Le premier débat télévisé fut le meilleur!
Ce sont Jean Lesage et Daniel Johnson qui, en 1962, ont inauguré l’ère des débats télévisés au Québec.
Depuis quarante ans, les débats télévisés font partie intégrante des campagnes électorales et en constituent souvent un des tournants décisifs. Les équipes de communication des partis préparent leur chef afin qu'il arrive à «percer l'écran». Qu'ils aient ou non l'expérience des débats, les chefs eux-mêmes sont habitués à passer par l'intermédiaire de la télévision. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Rencontre avec un des premiers «faiseurs d'image» québécois.
11 novembre 1962. C'est la date qui marque le commencement d'une longue tradition politique. C'est en ce début de révolution tranquille qu'a eu lieu le premier débat télévisé au Québec et même au Canada. Dans le coin gauche, on retrouvait le premier ministre libéral, Jean Lesage, au pouvoir depuis deux ans, qui avait déclenché des élections précipitées sur le thème de la nationalisation de l'électricité; dans le coin droit, le chef de l'Union nationale (UN), Daniel Johnson père, qui succède à Antonio Barrette. C'était deux ans après le premier débat télévisé américain, entre John F. Kennedy et Richard Nixon.
«Cela a été un coup de maître. On a pris Johnson de court», se rappelle encore en riant le conseiller en télévision de Jean Lesage, Maurice Leroux. Le premier faiseur d'image québécois est convaincu que le débat a scellé le sort de l'élection. Un sondage secret donnait le Parti libéral perdant par quatre circonscriptions avant le débat. «J'ai la certitude que le débat a fait basculer environ huit comtés.»
Réalisateur du Survenant et auteur de séries dramatiques, M. Leroux a été recruté en 1960 par l'équipe de Lesage pour devenir son conseiller en télévision. La tâche n'était pas facile. Tribun classique, habitué à s'adresser à de grandes foules avec un style oratoire empesé et de grands effets de toge, Jean Lesage n'était alors pas très à l'aise avec la télévision. De plus, il avait tendance à lever un peu trop le coude et à se laisser emporter dans les échanges directs avec son adversaire à l'Assemblée nationale.
Voilà qui ne sied pas au média télévisuel. «La télévision, c'est l'art de l'intimité», illustre M. Leroux, qui coule aujourd'hui une retraite paisible dans les Laurentides après avoir été professeur en communications à l'Université Laval. Pendant la campagne de 1960, le conseiller en télévision forme Jean Lesage pour qu'il arrive à parler de façon «plus intime», et ce dernier multiplie les apparitions à la télévision.
La patinoire est déserte. «L'Union nationale n'était pas familière avec la télévision. Maurice Duplessis avait toujours fui la télévision», se rappelle M. Leroux. Le successeur du chef, Antonio Barrette ne daigne pas se présenter aux émissions d'affaires publiques pendant la campagne de 1960. «On commençait chaque apparition en montrant une chaise vide. M. Lesage disait que c'était le fauteuil de M. Barrette! On les a écoeurés pendant toute la campagne avec cela», se rappelle Maurice Leroux.
Aussi, lorsque le nouveau chef de l'Union nationale, Daniel Johnson, met au défi le premier ministre Lesage de l'affronter à la télévision lors de la campagne électorale suivante, ce dernier ne peut se dérober. Maurice Leroux négocie alors la formule du débat avec l'UN et Radio-Canada. «C'était laborieux. Mais j'ai réussi à flamber les gens de l'Union nationale, qui n'étaient pas habitués.»
Le négociateur arrive donc à éviter un affrontement direct entre les deux candidats, une formule qui aurait désavantagé l'homme d'État sortant. Les chefs répondront donc aux questions de journalistes... «L'Union nationale voulait que ce soit des journalistes à eux qui posent les questions. Ils ont fini par accepter seulement la veille les journalistes proposés par Radio-Canada», explique M. Leroux.
Les conseils de l'équipe Kennedy
Une fois les termes du débat négociés, le plus difficile restait à faire: se démarquer. Qu'à cela ne tienne, Maurice Leroux file en voiture jusqu'à New York pour rencontrer les conseillers de Kennedy. Il regarde également les quatre débats télévisés entre Nixon et Kennedy enregistrés en 1960.
«On a remarqué que Nixon avait l'air déprimé, fatigué. Alors que Kennedy revenait d'une tournée en Californie, il avait un beau teint.» Tirant profit de ces observations, Leroux place Lesage pendant six minutes sous une lampe solaire, quelques heures avant le débat. «Dans le studio, Johnson était arrivé tout grimé, avec de la teinture. Lesage avait juste le bon teint», se souvient M. Leroux.
