Fumeurs de trottoir
Les affaires des restaurateurs et des tenanciers de bars ne souffrent pas pour l'instant de l'application de la nouvelle loi sur le tabac
Photo : Jacques Nadeau
Fumoir à ciel ouvert, rue Rachel. Reste maintenant à voir quel impact, l’hiver venu, la nouvelle loi aura sur l’activité des bars et des restaurants.
Ils s'y préparaient depuis l'entrée en vigueur de la Loi sur le tabac, mais la dernière heure n'est pas venue pour les restaurateurs et les tenanciers de bars. Se pourrait-il que le Québec se soit trompé sur l'Apocalypse prédite? N'empêche qu'avec l'arrivée des premiers flocons, tout peut encore changer.
Dans un petit espace aménagé dehors à l'entrée d'un bar boulevard Saint-Laurent, une trentaine de jeunes bien fringués bavardent avec entrain sous un nuage de fumée, un tapis de mégots sous leurs pieds. «Il n'y a rien comme la sensation de se griller une clope», lance Juliette Lefebvre tout sourire. Surtout si c'est entre amis. Pour elle, pas question de laisser tomber sa bonne vieille habitude, même s'il faut fumer sur le trottoir. La loi sur le tabac? Une simple formalité qui ne la dissuadera pas de flirter avec celle qui est désormais déclarée l'ennemi public numéro un, la cigarette.
C'est que, depuis qu'ils ont été «jetés à la rue» le 31 mai, les derniers des Mohicans de la cigarette semblent s'être donné rendez-vous sur les trottoirs à l'entrée des bars et des restaurants. La nuit, surtout, où les trottoirs des grandes artères des fêtards ont pratiquement remplacé les planchers de danse des discothèques de Montréal, nouvellement devenus de gigantesques fumoirs à ciel ouvert.
Pourtant, près de trois mois après l'interdiction provinciale de fumer dans les bars et les restaurants, qui touche quelque 250 000 établissements au Québec, il y aurait loin du péril en la demeure. Selon les données de Statistique Canada publiées hier, les ventes totales estimatives de l'industrie des restaurants, des traiteurs et des tavernes de la province ont connu une hausse de 3,9 % en juin 2006 par rapport à juin de l'année dernière.
Pour les débits de boisson uniquement, des endroits directement associés à la consommation de tabac, les recettes totales ont augmenté de 1 %. «Même si les recettes sont demeurées stables, on ne peut pas conclure que la loi n'a pas eu d'impact. Est-ce que l'augmentation aurait été plus importante sinon? Les chiffres ne le disent pas», a indiqué Mathieu Thomassin, analyste à Statistique Canada.
Le vice-président aux affaires publiques de l'Association des restaurateurs du Québec, François Meunier, s'est réjoui de constater que la clientèle n'a pas déserté les restaurants du Québec, malgré le vent de panique qui avait balayé le milieu alors que la loi en était à ses premiers balbutiements. Selon un sondage récent envoyé aux 2292 membres restaurateurs de l'association visant à tâter le pouls de l'industrie, la grande majorité des 538 répondants n'auraient connu aucun changement ou auraient vu une hausse de l'achalandage (79 %) ainsi que de leur chiffre d'affaires (66 %). Un constat qui ne l'étonne guère. «Non seulement l'association ne s'est-elle jamais opposée à la loi, mais elle l'a même appuyée», a-t-il souligné en précisant que 76 % des exploitants sont favorables à la loi sur l'usage du tabac.
Peu d'infractions
Lise Talbot, chef du service de la lutte contre le tabagisme au ministère de la Santé et des Services sociaux, n'est pas peu fière du succès à court terme de l'initiative sans fumée. «À notre connaissance, il n'y a pas de catastrophe. Les gens comprennent et les exploitants ont réalisé que c'était possible», dit-elle. Du 31 mai au 6 août, sur 10 772 visites d'inspecteurs du ministère, à peine 38 constats d'infraction, entraînant des amendes de 530 $, ont été distribués et 222 avis ont été émis, dont 159 concernaient uniquement l'affichage.
