Québec 2007
Chaque samedi pendant la campagne électorale, Le Devoir a présenté les propos de trois observateurs chevronnés de la scène politique. Ils nous ont livré leurs idées et leurs impressions sur le déroulement de ce grand débat politique. Dernière ârtie de cette série.
Jean-François Lisée
Auteur et analyste politique
Derniers calculs
En fin de course, on doit se reporter à l'enjeu du début: est-ce que le gouvernement libéral sortant réussira comme tous ses prédécesseurs à avoir un second mandat, ou bien sera-t-il jugé suffisamment incompétent pour ne pas avoir ce second mandat? Ce sera la question principale de lundi.
Le grand pari de M. Charest était donc de faire oublier les premières années de son mandat, où il a été historiquement impopulaire, pour donner une image plus rassurante, en route vers un deuxième mandat. De toute évidence, un certain nombre d'éléments sont venus le hanter, même dans la dernière semaine.
Et pourtant, ç'aurait dû être la semaine de M. Charest, avec ce budget dessiné pour lui par son ami M. Harper. Je pense que le budget lui était favorable, même si tout le monde a voulu en tirer le parti immédiatement. La décision d'annoncer une baisse d'impôt le lendemain a été vue comme une gaffe, et on le lui a reproché. Mais il demeure difficile de voir quel impact réel cela aura sur l'électorat.
Car il faut se poser cette question: à qui M. Charest s'adresse-t-il avec cette baisse d'impôt? Pas aux électeurs péquistes ou adéquistes, qui sont très fâchés de son gouvernement, mais bien à un certain nombre d'indécis de la classe moyenne qui n'ont pas encore fait leur choix et à qui il dit: avec moi, vous aurez une baisse d'impôt; avec les autres, non. Il n'est pas certain que ce soit un mauvais calcul, même si dans l'opinion générale ça paraît l'être.
Je fais la même remarque pour M. Harper. Il improvise rarement. Lorsqu'il se lève en chambre et dit, en français et de façon très délibérée, qu'il est «nécessaire» d'avoir un gouvernement fédéraliste, il aurait pu dire «préférable» et on n'en aurait pas parlé. Évidemment que cela suscite une réaction d'effroi unanime au Québec, c'est de l'ingérence. Mais encore là, à qui M. Harper parle-t-il? Aux indécis qui ne voudront peut-être pas rompre une «si belle relation». Ce n'est pas nécessairement un mauvais calcul.
Deux autres choses ont marqué la difficile semaine de M. Charest. D'abord, ce débat sur les urgences, où on a eu l'impression de se retrouver quatre ans en arrière... C'est dur pour M. Charest, ces critiques, ça invalide son discours sur le fait qu'il a livré la marchandise. Et puis il y a eu le retour des accommodements raisonnables, avec la cabane à sucre et le vote de femmes voilées. Les accommodements, c'est le thème de M. Dumont, pas des libéraux.
Alors voilà, nous sommes à trois jours des élections et on ne peut absolument pas prédire le vote. Il vaut mieux s'abstenir que de faire une prédiction qui vaudrait ce que Jojo Savard pourrait faire. Mais il faut noter que le vote libéral est toujours sous-estimé. On verra lundi. Je souhaite simplement qu'on n'ait pas une quasi-égalité entre les deux premiers partis, quelque chose qui empêcherait une bonne gouvernance. Autrement, les Québécois apprendront à vivre avec un gouvernement minoritaire.
***
John Parisella
Professeur associé à l'université Concordia
Le Québec fort
Au fil des ans, les Québécois ont toujours vu le gouvernement comme étant leur gouvernement national, leur première référence. Ce n'est pas par hasard qu'il n'y a jamais vraiment eu de gouvernement minoritaire ici. Les Québécois voient leurs intérêts d'un point de vue collectif. Pour eux, la trame de fond dans la gestion d'un gouvernement québécois, c'est la défense des intérêts du Québec. Qu'on soit souverainiste ou fédéraliste, c'est toujours le premier critère pour mesurer si un premier ministre défend bien les intérêts des Québécois.
Cette année, on ne voit pas de vague de fond qui emportera l'électorat vers un parti, et ce n'est pas une perspective rassurante. Quand on imagine la situation d'un gouvernement minoritaire qui irait défendre les intérêts de la province au Canada mais qui risquerait de tomber à son retour à Québec, on peut penser que la voix du Québec dans le reste du Canada serait affaiblie. C'est un élément dont on a peu discuté depuis le début de la campagne, peut-être parce qu'on est à un moment où on pense qu'un gouvernement minoritaire est vivable, avec l'exemple d'Ottawa. Je veux bien, mais c'est un reflet de la culture de la politique canadienne d'avoir un gouvernement minoritaire: au Canada, il y a toujours eu des courants conservateur, libéral ou social-démocrate. Pas au Québec.
