Un peuple de paresseux?
Lucien Bouchard persiste et signe: le peuple québécois ne travaille pas assez. Il consacre moins d'heures à son emploi que ses voisins américains et canadiens. Le «défi démographique» qu'entraîne le vieillissement de la population, jumelé au poids de la dette publique, fera en sorte que l'État québécois ne pourra plus maintenir la gratuité de certains services auxquels la population est habituée si nous n'augmentons pas la cadence au boulot.
Lucien Bouchard accuse sa génération d'être responsable de l'ampleur de la créance étatique à rembourser. Il faut acquitter prestement les monstrueuses dépenses gouvernementales effectuées durant la Révolution tranquille. En travaillant davantage afin de créer plus de richesse, en augmentant de façon draconienne les tarifs d'Hydro-Québec, seule entreprise publique que l'État peut contrôler pour accumuler un pactole rapidement, le Québec pourra mieux faire face à l'avenir, qui s'annonce plutôt gris, selon l'ancien premier ministre.
Tout de même cocasse qu'un baby-boomer, après nous avoir affirmé que sa cohorte est responsable du bourbier financier qui afflige présentement l'État québécois, vienne nous dire maintenant qu'il faut réparer ce qu'ils ont fait. Décidément, cette génération dictera l'ordre du jour aux autres groupes générationnels du Québec jusqu'à sa disparition!
Un alarmisme surprenant
Avouons que l'alarmisme de Lucien Bouchard, en ce qui concerne notre incapacité de régler nos difficultés financières collectives, surprend. L'homme sait, pour l'avoir vécu, que le Québec s'est vu couper «les vivres» de la part d'Ottawa à partir de 1995. Ainsi, il n'a pu profiter de la période de prospérité économique inouïe qui a suivi pour réduire sa dette.
Depuis 1997, c'est l'État canadien qui a diminué la sienne, la faisant ainsi passer de 630 à 480 milliards de dollars. Durant près de dix ans, ce sont donc des milliards en intérêts qui ont été également épargnés à Ottawa. L'ancien chef péquiste aurait dû dénoncer cette injustice et dire que les Québécois auraient été également capables, durant cette conjoncture favorable, de gérer leurs affaires de manière à alléger le poids de la dette publique si on leur en avait donné les moyens...
C'est donc le contraire qui est survenu. Lucien Bouchard, alors premier ministre du Québec, fut dans l'obligation de s'asseoir avec les syndicats de la fonction publique pour s'entendre sur des concessions salariales et autres avantages sociaux. De plus, des milliers d'employés de l'État furent «invités» à accepter une retraite hâtive, moyennant une «généreuse prime de départ».
Ces actions devaient permettre à l'État québécois d'alléger sa masse salariale et de baisser ses coûts de fonctionnement. Faire plus avec moins, disait-on à l'époque. Dix ans plus tard, il est difficile de savoir si ces mesures ont réellement touché leur cible: beaucoup plus de travailleurs de l'État que prévu se sont prévalus des offres du gouvernement Bouchard, déstabilisant ainsi gravement le réseau de la santé. Nombre d'entre eux ont été réembauchés à la pige pour éviter le pire.
Certes, il était difficile de savoir exactement combien de personnes accepteraient le programme de retraite anticipée. De plus, il fallait faire vite puisque le Québec se retrouvait amputé sauvagement de revenus par Ottawa: il en allait de sa cote de crédit sur les marchés internationaux. Bref, une situation très désagréable, que Lucien Bouchard a curieusement balayée sous le tapis dans son analyse.
Demandes patronales
La mondialisation de l'économie a fait perdre beaucoup d'emplois au Québec, comme partout ailleurs en Amérique du Nord sauf en Alberta, grâce à son pétrole. On ne peut pas dire que les syndicats détiennent le gros bout du bâton ces dernières années. Le discours fréquemment entendu en est un de concessions salariales, de réouverture de conventions collectives et de restructuration. Olymel, avec sa demande de baisse de salaire de 20 %, Bombardier, qui a exigé que le contrat de travail avec ses employés soit revu à la baisse, et la récente crise forestière, qui se traduira en fermetures définitives de scieries, en sont quelques exemples. Difficile de créer plus de richesses dans un contexte pareil. Et ce n'est guère mieux chez nos voisins immédiats!
