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Bilan manqué

Josée Boileau   21 juin 2006  Québec
Le rapport d'évaluation de la réforme devait permettre de mesurer «ce qui va et ce qui ne va pas», comme l'expliquait simplement, le mois dernier, l'un des participants à la Table de pilotage sur le renouveau pédagogique. Hélas, on n'a rien mesuré du tout, le ministère de l'Éducation ayant refusé de transmettre les données objectives permettant un premier bilan. Ces données ont néanmoins été obtenues par Le Devoir et elles tracent un portrait préoccupant de la situation. Et si le ministère se décidait enfin à être transparent?

Le «bulletin de la réforme», comme on l'a surnommé, était très attendu, non seulement parce que la démarche aurait dû être complétée en avril, mais parce que le 19 juin, jour où il devait être présenté, servait de repère aux acteurs du milieu scolaire appelés à répliquer aux critiques. Même le sondage mené auprès de 1000 enseignants, très négatifs envers la réforme, n'avait pas ébranlé la conviction des membres de la Table de pilotage que l'évaluation du ministère serait plus complète que tout ce qui avait circulé à ce jour.

Lundi est arrivé et les constats espérés ne sont pas venus, si ce n'est par une fuite qui fait voir une baisse de la réussite en français chez les élèves qui ont traversé la réforme au primaire. La différence avec l'avant-réforme est particulièrement marquée pour ce qui touche l'orthographe et la syntaxe, symboles mêmes de la maîtrise de la langue. Il est possible que différents facteurs expliquent la situation, mais ce n'est pas en se cachant la tête dans le sable que le ministère arrivera à faire face à la musique.

De la même manière, il est inacceptable que le ministère n'ait pu livrer à la Table de pilotage les résultats de la vaste enquête qu'il a menée auprès de plus de 10 000 acteurs du monde scolaire — enseignants, directeurs d'école, conseillers pédagogiques... L'analyse n'était pas complétée, a-t-on expliqué; alors, il aurait fallu mettre les bouchées doubles pour livrer la marchandise. Sur quelle base, sinon, arrivera-t-on à comprendre les vagues ajustements qui sont maintenant annoncés pour la rentrée par le ministre Jean-Marc Fournier?

Il ressort en fait de toute cette démarche un sérieux manque de rigueur et de leadership, pour reprendre la critique formulée hier par le chef de l'Action démocratique, Mario Dumont.

Dès son implantation au primaire, en septembre 2000, la réforme a fait l'objet de critiques féroces. Les importants changements de contenu qu'elle apportait — améliorer la qualité de la langue, rehausser le niveau de culture générale, etc. — ont vite été éclipsés par ce que l'un des pères de la réforme, Paul Inchauspé, a décrit à l'époque comme «des batailles de mots», tous ces nouveaux concepts qui ont surtout nourri les querelles de chapelles pédagogiques.

On s'est donc emmêlé dans les mots et il en a découlé d'importants accrochages entre le ministère et les syndicats d'enseignants: sur la formation, les manuels, la conception même de l'évaluation. Six ans plus tard, ces différends ne sont toujours pas réglés. Il aurait pourtant fallu au premier chef s'en dégager pour donner à la réforme, exigeante, toutes les chances de réussir. La méfiance des enseignants a donc enflé et le pseudo-bilan qui a été présenté lundi à la Table de pilotage n'a certainement pas réussi à la calmer. Le recours à un arbitre neutre comme le Conseil supérieur de l'éducation, tel que demandé récemment par la Fédération des syndicats de l'enseignement, serait en fait la meilleure manière, maintenant, de faire calmement le point.

Le ministre, lui, pourrait dès lors se concentrer sur un retour aux sources de la réforme, en faisant voir sa richesse et sa nécessité dans une société plus complexe qu'autrefois, un constat que les parents font sur le terrain mais qui a perdu ses porte-voix.






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  • Roland Berger
    Abonné
    mercredi 21 juin 2006 17h11
    Une erreur de perspective
    « La réforme, la réforme de la réforme, la réforme de la réforme de la réforme. Et tout ce temps-là, nombreux sont ceux qui pensent que « ce n'est pas en se cachant la tête dans le sable que le ministère arrivera à faire face à la musique. » Il y a là erreur de perspective. Les haut fonctionnaires qui décident des réformes pédagogiques et de la pédagogie des programmes d'étude qui devraient en assurer la réussite n'ont rien à branler de ce que peuvent penser les acteurs de l'éducation, notamment le ministre de l'Éducation. Le présent comme tous ceux et celles qui l'ont précédé n'ont en fait aucune espèce de contrôle sur les penseurs et ingénieurs de l'enseignement primaire et secondaire.

    Il tarde que des journalistes éveillés se mettent à la tâche de fouiller dans les magnifiques bureaux de ces nouveaux curés qui décident de ce que les enfants de Monsieur et Madame Tout-le-monde doivent apprendre ou ignorer à l'école. Qui sont ces décideurs non élus qui font et imposent ces choix ?

    Il est vrai que l'évolution (capitaliste) de la société québécoise requiert que l'école soit redéfinie. En plus de faire acquérir des savoirs (les compétences transversales...), elle doit éduquer, c'est-à-dire faire par sa pédagogie ce que nombre de parents ne savent plus ou ne peuvent plus faire. Mais il ne faut rien comprendre à ce changement pour penser que l'école n'a qu'à compresser l'acquisition des connaissances pour faire place à l'éducation par le biais de la pédagogie de cette acquisition. Ce que les nouveaux nouveaux programmes d'étude proposent, en fait imposent, c'est une merveille... dans des classes d'au plus 15 élèves, notamment durant les premières années de la scolarisation.

    Il n'y a très peu d'enseignants qui peuvent faire intégrer les connaissances et habiletés (pardon, les compétences) obligatoires en les faisant « intuitionner » par leurs élèves. Pourquoi ? Parce qu'une telle compétence professionnelle tient pratiquement du miracle. Les enseignants du primaire comme du secondaire ne sont pas des thaumaturges, et ils le savent fort bien. Il ne faut pas s'étonner de leur réaction négative à la réforme actuelle, laquelle, pour une minorité d'entre eux, est la deuxième, sinon la troisième.

    Reste à savoir pourquoi la majorité des enseignants ne peuvent pas accomplir le beau miracle de la belle réforme. Parce que la formation des maîtres, tout aussi universitaire qu'elle soit, leur apprend plutôt le contraire de ce que la réforme leur demande de faire. Au nom de la sacro-saint liberté académique des universités.

    Roland Berger »

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