Si le Québec veut conserver une position de force pour défendre ses intérêts, ça nous prend un gouvernement majoritaire. La notion d'une voix forte a toujours été une constante dans l'histoire du Québec, et c'est par un gouvernement majoritaire qu'on peut obtenir cette voix. Au fond, lundi, nous aurons le choix entre le Québec fort ou un Québec affaibli. Et, à mon sens, c'est l'équipe libérale qui peut le mieux assurer ce Québec fort.
Le pire scénario, ce serait d'avoir un gouvernement péquiste minoritaire: cela nous mettrait dans une situation où nous aurions une division qui nous mettrait aussi en situation de faiblesse à l'extérieur du Québec. Je pense qu'il serait préférable d'avoir un gouvernement qui serait au moins prêt à travailler avec le reste du Canada, idéalement majoritaire, mais ce serait déjà un meilleur scénario d'avoir un gouvernement minoritaire qui voudrait faire fonctionner le système fédéral tout en défendant les intérêts du Québec plutôt que d'en avoir un qui voudrait sortir le Québec du Canada.
Ma plus grande surprise de la campagne a été la campagne de Mario Dumont. Il est parti à 15 %, il a eu beaucoup de problèmes et de critiques mais il n'a jamais perdu d'appuis. Il a su canaliser efficacement la colère des électeurs.
Côté déception, c'est vraiment la couverture médiatique. Nous avons eu une campagne d'actualité, où tout ce qui est périphérique et somme toute anecdotique a pris beaucoup de place. C'est dommage. Mais ça n'empêchera pas qu'on aura une soirée très intéressante, lundi...
***
Marie Grégoire
Ancienne députée adéquiste du comté de Berthier
De nouvelles couleurs
Quiconque se dirait aujourd'hui capable de prédire ce qui arrivera lundi jouerait l'apprenti sorcier. Il est impossible de le faire, et on ne peut rien anticiper de précis. On peut toutefois être sûr que l'ADQ fera des percées à des endroits où on ne l'attendait pas. Le sondage CROP d'hier tend à montrer que dans Marguerite-d'Youville, l'ADQ peut aller chercher environ 36 % des votes. C'est 20 % de plus qu'en 2003; on avait eu 16 %, la moyenne nationale. Même avec la marge d'erreur, ça demeure une différence majeure. Ce n'est qu'un sondage, mais il indique une tendance générale pour l'ADQ.
L'ADQ fera des gains à l'échelle du Québec, pas seulement en région. Je pense que pour faire un bon bilan de la campagne, il faudra analyser le pourcentage de votes pour l'ADQ davantage que le nombre de députés qu'elle fera élire: le système électoral crée de la distorsion, ce qui ne donne pas toujours un juste reflet de l'appui à un parti. C'est un système qui a ses limites. Alors, à partir de 20 % et de six députés, l'ADQ pourra considérer avoir fait des gains. Tout ce qui sera au-dessus sera un boni.
Beaucoup pensaient qu'il y aurait un retour de balancier des votes vers le PQ ou le PLQ vers la fin de la campagne. Ça ne semble pas être le cas. Je crois vraiment que les gens qui votent ADQ le font pour la formation et la plate-forme et que c'est ainsi qu'ils voteront lundi.
Dans l'ensemble, Mario Dumont a fait une très bonne campagne, qui s'est en grande partie déroulée sur son terrain, et ce fut, je pense, la grande surprise de ces 33 jours. Il a été très «focus», très déterminé. Jean Charest a pour sa part commis l'erreur de tenir l'électorat pour acquis. Il s'est présenté comme étant le seul pouvant aspirer à la confiance des citoyens. Mais les gens se souviennent de son bilan...
On dit par ailleurs souvent que Jean Charest est un bon campaigner. Cette année, il m'a surtout semblé manquer d'énergie. Je comprends qu'il ait voulu donner cette impression de prestance d'un premier ministre, mais un premier ministre a quand même le droit d'être un peu dynamique! Il a manqué de présence dans cette bataille.
André Boisclair a mené une campagne correcte dans l'ensemble. Mais il
a poussé la coche un peu loin en allant jusqu'à dire qu'il y aurait un référendum même avec un gouvernement minoritaire. Je trouve aussi épou-
vantable qu'il sorte des épouvantails comme l'histoire des «Dumont macoutes», cela m'a déçu de sa part. Son ton est devenu agressif vers la fin de la campagne.
Finalement, nous avons eu une campagne qui aura signé la fin du bipartisme au Québec. Au lendemain des élections, les élus devront prendre acte qu'il y a une pluralité d'idées au Québec. Et une pluralité de partis, aussi: ce n'est plus seulement bleu ou rouge, de nouvelles couleurs arrivent.
