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Santé mentale: pas qu'un manque d'argent, selon le ministère

Robert Dutrisac   29 janvier 2007  Québec
Québec — Il manque de l'argent en santé mentale, et le gouvernement devra investir davantage pour appliquer son plan d'action 2005-2010. Mais la solution à la piètre accessibilité aux services passe avant tout par un transfert d'une partie des ressources des deuxième et troisième lignes vers la première ligne, et de Montréal et Québec vers les autres régions, soutient-on au ministère. Malgré l'opposition des psychiatres qui s'élèvent contre ce «démantèlement» de leurs équipes.

«On suffit mal à la demande, c'est tout à fait vrai. Et une partie de cette incapacité de suffire à la demande découle du fait qu'il n'y a pas de première ligne. C'est l'oeuf ou la poule», a souligné le directeur de la santé mentale du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), le Dr André Delorme, au cours d'un entretien avec Le Devoir.

C'est en 2005 que le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, a dévoilé le plan d'action en santé mentale qui prévoit le renforcement de la première ligne par un transfert du tiers des ressources — psychologues, travailleurs sociaux, infirmières spécialisées, etc. — épaulant les psychiatres et les pédopsychiatres de la deuxième et troisième lignes. Dans les faits, ce n'est qu'en 2007 que ce virage doit s'effectuer. Il a déjà commencé à Québec et doit se faire à l'automne à Montréal. Or les psychiatres s'insurgent, invoquant le manque actuel de ressources des deuxième et troisième lignes. On accuse le ministre de vouloir déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Le manque de ressources est réel et frappe surtout la pédopsychiatrie. Selon les calculs du ministère, le gouvernement devrait consacrer 115 $ par habitant pour appliquer son plan d'action de façon optimale. Pour l'année en cours, les dépenses de programmes en santé mentale s'élèvent à quelque 846 millions (cela exclut la rémunération des psychiatres et les frais liés aux installations), soit un peu plus de 110 $ par habitant. Cet écart représente une somme d'environ 35 millions. Mentionnons que, depuis l'accession des libéraux au pouvoir, les sommes allouées à la santé mentale n'ont cessé d'augmenter: en 2002-2003, le gouvernement péquiste n'engageait qu'un peu plus de 101 $ par habitant pour la santé mentale.

Mais plus important encore que le niveau des dépenses, c'est leur répartition entre les régions qui est déficiente, a fait valoir le Dr Delorme. La moitié des psychiatres du Québec travaillent à Montréal, qui ne compte pourtant que le quart de la population québécoise. Québec est aussi trop bien pourvu en psychiatres, a signalé M. Delorme.

Ainsi, alors que l'on vise une dépense moyenne de 115 $ par habitant, elle est de 143 $ à Montréal et de 165 $ à Québec, selon les données de 2003-2004. À Laval, elle n'est que de 60 $, en Montérégie, de 81 $, dans les Laurentides de 90 $ et en Estrie, de 87 $.

Une personne sur cinq dans sa vie éprouvera des troubles anxieux ou dépressifs, des problèmes qualifiés de modérés. «Ces gens-là ne sont pas bien desservis», a reconnu le Dr Delorme. «Quand on a un réseau qui n'est pas suffisamment développé, ce ne sont que les cas les plus complexes, les plus urgents qui entrent.» Ce ne sont que les personnes souffrant de maladies psychotiques ou bipolaires qui ont accès au traitement.

En outre, comme les psychiatres sont trop nombreux à Montréal, ils ont tendance à conserver des clients qui pourraient être suivis par la première ligne ou pas suivis du tout, a avancé le Dr Delorme. Quand un psychiatre quitte un établissement en abandonnant sa clientèle, on peut donner son congé à un tiers de sa clientèle tandis qu'un autre tiers peut être renvoyé à la première ligne, a-t-il fait observer. La moitié de sa clientèle n'est suivie par personne d'autre que lui: ces patients n'ont pas recours aux services des psychologues et des travailleurs sociaux de la deuxième ligne. Ils pourraient donc être suivis par la première ligne.