Une petite victoire compte tenu du fait que la réaction à la loi était, pour elle, totalement imprévisible. «On avait imaginé les pires scénarios. On n'osait même pas penser que ça pouvait aussi bien se passer que dans les autres grandes villes», a indiqué Mme Talbot, en rappelant que le Québec compte une quantité peu négligeable de bars, soit plus de 8000. Selon les chiffres fournis par des fonctionnaires de grandes villes qui étaient déjà passées aux actes, comme Toronto, New York et Ottawa, le taux de non-conformité se situait entre 10 % et 15 % en moyenne. Un score auquel elle n'avait même pas osé songer pour Montréal. «Notre taux de non-conformité ne dépasse pas ces 15 %, c'est déjà un très bon début», a souligné Mme Talbot.
À New York, où la loi de 2003 interdisant de fumer dans les bars et les restaurants promettait de frapper durement, les effets de celle-ci ont été plus que positifs. Une étude menée un an plus tard par la municipalité a démontré que, non seulement l'industrie en a peu souffert, elle aurait même prospéré. Les propriétaires de bars et de restaurants auraient employé 10 600 personnes de plus et le nombre d'établissements serait demeuré sensiblement le même. Neuf mois après l'entrée en vigueur de la mesure controversée, le service des finances de la Ville a perçu une augmentation de 1,4 million de dollars en taxes venant des bars et des restaurants par rapport à la même période l'année précédente.
Même son de cloche pour le propriétaire du pub resto-bar Nyks, qui a pignon sur rue non loin de la Place des Arts, un point névralgique de la vie nocturne montréalaise mais aussi centre des festivals d'été, pour qui l'interdiction de fumer, contrairement à l'ouragan annoncé, s'est avéré une tempête dans un verre d'eau. «J'avais un peu peur, mais le moment a été bien choisi. La business a été touchée, mais pas autant que je le pensais», a soutenu le restaurateur Nicolas Martin. Selon lui, la cigarette a le dos large. «Les baisses de clientèle sont aussi dues à différents facteurs, comme au fait que les touristes américains ont été moins nombreux à venir en raison du prix de l'essence», a-t-il dit. Plus catégorique encore, le président de la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec (CPBBTQ) est d'avis que la loi n'a carrément pas d'impact. Pour les restos-bars, du moins.
«Pour les propriétaires de débits de boisson, c'est partagé. Les bars en région et ceux dont la clientèle est plus âgée sont évidemment plus affectés», a dit Renaud Poulin, qui mène depuis deux semaines une enquête téléphonique auprès des 2000 membres de son organisation. Il reconnaît que les propriétaires de bars où sont installés des appareils de loterie vidéo en subissent davantage les contrecoups et connaissent des pertes pouvant aller jusqu'à 30 %, d'après ses estimations. Selon M. Poulin, les pertes engendrées par la loi sont minimes par rapport aux gains que celle-ci permet, notamment en empêchant la détérioration de l'établissement, souvent causée par l'humidité et la fumée de cigarette.
Un constat auquel n'adhère pas du tout la rivale de ce regroupement, l'Union des tenanciers de bars du Québec (UBTQ). «C'est catastrophique», a martelé Peter Sergakis, président de l'UBTQ. Selon lui, près de 500 emplois auraient été perdus depuis l'entrée en vigueur de la loi.
Les effets collatéraux de la loi
Peu d'infractions, des fumeurs dociles, un taux de non-conformité plus que raisonnable, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes... sans fumée. La réalité sur le terrain diffère tout de même un peu. Le mégot colonise désormais massivement les rues et les trottoirs, le seuil des portes et les puisards. À un point tel que la Ville de Montréal a senti la nécessité de prolonger jusqu'en octobre — pour les fins de semaine seulement — le travail de ses brigadiers de la propreté «opérationmontreal.net». Pour le jeune Martin Drolet, qui a passé son été à balayer la devanture des commerces d'un important tronçon de la rue Sainte-Catherine, la Ville mérite effectivement son sobriquet de «cendrier urbain». «On ramasse presque uniquement des mégots de cigarettes», a-t-il noté, en précisant que les fumeurs ont bien peu de considération pour les cendriers déjà installés à l'entrée des commerces et des immeubles. «Si on était payés au mégot, on gagnerait beaucoup plus», a lancé à la blague son co-équipier Jean-François Descoste.
