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Ce que les lecteurs auraient appris

Lise Bissonnette - Présidente-directrice générale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec  8 juillet 2006  Québec
Le jeudi 6 juillet vers 16h, l'ensemble des salles de rédaction du Québec recevait un communiqué de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) qui faisait le point sur une réunion d'experts ayant eu lieu le jour même, en nos bureaux, pour faire le point sur le bris de certaines lamelles de verre qui forment le parement de la Grande Bibliothèque. Nous y constations le désaccord persistant entre nos experts et celui qu'avait retenu la firme Pomerleau inc., entrepreneur qui a réalisé le bâtiment. La direction de Pomerleau ayant décidé d'émettre un communiqué donnant sa version des choses, nous avons résolu de faire de même, et Stéphane Baillargeon, journaliste au Devoir qui traitait ce dossier, a été averti au préalable de l'envoi imminent de notre communiqué.

Le lendemain, 7 juillet, à la une et avec suite en page A 10 de l'édition du Devoir, nous trouvons un texte de M. Baillargeon qui ne contient pas une ligne, pas un mot, pas une trace non seulement du contenu de ce communiqué de BAnQ mais de son existence même. En déontologie journalistique, il s'agit là de la faute la plus fondamentale qu'on puisse commettre. Tous les médias, tant parlés qu'écrits, qui ont couvert cette affaire ont fait écho aux deux versions des faits, même dans les plus brèves des nouvelles. M. Baillargeon a trouvé le moyen de produire le reportage le plus long (près de 800 mots) en tronquant radicalement ce qu'il savait.

Il est évident qu'il s'agissait là d'un manquement délibéré puisque la teneur de notre communiqué infirmait le procès qu'il nous intentait en lieu et place de reportage. Il avait d'ailleurs usé du même procédé en février dernier en omettant de présenter la réaction de BAnQ à un rapport qui critiquait l'intégration de la Grande Bibliothèque dans son quartier. J'étais intervenue, j'interviens encore.

Voici ce que les lecteurs du Devoir auraient dû aussi apprendre le 7 juillet.

D'abord qu'il y avait eu réunion des experts et qu'ils avaient dû constater que leurs interprétations scientifiques ne concordaient pas. L'article passe entièrement sous silence le fait même de cette réunion.

Ensuite que BAnQ maintenait sa position. C'est pour des raisons de sécurité que nous avons inclus au devis l'obligation de trempage des lamelles selon la norme CAN/ONGC-12.1-M, et les tests réalisés sur un échantillon significatif des lamelles révèlent toujours que le trempage n'est pas conforme à cette norme, ce qui engage la responsabilité de l'entrepreneur.

La firme Pomerleau ayant affirmé dans son communiqué qu'elle avait émis de «sérieuses réserves» au moment de garantir les lamelles quant à leur traitement préalable — affirmation que reprend M. Baillargeon sans vérification —, nous établissions dans le communiqué que ces réserves n'avaient jamais été transmises à la direction de l'institution et, qui plus est, selon la copie que nous venions d'obtenir, qu'elles avaient été émises en juillet 2004, bien a posteriori de la fabrication et du trempage des lamelles.

Ces précisions ne sont pas insignifiantes [...].

On comprendra la déception qui est la mienne, plus forte encore que celle de mes collègues, devant ce travail d'un journaliste du Devoir, un quotidien dont j'espère toujours le meilleur. Il m'arrive de partager la douce rigolade qui parcourt le milieu culturel montréalais devant les frétillements irrépressibles qui agitent sans cesse M. Baillargeon quand il s'agit de la Grande Bibliothèque. Des journalistes, ameutés par lui mais vite interloqués, se posent aussi des questions. La semaine dernière, leurs vérifications ont eu vite fait de classer au rang des incidents mineurs un bris de joint d'étanchéité d'un drain pluvial, aux conséquences minimes, dont il avait tenté de faire une dangereuse inondation menaçant des richesses nationales. Dans le cadre de son texte du 6 juillet, il attribuait à la «déveine de l'immeuble» un incident dû à l'imprudence d'un usager dans une porte qui a «tourné» plus de trois millions de fois sans problème depuis mai 2005. Il est le seul à vouloir en faire une histoire immobilière.

On me conseille souvent de recevoir cette sollicitude malveillante comme la touchante manifestation d'une affection singulière. Habituellement, c'est ce que je fais, en reconnaissant que chacun demeure libre de se ridiculiser. Mais la malhonnêteté intellectuelle, si évidente ici, désole et décourage même la meilleure volonté d'invoquer la légèreté de l'être.

Réplique du journaliste

J'ai contacté jeudi le service des communications de la Grande Bibliothèque, qui a refusé toute entrevue, contrairement à l'entreprise Pomerleau. J'ai au contraire bel et bien mentionné qu'une réunion entre les experts des deux parties avait eu lieu à la Grande Bibliothèque, comme l'indiquait le communiqué de l'institution. Les incidents concernant le drain pluvial et la porte tournante ont bel et bien eu lieu. Je me suis d'ailleurs déplacé rue Berri vendredi dernier, où j'ai eu beaucoup de difficulté à obtenir des informations de la part des employés de la bibliothèque, sans avoir accès à la pièce inondée. Par ailleurs, Le Devoir a rapporté en long et en large, au cours de la dernière année, les positions de la GBQ en ce qui a trait au problème des chutes de lamelles. Jeudi, la nouvelle information dans ce dossier provenait de l'entrepreneur, et c'est sur cette version que j'ai concentré l'attention après consultation de toutes les pièces au dossier, n'en déplaise à la présidente-directrice générale.

Stéphane Baillargeon
 
 
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