Ce dernier s'était aussi assuré d'adapter la veille le lutrin à la taille — imposante — de son chef, ce que n'avait pas pensé à faire l'entourage de Daniel Johnson, qui apparaissait mal à l'aise.
Outre ces détails techniques, le faiseur d'image avait ordonné à Jean Lesage de ne jamais regarder son adversaire dans les yeux. «Vous parlez au peuple, vous vous foutez que Johnson soit là», lui a dit le conseiller. «Johnson a perdu complètement pied. Il s'est mis à rouspéter», relate M. Leroux.
Pour éviter de se laisser décontenancer par le studio trop grand et froid, il avait conseillé à Lesage de ne pas s'adresser à deux millions de personnes, mais bien à une seule qu'il voulait convaincre. «Il m'a parlé de son voisin Galipeau, un ancien député de l'Union nationale. Je lui ai dit: "parfait, vous parlez à Galipeau"!»
Le coup de grâce a été asséné sur le dernier thème, lorsque Jean Lesage a sorti de son sac à surprises un mémoire de l'Union nationale défendant une position complètement contraire à celle de Daniel Johnson au sujet du gaz naturel. «Pour que le coup porte, il fallait que Lesage parle après Johnson. Comme cela, il n'aurait pas le temps de répliquer», précise M. Leroux, qui a suggéré une stratégie pour tirer profit du tirage au sort et clore le débat.
Le lendemain, tout le monde ne parlait que du débat en ville. De passage au garage incognito, Maurice Leroux a pu mesurer l'impact du débat: «On parlait d'une lutte entre un boxeur de luxe et un batailleur de rue. J'ai demandé de quoi il avait été question. Personne ne s'en souvenait. Mais ils me disaient que Johnson s'était énervé, que l'animateur avait dû le rappeler à l'ordre... C'est effrayant la télévision, la forme l'emporte sur le fond.»
Et pourtant, le contenu est une des choses les plus importantes dans un débat, précise l'ex-conseiller. «Il faut que le fond soit bon, pour que cela apparaisse bien sur la forme», conclut le retraité, qui avoue n'avoir jamais vu un aussi bon débat depuis ce temps...
Pour ce soir, M. Leroux n'a pas vraiment de favori. Il constate cependant que MM. Dumont et Boisclair ont de la difficulté à projeter une image de bon père de famille et que Jean Charest est dans l'embarras au sujet de son bilan. «Je ne voudrais pas être son conseiller!», affirme l'octogénaire éclatant de santé.
11 novembre 1962. C'est la date qui marque le commencement d'une longue tradition politique. C'est en ce début de révolution tranquille qu'a eu lieu le premier débat télévisé au Québec et même au Canada. Dans le coin gauche, on retrouvait le premier ministre libéral, Jean Lesage, au pouvoir depuis deux ans, qui avait déclenché des élections précipitées sur le thème de la nationalisation de l'électricité; dans le coin droit, le chef de l'Union nationale (UN), Daniel Johnson père, qui succède à Antonio Barrette. C'était deux ans après le premier débat télévisé américain, entre John F. Kennedy et Richard Nixon.
«Cela a été un coup de maître. On a pris Johnson de court», se rappelle encore en riant le conseiller en télévision de Jean Lesage, Maurice Leroux. Le premier faiseur d'image québécois est convaincu que le débat a scellé le sort de l'élection. Un sondage secret donnait le Parti libéral perdant par quatre circonscriptions avant le débat. «J'ai la certitude que le débat a fait basculer environ huit comtés.»
Réalisateur du Survenant et auteur de séries dramatiques, M. Leroux a été recruté en 1960 par l'équipe de Lesage pour devenir son conseiller en télévision. La tâche n'était pas facile. Tribun classique, habitué à s'adresser à de grandes foules avec un style oratoire empesé et de grands effets de toge, Jean Lesage n'était alors pas très à l'aise avec la télévision. De plus, il avait tendance à lever un peu trop le coude et à se laisser emporter dans les échanges directs avec son adversaire à l'Assemblée nationale.
Voilà qui ne sied pas au média télévisuel. «La télévision, c'est l'art de l'intimité», illustre M. Leroux, qui coule aujourd'hui une retraite paisible dans les Laurentides après avoir été professeur en communications à l'Université Laval. Pendant la campagne de 1960, le conseiller en télévision forme Jean Lesage pour qu'il arrive à parler de façon «plus intime», et ce dernier multiplie les apparitions à la télévision.