Ajoutez à ce sombre portrait du marché du travail les multiples hausses tarifaires qui ont frappé les Québécois et il devient encore plus facile de comprendre que le pouvoir d'achat a diminué de façon importante depuis quelques années. Jamais l'épargne des ménages québécois n'a été aussi faible. Les dernières statistiques révèlent que celle-ci n'excéderait pas 1 % du revenu net! Certaines études avancent même qu'elle serait à zéro! Forcément, le taux d'endettement s'avère en conséquence très élevé.
Devant une situation financière aussi précaire, il serait surprenant que les Québécois répondent par une baisse du nombre d'heures travaillées! Trop souvent les deux parents vont jusqu'à l'épuisement professionnel pour joindre les deux bouts. Il est vrai que plusieurs d'entre eux ont peut-être trop consommé. Reste que le résultat demeure le même: la condition financière générale des Québécois ne leur permet assurément pas d'opter pour la semaine de quatre jours. C'est tout le contraire qui se produit: ils sont de moins en moins nombreux à s'offrir deux semaines de vacances annuellement.
Avec si peu de temps consacré aux loisirs, le voeu de Lucien Bouchard de voir plus de Québécoises faire des enfants ne se réalisera pas de sitôt. Encore moins maintenant s'il les exhorte à travailler davantage...
Jeunes au travail
Devant ces difficultés et une période de prospérité qui s'essouffle depuis environ trois ans, un phénomène grandissant s'observe au Québec. Il s'agit de la présence croissante sur le marché du travail des jeunes qui fréquentent les écoles secondaires. Ceux-ci consacrent de plus en plus d'heures à leur emploi en semaine. Certains s'absentent même de leurs cours à la demande du patron! Ce ne sont pas les parents qui vont dénoncer cette malheureuse réalité puisqu'ils y trouvent leur compte: l'enfant paie ses choses, permettant ainsi aux adultes d'être soulagés de certaines obligations financières.
Le danger là-dedans est évidemment l'augmentation du nombre d'enfants qui abandonnent l'école sans détenir de diplôme, attirés par l'appât du gain. Le risque de les retrouver éventuellement à l'aide sociale est élevé. Ce qui exigera de l'État des sommes supplémentaires pour s'occuper d'eux. Rien n'y paraît à court terme. Sauf que, sur une longue échéance, cela pourrait nous coûter cher collectivement.
Difficile de conclure, avec tout cela, que les Québécois ne travaillent pas assez. Il est faux de les croire paresseux, comme le suppute Lucien Bouchard. Son reproche déçoit. Celui qui fut un bourreau de travail lorsqu'il était à la tête de l'État multiplie les signes d'un homme frustré par la manière dont sa carrière politique a pris fin. Comment penser autrement après l'avoir vu, pour une seconde fois, éclabousser tout le monde en jetant un pavé dans la mare?
Lorsque l'on désire débattre d'un sujet crucial sur la place publique, on accepte ensuite toutes les tribunes qui s'offrent pour expliquer le fond de sa pensée ou on se jette au besoin dans l'arène politique. Ce que n'a pas fait l'ancien chef péquiste.
D'où l'impression que l'homme est amer et tient des propos revanchards. À l'entendre, lui seul sait combien d'heures il faut dédier au travail et surtout l'intensité qui doit y être déployée. Pourquoi ne pas avoir suggéré comme solution d'entreprendre une vaste offensive nationale contre le travail au noir et l'évasion fiscale? Voilà des activités criminelles qui privent l'État de milliards de dollars annuellement et qui pénalisent tous les Québécois.
