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Le phénomène ADQ

Le refuge de ceux qui ont tout essayé sans succès

24 mars 2007 | Jean Dion | Québec
Mario Dumont et son ADQ sont sur le point d’effectuer une percée.
Photo : Agence Reuters Mario Dumont et son ADQ sont sur le point d’effectuer une percée.
Un mouchoir de poche. Voilà l'expression qu'a utilisée l'Agence France-Presse pour décrire la situation dans laquelle se retrouvent les principaux partis politiques du Québec à 48 heures d'un scrutin général qui s'annonce comme le plus serré depuis la Confédération. Non pas qu'on n'ait pas, par le passé, assisté à des luttes épiques lors d'élections (ou de référendums, tiens). Mais on avait toujours affaire à deux gros et puissants joueurs qui ne laissaient que des miettes aux autres; un troisième acteur important est tout à fait inusité. En somme, il y a moins de place dans le mouchoir.

Aujourd'hui, si on se fie aux sondages d'opinion, l'Action démocratique de Mario Dumont — car c'est bien la sienne — s'apprête à effectuer une première véritable percée. Mardi matin, l'ADQ pourrait se retrouver avec la balance du pouvoir, elle pourrait aussi former l'opposition officielle à l'Assemblée nationale. Accéder au gouvernement? Il semble qu'on n'en soit pas encore là, mais personne ne prédisait le pouvoir au Parti québécois en 1976. Bien malin qui serait en mesure de lire dans les dixièmes de point de pourcentage et de les traduire en sièges quand la course est aussi enlevée.

Il reste que la poussée de l'ADQ était inattendue. Tous avaient en mémoire le scénario de la dernière fois, quand un ballon rempli d'intentions de vote exprimées quelques mois avant les élections de 2003 s'était puissamment dégonflé à mesure qu'approchait le grand soir. Cette fois, cela ne s'est pas produit, bien au contraire. Non seulement l'ADQ a consolidé ses positions, elle a progressé au fil de la campagne jusqu'à rejoindre péquistes et libéraux dans un coude à coude à coude au suspense insoutenable.

Un phénomène, l'Action démocratique? Sans doute, surtout si on tient compte du relatif anonymat et de l'inexpérience de son équipe, de l'ambiguïté persistant autour de son programme et de son approche à la sempiternelle question nationale. Comment donc l'expliquer? Pourquoi un tel revirement? Pourquoi tant de gens semblent-ils prêts, en 2007, à tenir la ligne adéquiste jusqu'au bout? Il est possible de cerner plusieurs facteurs, liés tant aux personnalités en présence qu'à la conjoncture.

Selon le politologue Réjean Pelletier, de l'Université Laval, la première raison de la montée de l'ADQ tient à une volonté — elle aussi sempiternelle, faut-il croire — de changement. «Du changement, mais cette fois, en dehors des partis traditionnels, note-t-il. Pour le comprendre, il faut remonter à 2003. À ce scrutin, ne l'oublions pas, l'ADQ avait récolté 18 % des voix, ce qui n'est pas rien. Dans les mois qui avaient précédé les élections, elle était devenue le premier parti dans les sondages. Mais à l'approche de la campagne électorale, il est apparu à plusieurs que les libéraux de Jean Charest formaient une solution de rechange acceptable au gouvernement péquiste, et le soutien à l'ADQ s'est largement effrité, ce qui n'est pas le cas en ce moment.»

Car, ne l'oublions pas non plus, le gouvernement Charest atteignait lui-même des sommets d'impopularité il n'y a pas si longtemps. Difficile de croire qu'il ait depuis récupéré tout son capital de sympathie. «La différence par rapport à la dernière fois, dit le professeur Pelletier, c'est que le PQ n'apparaît pas comme cette solution de rechange. Il y a le facteur André Boisclair, qui reste le moins populaire des chefs, et il y a l'élément souveraineté. Quoi qu'on dise, la majorité des citoyens ne veulent pas d'un autre référendum à brève échéance.» En ce sens, l'autonomisme, même si son contenu demeure loin d'être limpide, serait une arme intéressante.

