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Le milieu des parcs blâme Charest

Huit ex-directeurs de parcs demandent d'épargner le mont Orford

Louis-Gilles Francoeur   21 avril 2006  Québec
Huit ex-directeurs de parcs nationaux du Québec vont demander par lettre au premier ministre Jean Charest ce matin d'épargner le mont Orford et d'amorcer rapidement une recherche de solutions plus rationnelles, plus consensuelles et moins radicales pour la survie de ses écosystèmes et de la station de ski.

Cette lettre ouverte, obtenue par Le Devoir, est signée par huit ex-gestionnaires qui totalisent ensemble 100 ans d'expérience à la direction de l'un ou l'autre des parcs nationaux du Québec. Un peu à la façon dont certains généraux américains retraités ont brisé le silence des états-majors sur la valeur du secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, les huit ex-directeurs de parcs affirment que l'exercice de recherche de solutions a été bâclé dans le dossier d'Orford et que les problèmes de financement d'une station de ski ne justifient en rien la privatisation partielle d'un parc au profit d'un promoteur immobilier.

Les huit signataires vont plus loin. Ils disent estimer qu'avec cette privatisation annoncée, le gouvernement Charest brise un pacte social et politique historique en faveur de la protection et de la conservation à long terme des principaux maillons naturels du Québec.

Cette «vente à l'entreprise privée, écrivent-ils sous forme de blâme, questionne la volonté et le choix établi par la société québécoise depuis plusieurs décennies de se doter d'un réseau de parcs nationaux dont les territoires seraient protégés intégralement pour les générations futures».

L'attitude du gouvernement, écrivent-ils, renvoie le Québec au vieux dilemme que tous croyaient réglé depuis l'adoption de la loi-cadre sur les parcs, à la fin des années 70: «Les parcs nationaux sont-ils encore des entités qui font partie, en tant que territoires naturels protégés, du développement durable global du territoire québécois ou sont-ils susceptibles de redevenir, comme les anciens parcs d'avant la loi-cadre sur les parcs, des territoires voués à l'exploitation des ressources à des fins multiples et prioritairement économiques si l'occasion se présentait?»

«D'emblée, écrivent-ils, il est clair pour nous que l'État doit à tout prix maintenir la propriété du territoire dans le domaine public et résoudre le problème de la gestion d'un équipement tel que la station de ski alpin sans avoir à recourir à la mesure extrême qui est de vendre à des intérêts privés les terrains du parc affectés par cette activité, et même plus, afin d'en rendre l'exploitation rentable.»

Ils rappellent au premier ministre Charest qu'il est faux de prétendre qu'une station de ski n'a pas sa place dans ce parc. La station n'existait pas au moment où la loi-cadre a été adoptée et c'est l'insistance de la population estrienne, c'est-à-dire un pacte social, qui a inspiré le mariage des deux vocations.

Le précédent créé par la vente d'une portion de ce parc, un des plus anciens au Québec, est énorme, affirment les huit ex-directeurs.

«Ne devrait-on pas alors vendre les terrains de la station de ski du parc du Mont-Saint-Bruno ou ceux du parc du Mont-Tremblant qui sont encore dans les limites du parc, ou ceux du terrain de golf du parc des Îles-de-Boucherville, que l'on a construits plusieurs années après la création du parc, dès qu'il surviendrait des difficultés de rentabilité dans l'exploitation de ces équipements? Aurait-on dû donner suite à la réalisation d'un projet de voie ferrée suggéré, il y a quelques années, dans le parc du Mont-Tremblant pour relier la station de ski d'Intrawest à Saint-Donat, dans Lanaudière, sous prétexte de stimuler le développement touristique et économique régional? Des promoteurs se sont déjà aussi montrés intéressés à faire du développement hôtelier sur les falaises surplombant la rivière dans le parc du Saguenay. Aurait-on dû leur ouvrir la porte? Devrions-nous aussi accorder de nouveau des concessions d'exploitation forestière dans les parcs pour résoudre les problèmes d'emploi de cette industrie dans les régions du Québec qui en sont affectées? Affaiblir le réseau des parcs constituerait-il un développement durable compris dans la gestion globale du territoire québécois?»

Pour ces huit ex-directeurs de parcs, «la démonstration de la recherche en profondeur d'une solution compatible avec le maintien de l'intégrité du territoire n'a aucunement été faite. La seule alternative mise en avant est la plus facile».

Cette montagne, donnent-ils en exemple, pourrait être développée dans un contexte de conservation qui la rendrait vraiment différente des stations hypercommerciales en voie de devenir le standard privé au Québec.

Trois solutions, à leur avis, s'offrent au gouvernement pour remettre le dossier sur les rails. D'abord, écrivent-ils, il faut «surseoir à son intention d'offrir en vente une partie substantielle du territoire du parc». Ensuite, Québec doit «reprendre à la base le processus de discussion publique», non pas pour vendre une solution arrêtée à l'avance mais pour rechercher une solution compatible avec le statut de parc, les exigences de rentabilité et la concertation avec le milieu. Enfin, Québec doit réaffirmer et appliquer sa loi sur les parcs et même soumettre régulièrement leurs plans directeurs à une consultation publique placée sous une autorité indépendante comme le BAPE.

«Si aucun promoteur privé n'est en mesure d'exploiter une station de ski de manière rentable dans le cadre d'un parc national dont il y a lieu de maintenir l'intégrité territoriale, il faudra analyser en toute transparence des alternatives possibles avec d'autres partenaires tels que des organismes sans but lucratif ou coopératifs».

«La responsabilité vous incombe, M. le premier ministre, de ne pas être celui qui mettra fin à la reconnaissance de territoires que nous avons voulu collectivement protéger depuis plus de cent ans d'histoire des parcs au Québec. [...] De plus, écrivent-ils, quel message envoyez-vous à tous ces individus et organismes qui travaillent avec des moyens dérisoires à conserver des milieux naturels en terres privées alors que votre gouvernement s'apprête à en éliminer? Enfin, quelle image allez-vous projeter sur le plan international alors que le Québec a pris des engagements officiels de protéger la biodiversité selon les standards reconnus à l'échelle mondiale et dont les parcs sont les territoires les plus en mesure de l'assurer, vous qui avez été, lorsque vous étiez ministre de l'Environnement du Canada, le signataire de la Convention internationale sur la biodiversité?»

Les huit ex-directeurs de parcs nationaux sont l'auteur de la missive, Jean Hubert (Boucherville, Saint-Bruno et Yamaska), Jean-Marc Girard (Oka et Orford), Jacques Bertrand (Gaspésie et Saguenay), Denis Perron (Orford), Claude Fleury (Oka, Tremblant, Boucherville, Saint-Bruno et Yamaska), Jean Renaud (Saint-Bruno et Yamaska) et Raymond Grenon (Oka).
 
 
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