La patinoire est déserte. «L'Union nationale n'était pas familière avec la télévision. Maurice Duplessis avait toujours fui la télévision», se rappelle M. Leroux. Le successeur du chef, Antonio Barrette ne daigne pas se présenter aux émissions d'affaires publiques pendant la campagne de 1960. «On commençait chaque apparition en montrant une chaise vide. M. Lesage disait que c'était le fauteuil de M. Barrette! On les a écoeurés pendant toute la campagne avec cela», se rappelle Maurice Leroux.
Aussi, lorsque le nouveau chef de l'Union nationale, Daniel Johnson, met au défi le premier ministre Lesage de l'affronter à la télévision lors de la campagne électorale suivante, ce dernier ne peut se dérober. Maurice Leroux négocie alors la formule du débat avec l'UN et Radio-Canada. «C'était laborieux. Mais j'ai réussi à flamber les gens de l'Union nationale, qui n'étaient pas habitués.»
Le négociateur arrive donc à éviter un affrontement direct entre les deux candidats, une formule qui aurait désavantagé l'homme d'État sortant. Les chefs répondront donc aux questions de journalistes... «L'Union nationale voulait que ce soit des journalistes à eux qui posent les questions. Ils ont fini par accepter seulement la veille les journalistes proposés par Radio-Canada», explique M. Leroux.
Les conseils de l'équipe Kennedy
Une fois les termes du débat négociés, le plus difficile restait à faire: se démarquer. Qu'à cela ne tienne, Maurice Leroux file en voiture jusqu'à New York pour rencontrer les conseillers de Kennedy. Il regarde également les quatre débats télévisés entre Nixon et Kennedy enregistrés en 1960.
«On a remarqué que Nixon avait l'air déprimé, fatigué. Alors que Kennedy revenait d'une tournée en Californie, il avait un beau teint.» Tirant profit de ces observations, Leroux place Lesage pendant six minutes sous une lampe solaire, quelques heures avant le débat. «Dans le studio, Johnson était arrivé tout grimé, avec de la teinture. Lesage avait juste le bon teint», se souvient M. Leroux.
Ce dernier s'était aussi assuré d'adapter la veille le lutrin à la taille — imposante — de son chef, ce que n'avait pas pensé à faire l'entourage de Daniel Johnson, qui apparaissait mal à l'aise.
Outre ces détails techniques, le faiseur d'image avait ordonné à Jean Lesage de ne jamais regarder son adversaire dans les yeux. «Vous parlez au peuple, vous vous foutez que Johnson soit là», lui a dit le conseiller. «Johnson a perdu complètement pied. Il s'est mis à rouspéter», relate M. Leroux.
Pour éviter de se laisser décontenancer par le studio trop grand et froid, il avait conseillé à Lesage de ne pas s'adresser à deux millions de personnes, mais bien à une seule qu'il voulait convaincre. «Il m'a parlé de son voisin Galipeau, un ancien député de l'Union nationale. Je lui ai dit: "parfait, vous parlez à Galipeau"!»
Le coup de grâce a été asséné sur le dernier thème, lorsque Jean Lesage a sorti de son sac à surprises un mémoire de l'Union nationale défendant une position complètement contraire à celle de Daniel Johnson au sujet du gaz naturel. «Pour que le coup porte, il fallait que Lesage parle après Johnson. Comme cela, il n'aurait pas le temps de répliquer», précise M. Leroux, qui a suggéré une stratégie pour tirer profit du tirage au sort et clore le débat.
Le lendemain, tout le monde ne parlait que du débat en ville. De passage au garage incognito, Maurice Leroux a pu mesurer l'impact du débat: «On parlait d'une lutte entre un boxeur de luxe et un batailleur de rue. J'ai demandé de quoi il avait été question. Personne ne s'en souvenait. Mais ils me disaient que Johnson s'était énervé, que l'animateur avait dû le rappeler à l'ordre... C'est effrayant la télévision, la forme l'emporte sur le fond.»
Et pourtant, le contenu est une des choses les plus importantes dans un débat, précise l'ex-conseiller. «Il faut que le fond soit bon, pour que cela apparaisse bien sur la forme», conclut le retraité, qui avoue n'avoir jamais vu un aussi bon débat depuis ce temps...
Pour ce soir, M. Leroux n'a pas vraiment de favori. Il constate cependant que MM. Dumont et Boisclair ont de la difficulté à projeter une image de bon père de famille et que Jean Charest est dans l'embarras au sujet de son bilan. «Je ne voudrais pas être son conseiller!», affirme l'octogénaire éclatant de santé.
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