Un problème esthétique, certes, mais sans grand danger pour l'environnement. Et ce, même si un mégot prend plus d'un an et demi à se décomposer. «C'est un problème de propreté et non de pollution comme tel. Ça ne remet pas en cause l'équilibre de la planète», a souligné Robert Perreault, du CRE Montréal, organisme porte-parole des groupes écologistes de la ville. S'il reconnaît qu'un filtre de cigarette contient plus de 4000 substances chimiques — dont 500 sont cancérigènes —, pour lui le problème est plutôt une question de civisme.
Un manque de respect du fumeur qui, selon lui, coûte cher au contribuable. «Tout ce qui passe par l'égout se rend jusqu'à l'usine d'épuration. Il ne faut pas que les gens s'imaginent qu'il n'y a pas de coûts rattachés à ça», a rappelé Richard Fontaine, directeur du Service des eaux usées de la Ville de Montréal. L'année dernière, 580 tonnes métriques de déchets de toutes sortes — contenants de lave-vitre, sacs de plastique, mégots de cigarettes et autres détritus — ont été interceptés en moyenne par la première étape du processus de traitement des eaux usées, le dégrillage, soit 1,6 tonne par jour. Pour M. Fontaine, bien qu'il soit difficile de déterminer si les mégots sont les déchets les plus envahissants, ils contribuent néanmoins à grossir le volume de détritus à décanter, ce qui représente de grosses sommes d'argent en machineries et en électricité. Le montant de 55 millions qu'il en coûte chaque année au Service d'épuration des eaux de la Ville — qui traite la moitié des eaux usées produites sur le territoire québécois — pourrait devenir insuffisant, a laissé entendre M. Fontaine. «Un emballage de cigare n'est pas grave en soi, mais multiplié par 1,8 million de fumeurs... »
Le fumeur de trottoir
En petits ou en gros groupes, ils sont parfois plusieurs dizaines, voire des centaines, à littéralement «occuper» le trottoir devant les vitrines des boutiques ou les portes des édifices à bureaux. Plutôt sympathiques, ces attroupements deviennent, pour certains, l'occasion de socialiser avec leurs congénères fumeurs les soirs de sortie. «On est tellement collés les uns sur les autres qu'on n'a pas le choix de se parler», lance la jeune Pooja Subramanian à propos des soirées qu'elle passe dans le petit «enclos» délimité sur le trottoir qui tient lieu de section fumeur de son bar préféré du boulevard Saint-Laurent. «Ça peut aussi être dégoûtant», reconnaît cette fumeuse invétérée.
Certains pratiquent le lancer du mégot avec une telle habileté et désinvolture qu'il est devenu plus facile de lancer le filtre du bout des doigts que de l'écraser dans les cendriers prévus à cet égard. «Des fumeurs disent nous aider en jetant leur mégot à nos pieds pendant qu'on balaie», note avec ironie le jeune brigadier de 18 ans, Martin Drolet. Une pratique d'autant plus préoccupante qu'il n'y a pas toujours des cendriers à portée de main et qu'il n'existe aucune loi pour obliger les tenanciers de bars et de restaurants à en installer.
Pas de loi, mais un règlement municipal type sera édicté pour inciter les arrondissements à en installer, indique Alain Charbonneau, chargé de communications pour operationmontreal.net. Déjà deux arrondissements, Ville-Marie-Saint-Jacques et Plateau Mont-Royal, se sont exécutés. Même si les arrondissements ne seront pas punis s'ils refusent d'obtempérer pour l'instant, des cendriers à l'entrée de tous les commerces et des édifices à bureaux de plus de cinq étages sont désormais exigés.
«On surveille la situation de près», a assuré Jacques-Alain Lavallée, chargé de communication pour l'arrondissement de Ville-Marie-Saint-Jacques. Il ajoute qu'une période de grâce sera accordée aux propriétaires durant l'hiver. Escaliers de secours, petits abris de fortune construits sous la toiture ou aménagés dans un camion, les tenanciers de bars ont rivalisé d'imagination pour faciliter la vie des fumeurs. D'autres, plus chanceux, ont été sauvés par leur terrasse durant la période estivale. Mais avec l'hiver qui frappera bientôt aux portes, tout pourrait changer. «Je prévois la fermeture d'une centaine de bars au Québec cet automne et de plus d'un millier d'ici mai 2007, estime M. Sergakis. L'hiver sera fatal.» Moins pessimiste, Lise Talbot espère que les tenanciers de bars et de restaurants continueront sur cette lancée. Qu'on soit pour ou contre la loi antitabac, la saison froide sera le prochain test, croit-elle.
