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Un quart de la forêt résineuse a moins de 20 ans

Le plan Chevrette-Brassard dépassait de 31 % le potentiel des conifères

Louis-Gilles Francoeur   9 décembre 2006  Québec
Un quart de la forêt résineuse québécoise, celle qui a le plus de valeur pour les forestiers, a moins de 20 ans, ce qui donne un aperçu de l'intensité de la récolte au cours des dernières années, révélait hier le premier rapport du forestier en chef, Pierre Levac.

Si les insectes ravageurs et les incendies ont contribué à cette ponction dans le capital forestier national, c'est l'écart entre la forêt théorique et la forêt réelle dans la planification gouvernementale des coupes forestières, à l'époque du gouvernement Bouchard, qui a justifié l'allocation aux exploitants de quantités de bois bien au-dessus de ce que produit la forêt chaque année. Ainsi, le plan 2000-08 a été élaboré en 1998 et 1999, une période où Guy Chevrette, l'actuel p.-d.g. du Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ), et Jacques Brassard étaient ministres des Richesses naturelles.

La possibilité forestière telle qu'établie dans le plan 2000-08 dépasse en effet de 28 % le volume de bois réellement produit par la forêt aujourd'hui, tel que confirmé hier par le forestier en chef. Dans le cas des espèces les plus recherchées, soit le sapin, l'épinette, le pin gris et le mélèze (le quatuor SEPM en langage forestier), le plan Chevrette-Brassard dépassait de 31 % la possibilité forestière réelle, telle qu'on l'établit aujourd'hui. Pour revenir à une exploitation ajustée au rendement réel de la forêt, le forestier en chef estime qu'il faut réduire de 21,9 % le «calcul de la possibilité forestière» (CPF) dans le plan 2008-13 pour l'ensemble des espèces commerciales et de 23,8 % dans le cas du quatuor SEPM en ramenant le niveau de productivité de 29,1 millions de mètres cubes à 22,1 millions de mètres cubes par année.

La commission Coulombe, dont le gouvernement Charest a suivi la recommandation en lui donnant force de loi, avait proposé de réduire le calcul de la possibilité forestière de 20 % pour l'ensemble du Québec, ce qui est très près de la réduction proposée hier par M. Levac, qui porte cette réduction à 23,8 %.

Le «calcul de la possibilité forestière» sert à établir les allocations de coupe dans les différentes régions et pour les différentes espèces. Mais il ne correspond pas aux allocations de bois aux forestiers car les planificateurs se gardent des réserves de bois pour maintenir le niveau de récolte en cas d'épidémies ou de grands feux, par exemple. Concrètement, la réduction de 20 % du CPF avec la loi 94 s'était traduite par une réduction des allocations réelles d'environ 10 à 12 % selon les régions.

L'ancien ministre Guy Chevrette, entre-temps devenu le porte-parole des forestiers, avait attribué à cette baisse du CPF les malheurs de l'industrie qu'il préside aujourd'hui alors qu'elle devait impérativement, pour des raisons de concurrence, procéder alors à des rationalisations intensives, notamment en raison de la crise du bois d'oeuvre et du ralentissement de la construction résidentielle aux États-Unis.

Dans les régions, les prévisions du plan 2000-08 ont atteint à certains endroits des proportions aussi caricaturales que méconnues. Ainsi, ce plan prévoyait que les forêts du Bas-Saint-Laurent pouvaient produire chaque année 850 100 mètres cubes de résineux, soit 57,6 % de plus que les 544 300 m3 déterminés par le forestier en chef. Le retour au réalisme exigera de réduire ce CPF de 36,6 %. Toutes essences confondues, l'évaluation du potentiel forestier global de cette région dépassait de 44,5 % celui que le forestier vient de déterminer.

