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Le bassin Peel, le pire endroit pour un casino

Kathleen Lévesque   22 février 2006  Québec
Dans une analyse dévastatrice pour Loto-Québec, la Direction de la santé publique pour l'île de Montréal recommande au gouvernement de ne pas donner son aval au projet de déménagement du casino avant que celui-ci ne soit revu en profondeur. La santé de la population des quartiers parmi les plus défavorisés de Montréal en dépend.

«Il nous semble qu'on ne pourrait choisir un emplacement à Montréal où les conséquences de la construction d'un complexe casinotier soient davantage nocives», écrit Serge Chevalier et son équipe de chercheurs de la Direction de la santé publique (DSP) dans un avis acheminé la semaine dernière au comité interministériel présidé par Guy Coulombe et rendu public hier.

Pendant près d'une heure, M. Chevalier et le directeur de la Santé publique, le Dr Richard Lessard, ont bombardé les journalistes de données démontrant que Loto-Québec ne prend pas suffisamment en considération les conséquences négatives pour la santé de la population. Les chiffres présentés sont éloquents.

En déplaçant le casino de l'île Notre-Dame vers le bassin Peel, l'accroissement de la fréquentation du casino espéré par Loto-Québec ne se fera pas au hasard. Ce sont les voisins directs de l'établissement qui seront les premiers touchés, donc les quartiers défavorisés de Pointe-Saint-Charles, de Petite-Bourgogne, de Verdun et de Saint-Henri.

C'est là que l'on retrouve actuellement un niveau de problème (4,7 %) lié aux jeux d'argent nettement supérieur à celui présent ailleurs à Montréal (2,4 %). Et cette proportion grimpe à 12,8 % chez les personnes qui fréquentent le casino. Et, comme si cela ne suffisait pas, Serge Chevalier a expliqué, statistiques à l'appui, que si les personnes vivant sous le seuil de la pauvreté (moins de 30 000 $ par année) représentent 28 % des gens qui jouent au casino, elles forment 41 % des gens éprouvant un problème de jeu lié au casino.

Déjà, ces quartiers défavorisés connaissent leur lot de problèmes sociaux. Le nombre d'enfants victimes d'abandon, de négligence, d'abus physique ou sexuel y est plus important que partout ailleurs à Montréal. Le taux de grossesses à l'adolescence et la délinquance y sont aussi plus élevés.

Le scénario est le même du côté de la santé. On y note plus de problèmes de diabète, de cancers en général, de cancer du poumon en particulier. Et, pour couronner le tout, l'espérance de vie y est moindre que pour n'importe quel autre Montréalais.

Loto-Québec a beau affirmer que l'offre de jeu demeurerait inchangée, la DSP rappelle que le nouveau casino doublerait sa superficie. Et ce n'est plus 80 appareils de loterie vidéo que compterait le secteur mais bien 3200 avec l'arrivée du casino. «Je souhaiterais qu'on garde l'offre de jeu à un niveau qui est un peu le même que celui que le crime organisé offrait auparavant. Si on se rappelle, Loto-Québec et le casino ont été créés pour enlever ses revenus au crime organisé. [...] Il faut être prudent», a affirmé le Dr Lessard.

Ce dernier a également écorché les objectifs financiers de Loto-Québec. Pour un investissement d'un milliard de dollars (la part de la société d'État), Loto-Québec prévoit verser des dividendes de 25 millions supplémentaires par année, ce qui équivaut à un rendement de 2,5 %. Pour atteindre sa cible, Loto-Québec estime pouvoir doubler sa clientèle de l'extérieur du Québec et décupler le nombre de gros joueurs.

Mais la DSP n'y croit pas. On rappelle qu'à son ouverture, le Casino de Montréal n'a pas réussi à franchir la barre des 12 % de clients étrangers malgré son objectif de 25 %. C'est donc la clientèle locale qui a compensé. La même situation risque de se produire, croient MM. Chevalier et Lessard.

«De sorte que, pour payer la facture, il y aura davantage de promotion auprès de la population montréalaise en particulier, avec les effets sur les problèmes de jeu», a affirmé Dr Lessard.

D'ailleurs, M. Lessard ne s'est pas gêné pour mettre en question la crédibilité de la société d'État, qui fait de la prévention en même temps qu'elle fait la promotion de ses produits. Jeudi dernier, Loto-Québec lançait une campagne de sensibilisation au jeu excessif. Au moment même où la publicité télé était diffusée, une autre publicité était mise en ondes, présentant une nouvelle loterie.

Cirque du Soleil

S'ajoute à ce portrait sombre l'association de Loto-Québec avec le Cirque du Soleil, cette «touche de respectabilité» qu'apporte le Cirque. L'aura de réussite n'est qu'un leurre pour la DSP. «Si on s'associe au casino, c'est pour augmenter le marketing du projet. Si on augmente le marketing du projet, c'est pour attirer plus de monde. Et si ça attire plus de monde, ça va créer plus de problèmes de jeu. Cette association avec le Cirque du Soleil visant une plus grande visibilité, une plus grande acceptabilité sociale, va créer plus de problèmes. Dis autrement, ce serait un excellent projet s'il n'y avait pas de casino», a tranché Richard Lessard.

Serge Chevalier a renchéri, rappelant que, dans le dossier du tabac, le gouvernement avait convenu qu'il n'était pas acceptable d'associer une pratique à risque à «des activités qui font la fierté d'une communauté». Ce genre de partenariat symbolique — le Cirque n'investit pas un sou dans le projet — est interdit pour les cigarettiers. Devrait-on appliquer le même type de balises pour le jeu? Il y a certainement une réflexion d'ordre éthique à avoir, s'est borné à dire le Dr Lessard.

La semaine dernière, Le Devoir révélait qu'aux États-Unis, les milieux communautaire et syndical s'opposent à l'utilisation de fonds publics pour des projets privés auxquels le Cirque du Soleil est associé.

L'avis de la DSP a suscité peu de réactions officielles hier. Seule la Table de concertation de Pointe-Saint-Charles, Action-Gardien, a applaudi. «Loto-Québec doit retirer immédiatement son projet de déménagement du casino. Le projet est socialement et éthiquement inacceptable. Loto-Québec avait le fardeau de la preuve et elle a échoué lamentablement», a indiqué la porte-parole de l'organisme, Karine Triollet.

Dans ce dossier, Action-Gardien est un opposant farouche au projet, allant jusqu'à refuser de discuter avec la société d'État. L'organisme a toutefois rencontré Guy Coulombe, qui préside le comité interministériel dont le rapport sera remis sous peu au ministre des Finances, Michel Audet.

Ce rapport sera rendu public, a confirmé dimanche le premier ministre Jean Charest. Le conseil des ministres se prononcera par la suite.






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