Outre le transfert de ressources professionnelles vers les centres de services sociaux (CSSS) et la première ligne, le plan d'action instaure la fonction de psychiatres répondants ou de pédopsychiatres répondants. Le ministère veut que les psychiatres consacrent une journée par semaine à donner des conseils à des médecins de la première ligne dans toutes les régions du Québec. De même, les pédopsychiatres, qui ne sont présents que dans les grands centres, pourraient conseiller des psychiatres en région. Mais l'Association des médecins psychiatres du Québec (AMPQ) s'oppose fermement à la généralisation de cette fonction conseil. Les psychiatres en ont déjà plein les bras avec leurs consultations en cliniques, allègue l'AMPQ.

C'est particulièrement vrai pour les pédopsychiatres, une spécialité qui est en pénurie. «C'est clair qu'il y a une demande, une pression importante dans les services de pédopsychiatrie en milieux urbains», a souligné le Dr Delorme. Or les pédopsychiatres craignent que l'accessibilité déjà problématique à leurs services ne soit compromise par le transfert d'une partie de leurs équipes à la première ligne.

Mais presser le citron pour faire en sorte que les pédopsychiatres fassent plus de consultations en clinique, cela ne réglerait rien, aux yeux du Dr Delorme. «S'il y a un manque de ressources et s'ils ne font que de la clinique, ils ne répondront jamais aux besoins», estime-t-il. De là, l'importance de développer la première ligne appuyée par des pédopsychiatres répondants. À terme, la première ligne soulagera la deuxième, croit-on au ministère.

C'est aussi une question éthique, une question d'équité, croit le Dr Delorme. Les pédopsychiatres, «ils sont à Montréal et à Québec, on doit vivre avec. Mais les enfants sont partout». De là, l'importance de ces répondants. «Il m'apparaît requis de desservir le plus d'enfants avec le peu de ressources qu'on a. Éthiquement, c'est la seule solution», a-t-il fait valoir.

Aux États-Unis et dans le reste du Canada, 40 % des gens qui ont recours à un médecin généraliste le font pour un problème de santé mentale, a avancé le Dr Delorme. Ce virage en faveur de la première ligne, «ce n'est pas une lubie de quelqu'un au ministère, c'est en accord avec la "littérature" mondiale et avec les recommandations de l'Organisation mondiale de la santé».






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  • Simon Pierre
    Inscrit
    lundi 29 janvier 2007 08h00
    Le pouvoir concentré
    « Au-delà de son désir d'intégrer les services dans un modèle réseau, la mise en application du Plan d'action en santé mentale 2005-2010 repose en grande partie sur la collaboration entre les personnes (professionnels, intervenantes et intervenants, presonnes usagères) qui travaillent en son sein.

    Or, en haut de la pyramide, se sont les médecins psychiatres qui sont la porte d'entrée vers les services car, critères diagnostiques obligent, il faut avoir reçu un étiquette pour obtenir un service. Renforcer la première ligne d'un réseau de service implique t-il de mettre des plus d'intervenants à l'entrée du continuum de services ?

    Méthaphore simple: si les gens ne travaillent pas plus ensemble n'est ce pas un bourrage que de tranférer d'avantage de professionnels vers la première ligne ? Encore faut-il que ces derniers ait plus de pouvoir pour agir et aider en conséquence. L'expertise de chacun (TS, psychologues, ergothérapeuthes, psychoéducateurs) doit être mises à profit dans un système réseau et non pas seulement celle du médecin psychiatre.

    Les avantages, en théorie, d'un modèle de fonctionnement en réseau sont grands et prometteurs et les propos du Dr. Delorme semblent tout à fait réalistes quant aux limites et à la portée de ce virage.

    Un des pires ennemis à la force des liens semble être le protectionnisme d'une expertise, celle de la connaissance en psychiatrie. »

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