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    De Québec à Édimbourg

    Christian Rioux
    8 décembre 2006 |Christian Rioux | Québec | Chroniques
    Les Écossais feront-ils l'indépendance avant les Québécois? Le 1er mai prochain, il y aura 300 ans que les Écossais se sont joints au Royaume-Uni en signant l'Acte d'Union. Comme l'Acte de Québec, signé en 1774, celui-ci garantissait à la nation écossaise le maintien de ses lois, de son système d'éducation et de ses institutions religieuses. Les festivités risquent cependant d'être ternies par les élections qui auront lieu deux jours plus tard et qui pourraient porter au pouvoir les indépendantistes du Scottish National Party.

    Selon le plus récent sondage, 52 % des Écossais seraient en faveur de l'indépendance. Le 3 mai prochain, les Britanniques risquent donc d'être aux prises avec une crise constitutionnelle semblable à celles que connaît le Canada depuis 1976. Le SNP compte en effet tenir un référendum. Rien ne garantit qu'il y parviendra et qu'il pourra en convaincre son allié libéral-démocrate. Mais la question sera posée. Signe que la menace est réelle, même le duc d'Édimbourg, du haut de ses 85 ans, s'est demandé ce qu'il adviendrait du Caledonian Club, une vieille institution écossaise de Londres, si l'Écosse se séparait un jour.

    Le nationalisme tranquille des cinq millions d'Écossais est en progression constante depuis 25 ans. En 1998, alors qu'Édimbourg retrouvait son parlement, la ferveur indépendantiste avait atteint 56 %. L'élection de députés à Holyrood est loin d'y avoir mis un terme. Près de trois Écossais sur quatre se disent exclusivement ou principalement écossais, et la tendance est particulièrement forte chez les jeunes.

    Mais le plus surprenant, c'est que 59 % des Britanniques ne seraient pas fâchés de laisser partir les Écossais. Ce qui a fait dire à plusieurs que le Royaume-Uni pourrait un jour accepter cette séparation sans trop rechigner, comme l'ont fait les Tchèques avec les Slovaques.

    Récemment, dans le magazine Prospect, l'historien Michael Fry expliquait pourquoi il était devenu indépendantiste. Conscient des sommes qu'Édimbourg reçoit de Londres, Fry veut mettre fin au cercle vicieux de la «dépendance provinciale» à l'égard de subventions souvent créées expressément pour acheter la loyauté des Écossais. Ces subventions, dit-il, encouragent l'irresponsabilité. Last but not least, Fry s'en prend à l'élite cosmopolite londonienne qui tente d'imposer son idéologie multiculturelle et politically correct à une population écossaise fière de ses valeurs. Il voit même dans cette séparation à l'amiable «la clef d'une relation plus facile» avec l'Angleterre.

    L'ancien rédacteur en chef du quotidien The Herald, Harry Reid, va même jusqu'à dire que «l'Angleterre gagnerait à se redécouvrir en devenant anglaise plutôt que britannique». Les Écossais peuvent difficilement ne pas envier leur voisin irlandais, devenu depuis dix ans un des pays les plus prospères d'Europe. Pour l'ancien ministre conservateur Lord Fraser, la viabilité économique de l'indépendance ne fait aucun doute, même si elle exigerait des Écossais une plus grande rigueur économique. Après avoir accueilli le Monténégro dans l'Europe, «par quelle hypocrisie les grands manitous de Westminster pourraient-ils ridiculiser les ambitions de l'Écosse?», demande Simon Jenkins, journaliste au Guardian.

    L'affaire ne sera peut-être que le début d'une longue saga, mais personne n'ose prévoir ce qui se passera dans deux ans alors que les conservateurs pourraient succéder aux travaillistes à Westminster avec à peine deux ou trois sièges en Écosse. Comme à l'époque de Margaret Thatcher, l'Écosse se retrouverait en porte-à-faux avec une Angleterre conservatrice. À partir de là, tous les scénarios sont possibles.

    ***

    Est-ce parce que les Écossais ont depuis toujours été considérés comme une nation qu'ils évitent ces débats byzantins qui accaparent les neurones de tant d'esprits québécois ces jours-ci? J'ai quelques amis écossais qui se sentiraient insultés si on osait les inviter à un débat intitulé «La nation écossaise existe-t-elle?», comme on vient d'en tenir un à Québec à propos de la nation québécoise. Pourquoi ne pas se demander si la Terre est ronde?

    Peut-être nos amis écossais ont-ils aussi compris avant nous que cette «nation ethnique» dont on nous rebat les oreilles et qui semble être devenue la hantise des souverainistes n'est qu'un mythe créé de toutes pièces. Les nations française, italienne ou irlandaise ne sont-elles pas justement nées au XVIIIe et au XIXe siècle pour sortir les individus de la stricte obédience à des ethnies, à des familles et à des clans? Elles ont créé un citoyen non pas éthéré et abstrait mais qui, en plus de droits et de devoirs (on l'oublie souvent), partageait avec ses compatriotes une langue et une culture nationales. Cette langue et cette culture n'étaient plus celles de l'ethnie ou du clan puisqu'elles étaient accessibles à tous et offertes en partage. Si notre nation a un jour été «ethnique», il faudrait nous expliquer comment, dès leur arrivée, ceux qu'on appelle aujourd'hui les Québécois ont pu intégrer des Amérindiens, des Irlandais, des Écossais et des Anglais avant d'ouvrir leurs portes à tous ceux qui étaient prêts à partager leur langue et leurs valeurs.

    Mais peut-être ne faut-il pas s'étonner que certains conçoivent les choses ainsi. Pendant que nos ancêtres participaient tant bien que mal aux grands mouvements nationaux qui agitaient l'Europe et l'Amérique, les ancêtres des Canadiens anglais se percevaient comme des membres de l'Empire. On peut même se demander si, en prônant le multiculturalisme ou cette nouvelle «nation postmoderne», le Canada ne fait pas que remettre au goût du jour la vieille idée des dominions qu'il opposait alors aux nationalismes démocratiques d'Europe et d'Amérique. Cette idée consistait à créer des bantoustans un peu partout en tentant d'accommoder les ethnies, que ce soit dans une réserve ou dans une province.

    Même si la proportion des ingrédients peut varier, la nation est indissociable des droits et devoirs des citoyens ainsi que d'une identité nationale. Voilà peut-être pourquoi, à force de prôner le multiculturalisme, les Anglais et les Canadiens anglais doutent tant d'eux-mêmes. Comme l'écrit Michael Fry: «Si les doutes postmodernes ont rendu l'Angleterre multiculturelle moins confiante dans ses traditions nationales, ils n'ont fait que renforcer le nationalisme» des Écossais.

    crioux@ledevoir.com












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