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Québec 2007

Le Devoir   17 mars 2007  Québec
Chaque samedi pendant la campagne électorale, Le Devoir présentera les propos de trois observateurs chevronnés de la scène politique. Ils nous livreront leurs idées et leurs impressions sur le déroulement de ce grand débat politique.

Jean-François Lisée

Auteur et analyste politique

La grande insatisfaction

Il est frappant de voir qu'une majorité de Québécois envisagent maintenant que le prochain gouvernement sera minoritaire. Cela signifie qu'ils suivent l'évolution de leurs propres opinions et de l'impact politique que cela a. L'autre aspect positif que je vois, c'est l'impact que cela aura sur la participation au vote.

Les recherches montrent qu'il faut deux éléments pour pousser la participation à la hausse. Premièrement, le suspense: on est plus enclin à participer au processus si le résultat reste incertain. C'est vrai à l'échelle nationale, mais aussi dans chaque circonscription. Or il y a beaucoup de circonscriptions qui demeurent en jeu à l'heure actuelle. Ça devrait pousser la participation à la hausse.

L'autre élément qui aidera en ce sens, c'est le contraste entre les différents programmes. Et celui-ci est prononcé. Les partis devront jouer là-dessus d'ici le 26 mars. Alors peut-être qu'au moins, le soir des élections, on aura pu renverser la tendance à la baisse de la participation.

Une campagne est par ailleurs toujours un révélateur. On voit resurgir des choses qu'on avait un peu oubliées. Et ce qui revient à la surface ces temps-ci, c'est la très grande insatisfaction envers le gouvernement Charest. À mesure que la campagne progresse, l'opinion se remémore cette insatisfaction, et probablement que le goût d'avoir M. Charest comme premier ministre pour quatre autres années est extrêmement faible.

De sondage en sondage, on voit que le vote adéquiste reste très volatil. Ceux qui veulent voter pour l'ADQ sont moins loyaux. C'est en partie normal, car ils viennent d'arriver. Mais à 10 jours du scrutin... On sait que le vote adéquiste est un vote de protestation. Et la force de ce vote tient au fait que M. Dumont réussit à mobiliser une colère sourde dans l'opinion. Mais c'est la colère de gens qui se disent: «Je peux l'exprimer, car Mario Dumont est un porte-voix mais pas un gouvernement en devenir.» Quand l'opinion comprendra qu'il y a une possibilité que M. Dumont forme le gouvernement, il est possible qu'on voie alors un recul des intentions de vote pour son parti. Les gens veulent protester, mais aussi être gouvernés. La question de la faiblesse de l'équipe de M. Dumont deviendra donc saillante pendant les derniers jours de la campagne. La chute de Jean Charest et la possibilité d'un gouvernement adéquiste va changer le dialogue entre Mario Dumont et son électorat. Un dialogue de protestation ou de gouvernement, ce n'est pas la même chose.

André Boisclair mène une campagne plus énergique depuis le débat. Il est en hausse, on le sent mieux dans sa peau. Il a une grosse carte à jouer d'ici le 26 mars: la force de son équipe. Il a autour de lui des gens qui ont été ministres ou qui peuvent l'être. Son cadre financier est très conservateur, tandis qu'on ne connaît pas encore celui de M. Dumont. Ce sont des arguments que M. Boisclair doit utiliser.

***

John Parisella

Professeur associé à l'université Concordia

La prudence des Normands

Il faut faire attention de ne pas mener une campagne électorale sur la base de certains sondages. Ils sont certainement serrés, mais le PLQ obtient toujours entre 33 et 37 % des voix. Quand, en plus, on tient compte de la fameuse «prime de l'urne», il est clair que le PLQ a encore un vote assez solide. Je continue de penser que les Québécois suivent les campagnes électorales avec leurs tripes mais votent avec leur raison: c'est ce que Robert Bourassa appelait la «prudence des Normands».

Le sondage de jeudi permet tous les spins politiques possibles. On peut voir qu'André Boisclair a fermé le robinet qui coulait au début de la campagne, mais il n'a pas rempli le bassin. Au rythme où vont les choses, le principal parti à proposer la souveraineté aux Québec fera face à un choc très dur s'il termine avec 30 % des voix. On assistera peut-être à un réalignement des forces politiques au Québec.

Remarquez que le vote adéquiste demeure volatil. Ça reste un vote de protestation. Et il sera de plus en plus difficile pour Mario Dumont de conserver ses appuis. Sa position constitutionnelle est de la poudre aux yeux pour essayer de ne pas s'identifier aux deux grands courants, qu'il juge trop polarisés. Voyons! Tous les premiers ministres du Québec ont été autonomistes! Mais M. Dumont fait le pari d'un vote de protestation et d'un vote populiste. S'il s'identifie comme étant fédéraliste ou souverainiste, il perdra ce vote.