Dans un petit espace aménagé dehors à l'entrée d'un bar boulevard Saint-Laurent, une trentaine de jeunes bien fringués bavardent avec entrain sous un nuage de fumée, un tapis de mégots sous leurs pieds. «Il n'y a rien comme la sensation de se griller une clope», lance Juliette Lefebvre tout sourire. Surtout si c'est entre amis. Pour elle, pas question de laisser tomber sa bonne vieille habitude, même s'il faut fumer sur le trottoir. La loi sur le tabac? Une simple formalité qui ne la dissuadera pas de flirter avec celle qui est désormais déclarée l'ennemi public numéro un, la cigarette.
C'est que, depuis qu'ils ont été «jetés à la rue» le 31 mai, les derniers des Mohicans de la cigarette semblent s'être donné rendez-vous sur les trottoirs à l'entrée des bars et des restaurants. La nuit, surtout, où les trottoirs des grandes artères des fêtards ont pratiquement remplacé les planchers de danse des discothèques de Montréal, nouvellement devenus de gigantesques fumoirs à ciel ouvert.
Pourtant, près de trois mois après l'interdiction provinciale de fumer dans les bars et les restaurants, qui touche quelque 250 000 établissements au Québec, il y aurait loin du péril en la demeure. Selon les données de Statistique Canada publiées hier, les ventes totales estimatives de l'industrie des restaurants, des traiteurs et des tavernes de la province ont connu une hausse de 3,9 % en juin 2006 par rapport à juin de l'année dernière.
Pour les débits de boisson uniquement, des endroits directement associés à la consommation de tabac, les recettes totales ont augmenté de 1 %. «Même si les recettes sont demeurées stables, on ne peut pas conclure que la loi n'a pas eu d'impact. Est-ce que l'augmentation aurait été plus importante sinon? Les chiffres ne le disent pas», a indiqué Mathieu Thomassin, analyste à Statistique Canada.
Le vice-président aux affaires publiques de l'Association des restaurateurs du Québec, François Meunier, s'est réjoui de constater que la clientèle n'a pas déserté les restaurants du Québec, malgré le vent de panique qui avait balayé le milieu alors que la loi en était à ses premiers balbutiements. Selon un sondage récent envoyé aux 2292 membres restaurateurs de l'association visant à tâter le pouls de l'industrie, la grande majorité des 538 répondants n'auraient connu aucun changement ou auraient vu une hausse de l'achalandage (79 %) ainsi que de leur chiffre d'affaires (66 %). Un constat qui ne l'étonne guère. «Non seulement l'association ne s'est-elle jamais opposée à la loi, mais elle l'a même appuyée», a-t-il souligné en précisant que 76 % des exploitants sont favorables à la loi sur l'usage du tabac.
Peu d'infractions
Lise Talbot, chef du service de la lutte contre le tabagisme au ministère de la Santé et des Services sociaux, n'est pas peu fière du succès à court terme de l'initiative sans fumée. «À notre connaissance, il n'y a pas de catastrophe. Les gens comprennent et les exploitants ont réalisé que c'était possible», dit-elle. Du 31 mai au 6 août, sur 10 772 visites d'inspecteurs du ministère, à peine 38 constats d'infraction, entraînant des amendes de 530 $, ont été distribués et 222 avis ont été émis, dont 159 concernaient uniquement l'affichage.
Une petite victoire compte tenu du fait que la réaction à la loi était, pour elle, totalement imprévisible. «On avait imaginé les pires scénarios. On n'osait même pas penser que ça pouvait aussi bien se passer que dans les autres grandes villes», a indiqué Mme Talbot, en rappelant que le Québec compte une quantité peu négligeable de bars, soit plus de 8000. Selon les chiffres fournis par des fonctionnaires de grandes villes qui étaient déjà passées aux actes, comme Toronto, New York et Ottawa, le taux de non-conformité se situait entre 10 % et 15 % en moyenne. Un score auquel elle n'avait même pas osé songer pour Montréal. «Notre taux de non-conformité ne dépasse pas ces 15 %, c'est déjà un très bon début», a souligné Mme Talbot.