Jean-François Lisée
Auteur et analyste politique
Derniers calculs
En fin de course, on doit se reporter à l'enjeu du début: est-ce que le gouvernement libéral sortant réussira comme tous ses prédécesseurs à avoir un second mandat, ou bien sera-t-il jugé suffisamment incompétent pour ne pas avoir ce second mandat? Ce sera la question principale de lundi.
Le grand pari de M. Charest était donc de faire oublier les premières années de son mandat, où il a été historiquement impopulaire, pour donner une image plus rassurante, en route vers un deuxième mandat. De toute évidence, un certain nombre d'éléments sont venus le hanter, même dans la dernière semaine.
Et pourtant, ç'aurait dû être la semaine de M. Charest, avec ce budget dessiné pour lui par son ami M. Harper. Je pense que le budget lui était favorable, même si tout le monde a voulu en tirer le parti immédiatement. La décision d'annoncer une baisse d'impôt le lendemain a été vue comme une gaffe, et on le lui a reproché. Mais il demeure difficile de voir quel impact réel cela aura sur l'électorat.
Car il faut se poser cette question: à qui M. Charest s'adresse-t-il avec cette baisse d'impôt? Pas aux électeurs péquistes ou adéquistes, qui sont très fâchés de son gouvernement, mais bien à un certain nombre d'indécis de la classe moyenne qui n'ont pas encore fait leur choix et à qui il dit: avec moi, vous aurez une baisse d'impôt; avec les autres, non. Il n'est pas certain que ce soit un mauvais calcul, même si dans l'opinion générale ça paraît l'être.
Je fais la même remarque pour M. Harper. Il improvise rarement. Lorsqu'il se lève en chambre et dit, en français et de façon très délibérée, qu'il est «nécessaire» d'avoir un gouvernement fédéraliste, il aurait pu dire «préférable» et on n'en aurait pas parlé. Évidemment que cela suscite une réaction d'effroi unanime au Québec, c'est de l'ingérence. Mais encore là, à qui M. Harper parle-t-il? Aux indécis qui ne voudront peut-être pas rompre une «si belle relation». Ce n'est pas nécessairement un mauvais calcul.
Deux autres choses ont marqué la difficile semaine de M. Charest. D'abord, ce débat sur les urgences, où on a eu l'impression de se retrouver quatre ans en arrière... C'est dur pour M. Charest, ces critiques, ça invalide son discours sur le fait qu'il a livré la marchandise. Et puis il y a eu le retour des accommodements raisonnables, avec la cabane à sucre et le vote de femmes voilées. Les accommodements, c'est le thème de M. Dumont, pas des libéraux.
Alors voilà, nous sommes à trois jours des élections et on ne peut absolument pas prédire le vote. Il vaut mieux s'abstenir que de faire une prédiction qui vaudrait ce que Jojo Savard pourrait faire. Mais il faut noter que le vote libéral est toujours sous-estimé. On verra lundi. Je souhaite simplement qu'on n'ait pas une quasi-égalité entre les deux premiers partis, quelque chose qui empêcherait une bonne gouvernance. Autrement, les Québécois apprendront à vivre avec un gouvernement minoritaire.
***
John Parisella
Professeur associé à l'université Concordia
Le Québec fort
Au fil des ans, les Québécois ont toujours vu le gouvernement comme étant leur gouvernement national, leur première référence. Ce n'est pas par hasard qu'il n'y a jamais vraiment eu de gouvernement minoritaire ici. Les Québécois voient leurs intérêts d'un point de vue collectif. Pour eux, la trame de fond dans la gestion d'un gouvernement québécois, c'est la défense des intérêts du Québec. Qu'on soit souverainiste ou fédéraliste, c'est toujours le premier critère pour mesurer si un premier ministre défend bien les intérêts des Québécois.
Cette année, on ne voit pas de vague de fond qui emportera l'électorat vers un parti, et ce n'est pas une perspective rassurante. Quand on imagine la situation d'un gouvernement minoritaire qui irait défendre les intérêts de la province au Canada mais qui risquerait de tomber à son retour à Québec, on peut penser que la voix du Québec dans le reste du Canada serait affaiblie. C'est un élément dont on a peu discuté depuis le début de la campagne, peut-être parce qu'on est à un moment où on pense qu'un gouvernement minoritaire est vivable, avec l'exemple d'Ottawa. Je veux bien, mais c'est un reflet de la culture de la politique canadienne d'avoir un gouvernement minoritaire: au Canada, il y a toujours eu des courants conservateur, libéral ou social-démocrate. Pas au Québec.