J'ai hâte de voir comment le budget fédéral va jouer dans la course. On peut présumer des réactions: le PQ va s'y opposer en disant que le règlement du déséquilibre fiscal est insuffisant. Il est pris avec les chiffres de la commission Séguin, qui commencent à dater et ne tiennent pas compte d'ententes récentes.

L'ADQ va vouloir montrer qu'elle a joué un rôle dans le règlement. Mais ce parti n'a jamais été à la table de négociation. Des conversations privées avec Stephen Harper, c'est une chose, mais ça ne donne pas de pouvoir.

Les libéraux se serviront quant à eux du budget pour démontrer que le déséquilibre fiscal était réel et qu'ils pouvaient revendiquer son règlement tout en étant prêts à faire fonctionner le système fédéral.

Chose certaine, le budget marquera un point fort dans la campagne. On entrera dans les quatre ou cinq jours où les chefs doivent marteler leurs différences par rapport aux autres et proposer leur plan pour l'avenir. M. Charest parlera de la force du Québec et de l'importance de ne pas s'affaiblir, M. Boisclair dira que le Québec a besoin d'avoir tous les outils dans son coffre alors que M. Dumont accentuera les points de protestation qu'il a réussi à exploiter durant la campagne.

L'important pour chacun sera de ne pas paniquer. M. Bourassa avait bien compris ce principe, même quand les sondages étaient serrés. En effet, à la fin, les Québécois se donnent toujours un gouvernement stable et fort parce que c'est le gouvernement national des Québécois. Ils ont toujours su ce qui était dans leur intérêt.

***

Marie Grégoire

Ancienne députée adéquiste du comté de Berthier

Pas si volatil,le vote adéquiste

Le sondage de jeudi montre une tendance intéressante, mais une campagne, c'est sur le terrain que ça se joue. J'ai maintenant une certaine sagesse par rapport aux sondages, car j'ai appris à la dure en 2002 et en 2003. Il n'en reste pas moins que ce sondage est intéressant pour Mario Dumont. On ne peut pas nier que c'est lui qui donne le rythme de cette campagne. Ce sont ses idées qui sont le plus débattues. Il doit donc continuer sur cette lancée et poursuivre sa campagne comme il l'a fait, en respectant son plan de match...

Je ne suis pas sûre que le vote adéquiste soit si volatil. Je n'ai pas de boule de cristal mais, au début de la campagne, on a vu des sondages qui disaient que les gens votaient ADQ pour son programme et non pour son option constitutionnelle. C'est la vision qui compte, et c'est un signe que ce vote-là n'est pas aussi faible qu'on le dit.

Mario Dumont est un homme responsable et les gens le savent. Il a montré par le passé qu'il est capable de mettre les intérêts du Québec en avant, qu'il a un sens de l'État. Je pense à l'alliance sur le protocole de Kyoto et au dossier du déséquilibre fiscal. Quand vient le temps de se lever pour des questions prioritaires au Québec, il est capable de faire preuve de responsabilité. C'est une chose que les Québécois savent.

Autre chose: on a beaucoup parlé de la faiblesse de l'équipe adéquiste. Là encore, je ne suis pas d'accord. Au niveau de chaque comté, les gens peuvent voir que M. Dumont a une équipe compétente, qui a des réalisations à son actif. Ce ne sont pas nécessairement des réalisations à l'Assemblée nationale, parce qu'il avait un caucus restreint, mais on parle de gens engagés dans leur milieu, capables de mener à bien des projets. Nathalie Normandeau était mairesse avant de passer chez les libéraux. Eh bien, il y a aussi des maires candidats pour l'ADQ. Les gens se révèlent lorsqu'ils ont la chance de le faire. On a vu des joueurs émerger dans cette campagne, des gens capables de représenter le milieu de l'ADQ, capable de faire valoir leur position. Je pense que ça jouera le 26 mars.

À 10 jours des élections, les partis doivent se concentrer sur certains éléments. Québec solidaire et le Parti vert — je trouve important d'en parler, j'ai déjà connu ça, fonder un parti, et je sais que ce n'est pas facile —, devront tenter de consolider leurs appuis et de garder leurs supporters. Ce sera très difficile: les Québécois ont le vote utile facile. Les gens vont se sentir interpellés pour se positionner dans le peloton de tête, au PQ, au PLQ ou à l'ADQ.

André Boisclair doit mobiliser les forces souverainistes, tout en montrant qu'il est capable de gérer un bon gouvernement. Ce ne sera pas facile non plus, de concilier ces deux tendances. Jean Charest, pour sa part, doit aller de l'avant, montrer qu'il mérite la confiance des Québécois pour quatre autres années et cesser une fois pour toutes de reporter la responsabilité des ratés de son gouvernement sur le PQ. En ce qui concerne Mario Dumont, il s'agit essentiellement de maintenir le rythme.
 
 
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