Rabaska : le BAPE, enfin
Les audiences dans le dossier du projet de port méthanier Rabaska doivent débuter en décembre
Photo : Agence Reuters
Les promoteurs de Rabaska (Gaz de France, Gaz Métro et Enbridge) prévoient investir 840 millions dans la construction pour 2010 d’un terminal méthanier destiné à l’importation de gaz naturel liquéfié.
Québec — Après plus de deux ans de débats passionnés, le projet de terminal méthanier Rabaska, sur la rive sud à Québec, se retrouve enfin devant le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE).
«Oui, j'ai hâte aux audiences. On va parler d'environnement, et c'est l'aspect le plus important dans le dossier de Rabaska», lance Jacques Levasseur, un médecin de famille devenu porte-parole de l'Association pour la protection de l'environnement de Lévis (APPEL), un groupe créé en réaction au projet. «La vérité finit toujours par sortir. Vivement le BAPE!»
Contrairement à l'APPEL, la Chambre de commerce de Lévis est clairement favorable à la construction du terminal méthanier. Mais là aussi, on se réjouit de l'entrée en scène d'un arbitre. «Nous, on a toujours dit que le BAPE était l'endroit où devaient se faire les choix», explique le président de la Chambre de commerce, Christian Lévesque. «Notre inquiétude, c'était que les opposants bloquent le projet avant même qu'on se rende jusque-là.»
Les promoteurs (Gaz de France, Gaz Métro et Enbridge) prévoient investir 840 millions de dollars dans la construction pour 2010 d'un terminal méthanier destiné à l'importation de gaz naturel liquéfié (GNL). Les installations comprennent une jetée maritime, deux réservoirs de GNL, des équipements de regazéification, une torchère et un gazoduc de 42 kilomètres qui se raccorderait à un réseau de transport gazier déjà existant.
Le projet a été baptisé Rabaska en référence à ces grands canots utilisés par les autochtones, «les plus grosses embarcations à avoir emprunté le fleuve», rappelle la responsable des relations avec la communauté pour le projet, Stéphanie Trudeau, avant d'ajouter qu'on a aussi choisi ce nom parce que, «dans un rabaska, ça prend plus qu'une personne pour ramer».
Or, dès le départ, le projet a rencontré beaucoup de résistance. On a craint pour la santé publique, la sécurité maritime, la préservation des paysages, la pollution, etc. Le promoteur a dû rendre des comptes très tôt dans le processus. «La procédure d'approbation au fédéral fait en sorte que dès que l'idée du projet a germé, il fallait consulter les gens de la place», poursuit Mme Trudeau. «Tout le processus a dû être rendu public dès le jour 1 alors qu'on n'était pas encore fixés sur le site exact.»
La majorité silencieuse
D'abord soumis à la ville de Beaumont, où il a été rejeté par référendum, le projet s'est ensuite déplacé à 400 mètres de là, vers la ville voisine de Lévis, où il a fait la pluie et le beau temps depuis. Outre l'APPEL, l'opposition à Rabaska s'est cristallisée autour de deux groupes qui ont fait beaucoup de bruit dans les médias: Rabat-Joie à Beaumont et le Groupe d'initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM) à Lévis.
Dans le camp du promoteur, on ne manque pas une occasion de mettre en cause la représentativité de ces deux groupes. S'appuyant sur quatre sondages qui donnent entre 65 et 70 % d'appuis au projet, Stéphanie Trudeau plaide que «la majorité silencieuse est en accord avec le projet mais que c'est souvent ceux qui s'opposent qu'on entend le plus». Pour Yves Saint-Laurent, du groupe Rabat-Joie, les sondages ont été menés sur un territoire trop étendu pour rendre compte de l'appui des citoyens directement concernés par le projet. «Ils ont sondé un territoire dans un rayon de 50 kilomètres pour noyer l'opinion de la population directement concernée, qui est concentrée dans une zone de cinq kilomètres», plaide-t-il.
Un nouvel acteur est apparu en septembre dernier, À Bon Port, le seul mouvement populaire pro-Rabaska à s'être manifesté publiquement. Or ce groupe a été peu présent dans les médias, laissant le terrain aux opposants.
Devant le BAPE en décembre
Tout ce beau monde devrait se retrouver aux audiences du BAPE qui pourraient débuter dès le 4 décembre sous la présidence de Qussai Samak, un ingénieur qui a déjà siégé à plusieurs commissions du BAPE. Il sera secondé par Jean Paré, un avocat de Montréal spécialisé en urbanisme qui représentera le gouvernement du Québec, et par un troisième commissaire qui doit bientôt être nommé par le gouvernement fédéral.