À New York, où la loi de 2003 interdisant de fumer dans les bars et les restaurants promettait de frapper durement, les effets de celle-ci ont été plus que positifs. Une étude menée un an plus tard par la municipalité a démontré que, non seulement l'industrie en a peu souffert, elle aurait même prospéré. Les propriétaires de bars et de restaurants auraient employé 10 600 personnes de plus et le nombre d'établissements serait demeuré sensiblement le même. Neuf mois après l'entrée en vigueur de la mesure controversée, le service des finances de la Ville a perçu une augmentation de 1,4 million de dollars en taxes venant des bars et des restaurants par rapport à la même période l'année précédente.
Même son de cloche pour le propriétaire du pub resto-bar Nyks, qui a pignon sur rue non loin de la Place des Arts, un point névralgique de la vie nocturne montréalaise mais aussi centre des festivals d'été, pour qui l'interdiction de fumer, contrairement à l'ouragan annoncé, s'est avéré une tempête dans un verre d'eau. «J'avais un peu peur, mais le moment a été bien choisi. La business a été touchée, mais pas autant que je le pensais», a soutenu le restaurateur Nicolas Martin. Selon lui, la cigarette a le dos large. «Les baisses de clientèle sont aussi dues à différents facteurs, comme au fait que les touristes américains ont été moins nombreux à venir en raison du prix de l'essence», a-t-il dit. Plus catégorique encore, le président de la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec (CPBBTQ) est d'avis que la loi n'a carrément pas d'impact. Pour les restos-bars, du moins.
«Pour les propriétaires de débits de boisson, c'est partagé. Les bars en région et ceux dont la clientèle est plus âgée sont évidemment plus affectés», a dit Renaud Poulin, qui mène depuis deux semaines une enquête téléphonique auprès des 2000 membres de son organisation. Il reconnaît que les propriétaires de bars où sont installés des appareils de loterie vidéo en subissent davantage les contrecoups et connaissent des pertes pouvant aller jusqu'à 30 %, d'après ses estimations. Selon M. Poulin, les pertes engendrées par la loi sont minimes par rapport aux gains que celle-ci permet, notamment en empêchant la détérioration de l'établissement, souvent causée par l'humidité et la fumée de cigarette.
Un constat auquel n'adhère pas du tout la rivale de ce regroupement, l'Union des tenanciers de bars du Québec (UBTQ). «C'est catastrophique», a martelé Peter Sergakis, président de l'UBTQ. Selon lui, près de 500 emplois auraient été perdus depuis l'entrée en vigueur de la loi.
Les effets collatéraux de la loi
Peu d'infractions, des fumeurs dociles, un taux de non-conformité plus que raisonnable, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes... sans fumée. La réalité sur le terrain diffère tout de même un peu. Le mégot colonise désormais massivement les rues et les trottoirs, le seuil des portes et les puisards. À un point tel que la Ville de Montréal a senti la nécessité de prolonger jusqu'en octobre — pour les fins de semaine seulement — le travail de ses brigadiers de la propreté «opérationmontreal.net». Pour le jeune Martin Drolet, qui a passé son été à balayer la devanture des commerces d'un important tronçon de la rue Sainte-Catherine, la Ville mérite effectivement son sobriquet de «cendrier urbain». «On ramasse presque uniquement des mégots de cigarettes», a-t-il noté, en précisant que les fumeurs ont bien peu de considération pour les cendriers déjà installés à l'entrée des commerces et des immeubles. «Si on était payés au mégot, on gagnerait beaucoup plus», a lancé à la blague son co-équipier Jean-François Descoste.
Un problème esthétique, certes, mais sans grand danger pour l'environnement. Et ce, même si un mégot prend plus d'un an et demi à se décomposer. «C'est un problème de propreté et non de pollution comme tel. Ça ne remet pas en cause l'équilibre de la planète», a souligné Robert Perreault, du CRE Montréal, organisme porte-parole des groupes écologistes de la ville. S'il reconnaît qu'un filtre de cigarette contient plus de 4000 substances chimiques — dont 500 sont cancérigènes —, pour lui le problème est plutôt une question de civisme.
