation qui déferle. La richesse et le matérialisme ne sont plus des états honteux qu'on dissimule: ils deviennent des buts et des objectifs admirables.

    Au Québec, la classe moyenne a commencé à devenir un bloc imposant dans la foulée de la croissance des années 50 et 60 ainsi que, on l'oublie trop souvent, à la suite des grandes victoires syndicales, notamment dans les services publics. Une très grande partie des membres de la classe moyenne est composée d'enseignants, d'infirmières, de chauffeurs d'autobus, de fonctionnaires et de cadres intermédiaires dans les administrations publiques. Il est d'ailleurs fascinant d'apprendre du PLQ ou de l'ADQ que ces gens prennent la classe moyenne en otage quand ils recourent à la grève pour confirmer leur statut de membres de la classe moyenne.

    Si on écoute attentivement les discours de Mario Dumont et de Jean Charest ainsi que leur défense de la classe moyenne, on découvre qu'ils ne parlent pas des mêmes personnes. La classe moyenne de l'ADQ, c'est la famille: pas la famille recomposée ou monoparentale, non, la famille classique, avec deux ou trois enfants et peut-être la mère au foyer. Pour cette tranche de la population, les valeurs morales, la sécurité et la tranquillité font partie des principales préoccupations. La valeur familiale, c'est la valeur de la droite américaine et de Stephen Harper.

    La classe moyenne de Jean Charest, ce sont les gens qui travaillent fort, qui sont ambitieux, qui ont un Blackberry pour ne rater aucun ordre du patron, même les week-ends, qui n'utilisent pas les transports publics et qui veulent changer de voiture aux deux ans. Ils veulent devenir plus riches et ne comprennent pas pourquoi le fruit de leur dur labeur servirait à nourrir mieux des assistés sociaux qui refusent de travailler. Le discours libéral sur la classe moyenne, c'est celui de la valeur «travail» chère à Nicolas Sarkozy, le premier président néolibéral de l'histoire de la France. Dans ce discours, les gens sont riches parce qu'ils le méritent, et on ne conçoit pas qu'ils puissent se satisfaire de demeurer un peu riches. Cette défense de la richesse ou du confort se fonde souvent sur des arguments absolument fallacieux, comme celui de la position concurrentielle du Québec en matière de fiscalité individuelle. Comme si des dizaines de milliers de personnes qui gagnent 75 000 $ par année menaçaient de vendre leur nouveau condo ou de s'exiler en Alberta pour payer

    3000 $ d'impôt de moins. La classe moyenne ne s'exile pas, elle est enfin installée. Ceux qui quittent le Québec, ce sont les très pauvres, qui sont à la recherche d'un emploi enfin rémunérateur, et les très riches, qui veulent devenir encore plus riches.

    Le discours sur la sauvegarde de la classe moyenne, cette chasse systématique à l'électeur, ressemble drôlement à l'arbre qui cache la forêt. La classe moyenne au Québec n'est ni malheureuse ni précaire: elle est à l'aise. Elle jouit de revenus élevés si on la compare au reste de la planète et peut compter sur un système de services publics et de sécurité sociale parmi les plus développés au monde. La classe moyenne de MM. Charest et Dumont, c'est aussi le tout-à-l'auto, l'étalement urbain, la surconsommation et la pollution.

    Les premières victimes de cette séduction des gens heureux à laquelle se livrent tous les partis, ce sont précisément ceux qui ont besoin du gouvernement pour quitter la pauvreté et la précarité et réaliser leur rêve d'enfin appartenir à la classe moyenne. Dissoute dans cette logorrhée et évanouie dans cette pluie de cadeaux aux nantis, la grande priorité que devait être la lutte contre la pauvreté, promulguée solennellement par l'Assemblée nationale il y a quelques années. La semaine dernière, en écoutant les chefs des trois partis se disputer les allégements fiscaux de 900 millions, j'ai eu l'impression qu'il n'existait plus de pauvres au Québec parce qu'ils venaient tous de s'acheter un duplex à Brossard.
     
     
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