Si le Québec veut conserver une position de force pour défendre ses intérêts, ça nous prend un gouvernement majoritaire. La notion d'une voix forte a toujours été une constante dans l'histoire du Québec, et c'est par un gouvernement majoritaire qu'on peut obtenir cette voix. Au fond, lundi, nous aurons le choix entre le Québec fort ou un Québec affaibli. Et, à mon sens, c'est l'équipe libérale qui peut le mieux assurer ce Québec fort.
Le pire scénario, ce serait d'avoir un gouvernement péquiste minoritaire: cela nous mettrait dans une situation où nous aurions une division qui nous mettrait aussi en situation de faiblesse à l'extérieur du Québec. Je pense qu'il serait préférable d'avoir un gouvernement qui serait au moins prêt à travailler avec le reste du Canada, idéalement majoritaire, mais ce serait déjà un meilleur scénario d'avoir un gouvernement minoritaire qui voudrait faire fonctionner le système fédéral tout en défendant les intérêts du Québec plutôt que d'en avoir un qui voudrait sortir le Québec du Canada.
Ma plus grande surprise de la campagne a été la campagne de Mario Dumont. Il est parti à 15 %, il a eu beaucoup de problèmes et de critiques mais il n'a jamais perdu d'appuis. Il a su canaliser efficacement la colère des électeurs.
Côté déception, c'est vraiment la couverture médiatique. Nous avons eu une campagne d'actualité, où tout ce qui est périphérique et somme toute anecdotique a pris beaucoup de place. C'est dommage. Mais ça n'empêchera pas qu'on aura une soirée très intéressante, lundi...
***
Marie Grégoire
Ancienne députée adéquiste du comté de Berthier
De nouvelles couleurs
Quiconque se dirait aujourd'hui capable de prédire ce qui arrivera lundi jouerait l'apprenti sorcier. Il est impossible de le faire, et on ne peut rien anticiper de précis. On peut toutefois être sûr que l'ADQ fera des percées à des endroits où on ne l'attendait pas. Le sondage CROP d'hier tend à montrer que dans Marguerite-d'Youville, l'ADQ peut aller chercher environ 36 % des votes. C'est 20 % de plus qu'en 2003; on avait eu 16 %, la moyenne nationale. Même avec la marge d'erreur, ça demeure une différence majeure. Ce n'est qu'un sondage, mais il indique une tendance générale pour l'ADQ.
L'ADQ fera des gains à l'échelle du Québec, pas seulement en région. Je pense que pour faire un bon bilan de la campagne, il faudra analyser le pourcentage de votes pour l'ADQ davantage que le nombre de députés qu'elle fera élire: le système électoral crée de la distorsion, ce qui ne donne pas toujours un juste reflet de l'appui à un parti. C'est un système qui a ses limites. Alors, à partir de 20 % et de six députés, l'ADQ pourra considérer avoir fait des gains. Tout ce qui sera au-dessus sera un boni.
Beaucoup pensaient qu'il y aurait un retour de balancier des votes vers le PQ ou le PLQ vers la fin de la campagne. Ça ne semble pas être le cas. Je crois vraiment que les gens qui votent ADQ le font pour la formation et la plate-forme et que c'est ainsi qu'ils voteront lundi.
Dans l'ensemble, Mario Dumont a fait une très bonne campagne, qui s'est en grande partie déroulée sur son terrain, et ce fut, je pense, la grande surprise de ces 33 jours. Il a été très «focus», très déterminé. Jean Charest a pour sa part commis l'erreur de tenir l'électorat pour acquis. Il s'est présenté comme étant le seul pouvant aspirer à la confiance des citoyens. Mais les gens se souviennent de son bilan...
On dit par ailleurs souvent que Jean Charest est un bon campaigner. Cette année, il m'a surtout semblé manquer d'énergie. Je comprends qu'il ait voulu donner cette impression de prestance d'un premier ministre, mais un premier ministre a quand même le droit d'être un peu dynamique! Il a manqué de présence dans cette bataille.
André Boisclair a mené une campagne correcte dans l'ensemble. Mais il
a poussé la coche un peu loin en allant jusqu'à dire qu'il y aurait un référendum même avec un gouvernement minoritaire. Je trouve aussi épou-
vantable qu'il sorte des épouvantails comme l'histoire des «Dumont macoutes», cela m'a déçu de sa part. Son ton est devenu agressif vers la fin de la campagne.
Finalement, nous avons eu une campagne qui aura signé la fin du bipartisme au Québec. Au lendemain des élections, les élus devront prendre acte qu'il y a une pluralité d'idées au Québec. Et une pluralité de partis, aussi: ce n'est plus seulement bleu ou rouge, de nouvelles couleurs arrivent.
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