Pour l'ensemble des espèces commerciales, les dépassements de la productivité réelle dans le plan 2000-08 atteignaient 18,7 % au Saguenay-Lac-Saint-Jean, 30,4 % dans Chaudière-Appalaches, 10,5 % en Mauricie, 16,9 % dans Lanaudière-Laurentides, 47,3 % en Outaouais, 31 % en Abitibi-Témiscamingue, 47,9 % sur la Côte-Nord, 29,6 % dans le Nord-du-Québec et 19,7 % dans la Gaspésie. Dans cette dernière région, on avait toutefois sous-évalué la récolte possible des bouleaux, en réalité deux fois plus élevée qu'on le prévoyait à l'époque.

Le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF) a refait un exercice prévisionnel au cours de la dernière année et a soumis ses prévisions au forestier en chef au début de l'été. Le MRNF est ainsi passé de l'optimisme délirant des années 1998-99 à un pessimisme encore plus marqué que dans les évaluations du forestier. En effet, le ministère estime que le potentiel forestier québécois global s'établit à 30,4 millions de mètres cubes par an, ce qui commanderait de le réduire de 29,2 % plutôt que de 21,9 %, comme le propose le forestier.

Le forestier en chef affichait d'ailleurs tellement d'optimisme l'été dernier, une fois ses hypothèses arrêtées pour réalimenter le modèle prévisionnel Sylva, qu'il prévoyait réduire la possibilité forestière de seulement 7 à 9 %, soit beaucoup moins que les 20 % de la commission Coulombe. Des conseillers et même de hauts fonctionnaires du MRNF lui ont transmis le message selon lequel une évaluation trop gonflée d'optimisme pouvait devenir une véritable bombe politique. Les calculs ont alors été refaits pour aboutir finalement plus près de ceux de la commission Coulombe.

Le forestier en chef n'a pas soustrait du CPF les territoires que Québec s'est engagé à transformer en aires protégées. Il s'est contenté de soustraire du CPF uniquement 2 % de la surface des unités d'aménagement forestières, ce qui correspond aux 5,8 % des aires décrétées dans l'ensemble du Québec. Les écologistes estiment plutôt que le véritable pourcentage ne dépasse pas 3,2 % en raison des droits miniers et forestiers toujours maintenus dans certaines aires, un flou que confirme la réticence de Québec à instituer le registre officiel prévu par la loi. De son côté, la commission Coulombe avait demandé à Québec de protéger 8 % de son territoire forestier pour le 31 décembre 2006 et 12 % pour 2010. Le forestier a expliqué qu'il modifiera son CPF si Québec ajoute de nouvelles aires.

Le forestier n'a pas non plus intégré au CPF une gestion écosystémique globale, comme le proposait en priorité la commission. Ses efforts se limitent ici à un projet-pilote de développement durable basé sur le principe de la triade en Mauricie. Cette expérience, expliquait hier son responsable scientifique, Christian Mercier, comprend un volet écosystémique sur un million d'hectares!

Par ailleurs, le forestier en chef estime que Québec devrait pénaliser les forestiers qui n'iront pas récolter le bois qui se trouve dans les bandes riveraines, dans les habitats fauniques, les séparateurs de coupe, les milieux de villégiature et les pentes fortes, comme le permet le règlement sur la coupe forestière. Ces territoires accueillent des quantités de bois à valeur commerciale, et il faut les récolter si on les comptabilise dans le CPF.

Les travaux du forestier en chef ont par ailleurs permis de découvrir qu'il y avait «surestimation des tarifs» de cubage de bois, ce qui aurait conduit à une surévaluation des volumes de bois sur pied. Par mesure de précaution, il a ainsi retranché partout 2 % pour le quatuor SEPM dans le nouveau plan 2008-13.

Le forestier en chef, qui a sorti de son calcul les territoires trop coûteux à exploiter parce qu'ils gonflaient artificiellement la possibilité forestière, n'a cependant pas appliqué une autre recommandation centrale de la commission Coulombe, à savoir répartir son calcul de façon «spatiale». Un calcul qui tient compte de la répartition spatiale tient compte du fait que selon les bassins versants, les types de sols ou les régions, les arbres ne poussent pas au même rythme que la moyenne régionale, ce qui fait en sorte que les véritables forêts sont souvent fort différentes des forêts virtuelles de Sylva.