Voilà un homme qui s'y prend plutôt mal pour évacuer sa morosité. Quelqu'un de dépité par l'impasse politique qui étouffe le Québec. Un homme en mal de souveraineté.
Lucien Bouchard accuse sa génération d'être responsable de l'ampleur de la créance étatique à rembourser. Il faut acquitter prestement les monstrueuses dépenses gouvernementales effectuées durant la Révolution tranquille. En travaillant davantage afin de créer plus de richesse, en augmentant de façon draconienne les tarifs d'Hydro-Québec, seule entreprise publique que l'État peut contrôler pour accumuler un pactole rapidement, le Québec pourra mieux faire face à l'avenir, qui s'annonce plutôt gris, selon l'ancien premier ministre.
Tout de même cocasse qu'un baby-boomer, après nous avoir affirmé que sa cohorte est responsable du bourbier financier qui afflige présentement l'État québécois, vienne nous dire maintenant qu'il faut réparer ce qu'ils ont fait. Décidément, cette génération dictera l'ordre du jour aux autres groupes générationnels du Québec jusqu'à sa disparition!
Un alarmisme surprenant
Avouons que l'alarmisme de Lucien Bouchard, en ce qui concerne notre incapacité de régler nos difficultés financières collectives, surprend. L'homme sait, pour l'avoir vécu, que le Québec s'est vu couper «les vivres» de la part d'Ottawa à partir de 1995. Ainsi, il n'a pu profiter de la période de prospérité économique inouïe qui a suivi pour réduire sa dette.
Depuis 1997, c'est l'État canadien qui a diminué la sienne, la faisant ainsi passer de 630 à 480 milliards de dollars. Durant près de dix ans, ce sont donc des milliards en intérêts qui ont été également épargnés à Ottawa. L'ancien chef péquiste aurait dû dénoncer cette injustice et dire que les Québécois auraient été également capables, durant cette conjoncture favorable, de gérer leurs affaires de manière à alléger le poids de la dette publique si on leur en avait donné les moyens...
C'est donc le contraire qui est survenu. Lucien Bouchard, alors premier ministre du Québec, fut dans l'obligation de s'asseoir avec les syndicats de la fonction publique pour s'entendre sur des concessions salariales et autres avantages sociaux. De plus, des milliers d'employés de l'État furent «invités» à accepter une retraite hâtive, moyennant une «généreuse prime de départ».
Ces actions devaient permettre à l'État québécois d'alléger sa masse salariale et de baisser ses coûts de fonctionnement. Faire plus avec moins, disait-on à l'époque. Dix ans plus tard, il est difficile de savoir si ces mesures ont réellement touché leur cible: beaucoup plus de travailleurs de l'État que prévu se sont prévalus des offres du gouvernement Bouchard, déstabilisant ainsi gravement le réseau de la santé. Nombre d'entre eux ont été réembauchés à la pige pour éviter le pire.
Certes, il était difficile de savoir exactement combien de personnes accepteraient le programme de retraite anticipée. De plus, il fallait faire vite puisque le Québec se retrouvait amputé sauvagement de revenus par Ottawa: il en allait de sa cote de crédit sur les marchés internationaux. Bref, une situation très désagréable, que Lucien Bouchard a curieusement balayée sous le tapis dans son analyse.
Demandes patronales
La mondialisation de l'économie a fait perdre beaucoup d'emplois au Québec, comme partout ailleurs en Amérique du Nord sauf en Alberta, grâce à son pétrole. On ne peut pas dire que les syndicats détiennent le gros bout du bâton ces dernières années. Le discours fréquemment entendu en est un de concessions salariales, de réouverture de conventions collectives et de restructuration. Olymel, avec sa demande de baisse de salaire de 20 %, Bombardier, qui a exigé que le contrat de travail avec ses employés soit revu à la baisse, et la récente crise forestière, qui se traduira en fermetures définitives de scieries, en sont quelques exemples. Difficile de créer plus de richesses dans un contexte pareil. Et ce n'est guère mieux chez nos voisins immédiats!