Un manque de respect du fumeur qui, selon lui, coûte cher au contribuable. «Tout ce qui passe par l'égout se rend jusqu'à l'usine d'épuration. Il ne faut pas que les gens s'imaginent qu'il n'y a pas de coûts rattachés à ça», a rappelé Richard Fontaine, directeur du Service des eaux usées de la Ville de Montréal. L'année dernière, 580 tonnes métriques de déchets de toutes sortes — contenants de lave-vitre, sacs de plastique, mégots de cigarettes et autres détritus — ont été interceptés en moyenne par la première étape du processus de traitement des eaux usées, le dégrillage, soit 1,6 tonne par jour. Pour M. Fontaine, bien qu'il soit difficile de déterminer si les mégots sont les déchets les plus envahissants, ils contribuent néanmoins à grossir le volume de détritus à décanter, ce qui représente de grosses sommes d'argent en machineries et en électricité. Le montant de 55 millions qu'il en coûte chaque année au Service d'épuration des eaux de la Ville — qui traite la moitié des eaux usées produites sur le territoire québécois — pourrait devenir insuffisant, a laissé entendre M. Fontaine. «Un emballage de cigare n'est pas grave en soi, mais multiplié par 1,8 million de fumeurs... »
Le fumeur de trottoir
En petits ou en gros groupes, ils sont parfois plusieurs dizaines, voire des centaines, à littéralement «occuper» le trottoir devant les vitrines des boutiques ou les portes des édifices à bureaux. Plutôt sympathiques, ces attroupements deviennent, pour certains, l'occasion de socialiser avec leurs congénères fumeurs les soirs de sortie. «On est tellement collés les uns sur les autres qu'on n'a pas le choix de se parler», lance la jeune Pooja Subramanian à propos des soirées qu'elle passe dans le petit «enclos» délimité sur le trottoir qui tient lieu de section fumeur de son bar préféré du boulevard Saint-Laurent. «Ça peut aussi être dégoûtant», reconnaît cette fumeuse invétérée.
Certains pratiquent le lancer du mégot avec une telle habileté et désinvolture qu'il est devenu plus facile de lancer le filtre du bout des doigts que de l'écraser dans les cendriers prévus à cet égard. «Des fumeurs disent nous aider en jetant leur mégot à nos pieds pendant qu'on balaie», note avec ironie le jeune brigadier de 18 ans, Martin Drolet. Une pratique d'autant plus préoccupante qu'il n'y a pas toujours des cendriers à portée de main et qu'il n'existe aucune loi pour obliger les tenanciers de bars et de restaurants à en installer.
Pas de loi, mais un règlement municipal type sera édicté pour inciter les arrondissements à en installer, indique Alain Charbonneau, chargé de communications pour operationmontreal.net. Déjà deux arrondissements, Ville-Marie-Saint-Jacques et Plateau Mont-Royal, se sont exécutés. Même si les arrondissements ne seront pas punis s'ils refusent d'obtempérer pour l'instant, des cendriers à l'entrée de tous les commerces et des édifices à bureaux de plus de cinq étages sont désormais exigés.
«On surveille la situation de près», a assuré Jacques-Alain Lavallée, chargé de communication pour l'arrondissement de Ville-Marie-Saint-Jacques. Il ajoute qu'une période de grâce sera accordée aux propriétaires durant l'hiver. Escaliers de secours, petits abris de fortune construits sous la toiture ou aménagés dans un camion, les tenanciers de bars ont rivalisé d'imagination pour faciliter la vie des fumeurs. D'autres, plus chanceux, ont été sauvés par leur terrasse durant la période estivale. Mais avec l'hiver qui frappera bientôt aux portes, tout pourrait changer. «Je prévois la fermeture d'une centaine de bars au Québec cet automne et de plus d'un millier d'ici mai 2007, estime M. Sergakis. L'hiver sera fatal.» Moins pessimiste, Lise Talbot espère que les tenanciers de bars et de restaurants continueront sur cette lancée. Qu'on soit pour ou contre la loi antitabac, la saison froide sera le prochain test, croit-elle.
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