Le processus est à peine lancé que le GIRAM a réclamé cette semaine son report à l'hiver pour avoir le temps de consulter un rapport fédéral sur le transport maritime du GNL, qui n'a pas encore été rendu public. «Une telle situation va priver les citoyens d'une source d'information essentielle», faisait valoir le groupe dans une lettre adressée au ministre Claude Béchard cette semaine.
Les opposants craignent qu'on leur cache des choses, voire que les jeux soient déjà faits. Ce soupçon est nourri par les circonstances du départ de Thomas Mulcair du ministère du Développement durable et son remplacement par Claude Béchard. M. Mulcair avait déclaré en mars dernier que son opposition au projet Rabaska avait contribué à son expulsion du conseil des ministres. «On a l'impression que peu importe ce que diront les participants devant le BAPE, M. Béchard a déjà pris sa décision», a déclaré un militant de Rabat-Joie lors d'une rencontre d'information organisée par le BAPE mercredi soir.
Pour ou contre, tous sont d'accord sur une chose: il s'agit d'un enjeu très important. «Ce projet, ce n'est pas un projet seulement pour Lévis ou la région, c'est un projet national», fait valoir M. Lévesque, de la Chambre de commerce. «Des terminaux méthaniers, au Québec, il n'y en a pas», note Gaston Cadrin, du GIRAM, en faisant remarquer qu'à ce titre, on ne devrait pas s'attendre à ce que les commissaires du BAPE soient des experts en la matière.
Si le projet revêt une ampleur nationale, c'est aussi en fonction de ce qu'il implique sur le plan énergétique. Le promoteur et les milieux d'affaires soutiennent que le Québec doit diversifier ses sources d'énergie. Mais les écologistes s'inquiètent des impacts du projet sur les émissions de gaz à effet de serre et remettent en cause les estimations rassurantes du consortium. «On cherche à accroître la production et la disponibilité du gaz naturel au Canada pour soutenir non seulement nos efforts d'exportation vers les États-Unis mais surtout pour permettre au secteur des sables bitumineux de maintenir sa croissance phénoménale», estiment les Amis de la Terre et l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA).
Ce souci est renforcé par l'existence d'autres projets de ports méthaniers au Québec, dont celui de Gros Cacouna, défendu par TransCanada Pipelines et Pétro-Canada, qui est actuellement étudié par le BAPE. «On n'est même pas sûrs d'avoir besoin d'un terminal méthanier», fait remarquer M. Cadrin. «C'est sûr qu'on ne peut pas avoir les deux.» Combien de projets de ce type le Québec doit-il ou peut-il soutenir en même temps? Voilà une question à laquelle le BAPE de Rabaska n'est pas mandaté pour répondre mais qui risque de refaire surface. Comme quoi le débat ne fait peut-être que commencer.
Collaboratrice du Devoir
«Oui, j'ai hâte aux audiences. On va parler d'environnement, et c'est l'aspect le plus important dans le dossier de Rabaska», lance Jacques Levasseur, un médecin de famille devenu porte-parole de l'Association pour la protection de l'environnement de Lévis (APPEL), un groupe créé en réaction au projet. «La vérité finit toujours par sortir. Vivement le BAPE!»
Contrairement à l'APPEL, la Chambre de commerce de Lévis est clairement favorable à la construction du terminal méthanier. Mais là aussi, on se réjouit de l'entrée en scène d'un arbitre. «Nous, on a toujours dit que le BAPE était l'endroit où devaient se faire les choix», explique le président de la Chambre de commerce, Christian Lévesque. «Notre inquiétude, c'était que les opposants bloquent le projet avant même qu'on se rende jusque-là.»
Les promoteurs (Gaz de France, Gaz Métro et Enbridge) prévoient investir 840 millions de dollars dans la construction pour 2010 d'un terminal méthanier destiné à l'importation de gaz naturel liquéfié (GNL). Les installations comprennent une jetée maritime, deux réservoirs de GNL, des équipements de regazéification, une torchère et un gazoduc de 42 kilomètres qui se raccorderait à un réseau de transport gazier déjà existant.
Le projet a été baptisé Rabaska en référence à ces grands canots utilisés par les autochtones, «les plus grosses embarcations à avoir emprunté le fleuve», rappelle la responsable des relations avec la communauté pour le projet, Stéphanie Trudeau, avant d'ajouter qu'on a aussi choisi ce nom parce que, «dans un rabaska, ça prend plus qu'une personne pour ramer».
Or, dès le départ, le projet a rencontré beaucoup de résistance. On a craint pour la santé publique, la sécurité maritime, la préservation des paysages, la pollution, etc. Le promoteur a dû rendre des comptes très tôt dans le processus. «La procédure d'approbation au fédéral fait en sorte que dès que l'idée du projet a germé, il fallait consulter les gens de la place», poursuit Mme Trudeau. «Tout le processus a dû être rendu public dès le jour 1 alors qu'on n'était pas encore fixés sur le site exact.»