Ajoutez à ce sombre portrait du marché du travail les multiples hausses tarifaires qui ont frappé les Québécois et il devient encore plus facile de comprendre que le pouvoir d'achat a diminué de façon importante depuis quelques années. Jamais l'épargne des ménages québécois n'a été aussi faible. Les dernières statistiques révèlent que celle-ci n'excéderait pas 1 % du revenu net! Certaines études avancent même qu'elle serait à zéro! Forcément, le taux d'endettement s'avère en conséquence très élevé.
Devant une situation financière aussi précaire, il serait surprenant que les Québécois répondent par une baisse du nombre d'heures travaillées! Trop souvent les deux parents vont jusqu'à l'épuisement professionnel pour joindre les deux bouts. Il est vrai que plusieurs d'entre eux ont peut-être trop consommé. Reste que le résultat demeure le même: la condition financière générale des Québécois ne leur permet assurément pas d'opter pour la semaine de quatre jours. C'est tout le contraire qui se produit: ils sont de moins en moins nombreux à s'offrir deux semaines de vacances annuellement.
Avec si peu de temps consacré aux loisirs, le voeu de Lucien Bouchard de voir plus de Québécoises faire des enfants ne se réalisera pas de sitôt. Encore moins maintenant s'il les exhorte à travailler davantage...
Jeunes au travail
Devant ces difficultés et une période de prospérité qui s'essouffle depuis environ trois ans, un phénomène grandissant s'observe au Québec. Il s'agit de la présence croissante sur le marché du travail des jeunes qui fréquentent les écoles secondaires. Ceux-ci consacrent de plus en plus d'heures à leur emploi en semaine. Certains s'absentent même de leurs cours à la demande du patron! Ce ne sont pas les parents qui vont dénoncer cette malheureuse réalité puisqu'ils y trouvent leur compte: l'enfant paie ses choses, permettant ainsi aux adultes d'être soulagés de certaines obligations financières.
Le danger là-dedans est évidemment l'augmentation du nombre d'enfants qui abandonnent l'école sans détenir de diplôme, attirés par l'appât du gain. Le risque de les retrouver éventuellement à l'aide sociale est élevé. Ce qui exigera de l'État des sommes supplémentaires pour s'occuper d'eux. Rien n'y paraît à court terme. Sauf que, sur une longue échéance, cela pourrait nous coûter cher collectivement.
Difficile de conclure, avec tout cela, que les Québécois ne travaillent pas assez. Il est faux de les croire paresseux, comme le suppute Lucien Bouchard. Son reproche déçoit. Celui qui fut un bourreau de travail lorsqu'il était à la tête de l'État multiplie les signes d'un homme frustré par la manière dont sa carrière politique a pris fin. Comment penser autrement après l'avoir vu, pour une seconde fois, éclabousser tout le monde en jetant un pavé dans la mare?
Lorsque l'on désire débattre d'un sujet crucial sur la place publique, on accepte ensuite toutes les tribunes qui s'offrent pour expliquer le fond de sa pensée ou on se jette au besoin dans l'arène politique. Ce que n'a pas fait l'ancien chef péquiste.
D'où l'impression que l'homme est amer et tient des propos revanchards. À l'entendre, lui seul sait combien d'heures il faut dédier au travail et surtout l'intensité qui doit y être déployée. Pourquoi ne pas avoir suggéré comme solution d'entreprendre une vaste offensive nationale contre le travail au noir et l'évasion fiscale? Voilà des activités criminelles qui privent l'État de milliards de dollars annuellement et qui pénalisent tous les Québécois.
Voilà un homme qui s'y prend plutôt mal pour évacuer sa morosité. Quelqu'un de dépité par l'impasse politique qui étouffe le Québec. Un homme en mal de souveraineté.