«Ça fait toujours du bien de s'entendre dire, au Québec, qu'on est autonomiste. Ça va chercher les personnes, nombreuses, qui pensent que M. Charest est trop fédéraliste et M. Boisclair trop souverainiste... », poursuit Réjean Pelletier.

Ajoutons à cela un chef comme Mario Dumont, populiste, qui aime à se présenter comme étant près des gens, qui dénonce la lourdeur de la bureaucratie et promet quelques manoeuvres à l'emporte-pièce, et on se retrouve avec 30 % des appuis annoncés. Surtout qu'il titille une fibre conservatrice — au sens idéologique et non partisan du terme — implantée de longue date dans plusieurs régions et dont, si on ne craignait le raccourci intellectuel, on pourrait évoquer la filiation avec l'Union nationale et le créditisme d'antan. «Ce conservatisme s'est déjà manifesté aux dernières élections fédérales», observe M. Pelletier, qui juge néanmoins que l'ADQ se campe aujourd'hui moins à droite qu'il ne l'a fait par le passé: plus un parti gagne en popularité, plus il a tendance à se rapprocher du centre (à moins que ce ne soit l'inverse: plus il se rapproche du centre, plus il étend ses assises; la poule, l'oeuf et toutes ces choses).

Pour Alain-G. Gagnon, professeur de science politique à l'UQAM, l'ADQ est parvenue à devenir le havre temporaire où vont se réfugier «ceux qui ont l'impression d'avoir tout essayé, le souverainisme, le fédéralisme, sans succès. Ils sont insatisfaits du fédéralisme actuel, ils ne veulent pas de référendum et ils retournent 50 ans en arrière et reprennent la formule autonomiste.»

«Dans l'ensemble, Dumont exploite des formules un peu simplistes, des idées simplistes, rien de compliqué, des clichés. Mais il ne semble pas que, dans l'esprit de plusieurs, cela pose problème. Il ne semble pas y avoir de questions sur les conséquences à plus ou moins long terme, par exemple la valeur de son équipe ou la façon dont la fonction publique réagirait» s'il prenait le pouvoir, note M. Gagnon.

«Au fond, ceux qui votent ADQ le font comme s'ils voulaient d'un chien de garde.» Dans un contexte de gouvernement minoritaire, cela présenterait l'avantage «d'empêcher le PQ de tenir un référendum ou d'empêcher Jean Charest, auquel on reproche de n'avoir pas tenu ses promesses, de faire ce qu'il veut», ajoute le politologue.

D'autres experts consultés font ressortir la question, au dos large, des accommodements raisonnables à propos de laquelle Mario Dumont a été le premier, et le plus ferme, à intervenir. De même, la désaffection politique, qui illustre un degré élevé de colère dans certaines couches de la population et en pousse plusieurs vers un vote de protestation.

Le système électoral québécois n'est pas tendre envers les tiers partis. Le dernier (et seul) gouvernement minoritaire de l'histoire remonte à 1878, et encore était-il dû à la présence de députés indépendants. Tout au long du XXe siècle, l'avènement de formations autres que les deux principales du moment, que l'on songe à l'Action libérale nationale dans les années 1930, au Rassemblement pour l'indépendance nationale dans les années 1960, aux mouvances créditistes dans les décennies 1960 et 1970 ou au Parti Égalité dans les années 1980, n'a guère conduit qu'à leur maintien à la marge du jeu électoral. Dans certains cas, comme l'ALN et le RIN, le parti a finalement été avalé par un plus gros. En fait, le seul tiers parti qui se soit imposé à demeure fut le PQ, et son succès a entraîné à relativement court terme la disparition de l'Union nationale. Ce phénomène tient tant aux rigueurs du scrutin uninominal à un tour, qui désavantage lourdement les petites formations, qu'à l'absence de particularités régionales structurelles comme on en retrouve sur la scène canadienne.

Qu'arrivera-t-il donc cette fois-ci? Aucun scénario n'est à écarter. Surtout pas celui de nouvelles élections dans un avenir rapproché...
 
 
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