La majorité silencieuse
D'abord soumis à la ville de Beaumont, où il a été rejeté par référendum, le projet s'est ensuite déplacé à 400 mètres de là, vers la ville voisine de Lévis, où il a fait la pluie et le beau temps depuis. Outre l'APPEL, l'opposition à Rabaska s'est cristallisée autour de deux groupes qui ont fait beaucoup de bruit dans les médias: Rabat-Joie à Beaumont et le Groupe d'initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM) à Lévis.
Dans le camp du promoteur, on ne manque pas une occasion de mettre en cause la représentativité de ces deux groupes. S'appuyant sur quatre sondages qui donnent entre 65 et 70 % d'appuis au projet, Stéphanie Trudeau plaide que «la majorité silencieuse est en accord avec le projet mais que c'est souvent ceux qui s'opposent qu'on entend le plus». Pour Yves Saint-Laurent, du groupe Rabat-Joie, les sondages ont été menés sur un territoire trop étendu pour rendre compte de l'appui des citoyens directement concernés par le projet. «Ils ont sondé un territoire dans un rayon de 50 kilomètres pour noyer l'opinion de la population directement concernée, qui est concentrée dans une zone de cinq kilomètres», plaide-t-il.
Un nouvel acteur est apparu en septembre dernier, À Bon Port, le seul mouvement populaire pro-Rabaska à s'être manifesté publiquement. Or ce groupe a été peu présent dans les médias, laissant le terrain aux opposants.
Devant le BAPE en décembre
Tout ce beau monde devrait se retrouver aux audiences du BAPE qui pourraient débuter dès le 4 décembre sous la présidence de Qussai Samak, un ingénieur qui a déjà siégé à plusieurs commissions du BAPE. Il sera secondé par Jean Paré, un avocat de Montréal spécialisé en urbanisme qui représentera le gouvernement du Québec, et par un troisième commissaire qui doit bientôt être nommé par le gouvernement fédéral.
Le processus est à peine lancé que le GIRAM a réclamé cette semaine son report à l'hiver pour avoir le temps de consulter un rapport fédéral sur le transport maritime du GNL, qui n'a pas encore été rendu public. «Une telle situation va priver les citoyens d'une source d'information essentielle», faisait valoir le groupe dans une lettre adressée au ministre Claude Béchard cette semaine.
Les opposants craignent qu'on leur cache des choses, voire que les jeux soient déjà faits. Ce soupçon est nourri par les circonstances du départ de Thomas Mulcair du ministère du Développement durable et son remplacement par Claude Béchard. M. Mulcair avait déclaré en mars dernier que son opposition au projet Rabaska avait contribué à son expulsion du conseil des ministres. «On a l'impression que peu importe ce que diront les participants devant le BAPE, M. Béchard a déjà pris sa décision», a déclaré un militant de Rabat-Joie lors d'une rencontre d'information organisée par le BAPE mercredi soir.
Pour ou contre, tous sont d'accord sur une chose: il s'agit d'un enjeu très important. «Ce projet, ce n'est pas un projet seulement pour Lévis ou la région, c'est un projet national», fait valoir M. Lévesque, de la Chambre de commerce. «Des terminaux méthaniers, au Québec, il n'y en a pas», note Gaston Cadrin, du GIRAM, en faisant remarquer qu'à ce titre, on ne devrait pas s'attendre à ce que les commissaires du BAPE soient des experts en la matière.
Si le projet revêt une ampleur nationale, c'est aussi en fonction de ce qu'il implique sur le plan énergétique. Le promoteur et les milieux d'affaires soutiennent que le Québec doit diversifier ses sources d'énergie. Mais les écologistes s'inquiètent des impacts du projet sur les émissions de gaz à effet de serre et remettent en cause les estimations rassurantes du consortium. «On cherche à accroître la production et la disponibilité du gaz naturel au Canada pour soutenir non seulement nos efforts d'exportation vers les États-Unis mais surtout pour permettre au secteur des sables bitumineux de maintenir sa croissance phénoménale», estiment les Amis de la Terre et l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA).
Ce souci est renforcé par l'existence d'autres projets de ports méthaniers au Québec, dont celui de Gros Cacouna, défendu par TransCanada Pipelines et Pétro-Canada, qui est actuellement étudié par le BAPE. «On n'est même pas sûrs d'avoir besoin d'un terminal méthanier», fait remarquer M. Cadrin. «C'est sûr qu'on ne peut pas avoir les deux.» Combien de projets de ce type le Québec doit-il ou peut-il soutenir en même temps? Voilà une question à laquelle le BAPE de Rabaska n'est pas mandaté pour répondre mais qui risque de refaire surface. Comme quoi le débat ne fait peut-être que commencer.
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