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Libre-Opinion: Quand le fantôme d'Ashini revient nous hanter

Éric Cornellier - Enseignant au primaire  12 mars 2007  Québec
«Mais mon peuple est si petit et les autres peuples si grands que ce récit ne produira pas plus d'effet que n'en a une pointe de flèche taillée dans le silex, dormant dans la vitrine d'un musée pour l'ébaudissement de curieux qui n'en comprennent point l'antique importance.» - Ashini d'Yves Thériault, Les Éditions du dernier havre, 2006

La question autochtone est d'une grande complexité et il est dommage que l'on ne s'en préoccupe pas davantage. Car il s'agit d'une question de la plus haute importance en ce qui a trait à la préservation du patrimoine culturel mondial constitué par l'ensemble des cultures élaborées par les divers groupes humains d'hier et d'aujourd'hui. Chaque fois que la mémoire d'un peuple disparaît, c'est l'humanité tout entière qui s'en trouve appauvrie.

Or il se trouve que le territoire québécois n'abrite pas moins de 10 nations amérindiennes et 14 villages inuits. De cette réalité et des enjeux de société qu'elle entraîne, aucun des chefs des trois principaux partis politiques québécois n'ont jugé bon d'en parler depuis le début de la campagne électorale.

Devant ce silence, qui certes n'est pas vraiment surprenant, mais qui demeure néanmoins problématique, l'Assemblée des Première Nations du Québec et du Labrador a jugé que le temps était venu de dénoncer publiquement le manque d'engagement des politiciens québécois relativement au dossier autochtone («Sortie historique des Premières Nations», Le Devoir, 2 mars 2007).

Cette dénonciation mérite d'être entendue, et ce, non seulement par les politiciens, mais également par l'ensemble de la population québécoise. Car le fond du problème, n'est-ce pas le peu d'intérêt, sinon la plus totale indifférence, que manifeste le Québécois moyen pour ce qui est du sort de l'avenir des cultures amérindiennes et inuite? Pourtant, quand on analyse un tant soit peu la situation dans laquelle la nation québécoise se trouve empêtrée, on s'explique mal une telle désaffection. Parce que même si les paramètres n'en sont nullement identiques, les questions québécoise et autochtone se rejoignent: dans les deux cas, il s'agit de trouver les raisons et les moyens de préserver et de rendre pérenne une culture nationale.

Au cours d'un entretien qu'il accordait à J.-Ch. Aeschlimann, Paul Ricoeur réaffirma sans ambiguïté que «la mémoire du terrible nous est absolument indispensable» (cité par Daniel Desroches, revue Philosophiques, printemps 1999.) En Amérique, qui pourrait nier qu'effectivement l'histoire des relations entre Blancs et Autochtones fut souvent entachée du sceau d'une terrible injustice? Cela étant, la nation québécoise a le devoir moral, dans la mesure des moyens politiques et juridiques qui sont les siens, de travailler incessamment à la construction d'un «vouloir vivre ensemble» laissant une juste place aux revendications des nations autochtones.

Pour ce faire, il importe que nous sachions renouer avec cette partie quelque peu délaissée de notre imaginaire collectif où a eu lieu cette rencontre fondatrice de nos ancêtres européens avec les premiers habitants du territoire américain. Il importe que nous redécouvrions les parts amérindiennes et inuites de notre identité. Les voies pouvant mener à une telle prise de conscience peuvent certes être multiples.

Par exemple, la lecture ou la relecture d'Ashini d'Yves Thériault (publié pour la première fois en 1960 aux Éditions Fides), un roman que l'on peut considérer comme étant un classique de la littérature québécoise — et même plus puisque ce roman-phare de l'oeuvre thériausienne a été traduit en anglais, en arabe et en russe, acquérant de ce fait un auditoire international — pourrait très certainement contribuer à faire progresser notre compréhension des enjeux contemporains de la recherche identitaire menée par les Autochtones d'ici et d'ailleurs. (Dans un courriel qu'elle me faisait parvenir quelque temps après la parution d'Ashini en langue arabe aux Éditions Al-Hassad en 1999, la fille de l'auteur, Marie-José Thériault, m'affirmait que de nombreuses minorités ethniques retrouvaient dans ce récit des résonances profondes avec leurs propres quêtes identitaires.)

Ashini, un Montagnais âgé de 60 ans qui erre dans la forêt de l'Ungava, entreprend de redonner aux siens leur grandeur et leur fierté ancienne — celles d'avant les réserves, celles du temps où ils vivaient en accord profond avec leurs traditions ancestrales — en demandant à rencontrer «le Grand Chef Blanc» afin de «revendiquer en tout honneur et toute fierté le droit des Montagnais de vivre à leur guise» sur un territoire qui serait leur. Malheureusement, l'invitation d'Ashini ne se rendra pas jusqu'au «Grand Chef» d'Ottawa. Et, dans un geste de désespérance, Ashini se suicidera, pensant ainsi faire honte à celui qui n'a pas daigné venir le rencontrer pour discuter avec lui.

Comment peut-on ne pas reconnaître aujourd'hui, dans «l'appel ultime» lancé aux politiciens québécois par les Premières Nations, l'humanisme profond du souffle poétique d'Ashini? La question autochtone, disions-nous d'entrée de jeu, est complexe. Néanmoins, ce serait une grande erreur de chercher à l'occulter ou à l'éviter. D'autant plus que le Québec, petite nation sur laquelle pèse également une réelle menace de disparition, est particulièrement bien placé pour aborder cette question avec tout le sérieux et la gravité que cela suppose.

Toutefois, si nous tenons à demeurer fidèle à la réalité des faits, il convient de ne pas succomber à un quelconque angélisme. Comment, en effet, ne pas être atterrés devant le fait que tout récemment les Cherokees des États-Unis ont voté à 77 % pour l'expulsion des descendants d'esclaves noirs de la nation cherokees (Le Devoir, p. B 6, 5 mars 2007)? Comment aussi ne pas demeurer vigilants devant la perpétuelle propension des politiciens fédéralistes à instrumentaliser les revendications territoriales autochtones afin de les mettre en opposition aux revendications nationales des Québécois?

La nation québécoise ne saurait se soustraire à sa responsabilité de repenser ses relations avec les peuples autochtones et inuits qui cohabitent avec elle sur un même territoire. Il en va de notre crédibilité morale comme nation. Il reste à souhaiter que l'aménagement politique qui pourrait résulter du dialogue sincère de nos cultures respectives ait valeur d'exemple pour l'ensemble de la communauté mondiale.
 
 
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