C'est l'utilisation du logiciel Sylva, qui travaille avec des volumes et non des surfaces, a expliqué Pierre Levac hier, qui a empêché la refonte du modèle prévisionnel dès ce premier exercice. Un nouveau logiciel a été commandé et testé. On l'utilisera d'abord pour répartir spatialement les 15 unités d'aménagement en territoire cri en raison des exigences de la paix des Braves. Mais il faudra attendre le plan 2113-18 pour qu'il réforme le CPF à la grandeur du Québec.
 
 
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  • Étienne Turgeon - Inscrit
    9 décembre 2006 13 h 37
    La crise forestière... un défi de taille pour les futur ingénieurs forestiers!
    Bonjour!

    J'apprécie votre texte. Il rend bien l'information en comparaison avec d'autres pseudo-journalistes de la télévision qui tente de transmettrent l'information sans être informés. Vous semblez être bien au courrant du dossier et j'apprécie ce fait étant donné que la foresterie me passionne.

    J'ai trouvé pertinent la partie du texte où vous mentionnez que les anciens calculs de possibilité ne prenaient pas en considération les superficies annuellement affectées par les insectes et le feu. Certains travaux sylvicoles, dont les éclaicies pré-commerciales, ont eux aussi gonflés cette ancienne possibilité, car on croyait qu'ils augmentaient le volume à l'hectare. On se rendit rapidement compte que le volume restait inchangé et qu'il était seulement distribué sur un plus petit nombre d'arbres.

    Bien sûr, beaucoup d'autres éléments sont à prendre en considération lors d'un calcul de possibilité forestière, surtout sur un territoire aussi hétérogène et vaste que celui du Québec. Mais il est évident que la récolte est supérieure à la capacité productive de nos forêts et n'allez pas croire que l'on coupe moins en forêts publiques québécoises en 2006.

    La restructuration est donc inévitable et tout le monde en paye aujourd'hui le prix. Trop d'usines, trop d'employés et trop de machinerie sont disponibles pour récolter un volume de bois qui doit diminuer. Les pertes d'emplois sont inévitables. Il est cependant possible de se retourner vers la deuxième et la troisième transformation comme bien des régions tentent de le faire afin de donner une valeur ajoutée aux produits du bois. Il faut arrêter de faire que des 2x4 avec nos forêts et maximiser la valeur de notre bois. La recherche et le développement doivent être au coeur de cette crise. L'Université Laval possède aujourd'hui un nouveau pavillon en transformation du bois et ce dernier est un atout majeur afin de rendre nos produits forestiers uniques, diversifiés et mondialement enviés. La transformation locale du bois récolté permet en plus de relocaliser certains employés. Pour sa part, l'industrie du récréotourisme pourra profiter de cette restructuration. Les zecs et les pourvoiries auront moins de paysages dévastés par la récolte, bien qu'aujourd'hui l'industrie tente de minimiser l'impact visuel de leurs coupes dans certains secteurs.

    Je ne suis pas de ceux qui blâment sans cesse l'industrie pour n'avoir rien fait durant toutes ces années où l'on coupait trop de bois. Elle a fait de sont mieux avec ce quelle avait entre les mains, soit les normes d'intervention et ce, sous pression des investisseurs. Je ne suis pas de ceux non plus qui tentent de trouver un coupable à cette crise. Il est aujourd'hui temps d'arrêter de chercher des responsables et de s'unir ensemble afin de trouver des solutions. Solutions pour relocaliser les emplois perdus. Solutions pour redonner aux villages et aux villes en région une économie viable.

    Loin d'être un expert en la matière, la foresterie me passionne. En tant qu'étudiant finissant en Aménagement et environnement forestier de l'Université Laval, je vois dans cette restructuration, un défi auquel moi et mes pairs devrons participer. Sans vous sortir le violon pour vous chanter une chanson sur le développement durable et sur l'avenir de nos enfants, je pense que cette réingénérie de la foresterie québécoise est inévitable et quelle est entre bonnes mains.
    Merci aux différents acteurs de changements qui mettrent, au-delà de leur temps, leur passion pour assurer longue vie à la forêt et à l'économie des régions.
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