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    Le printemps

    Laval et ses environs comptèrent de grands champs de culture, parmi les plus riches du pays, me rappelle une amie qui a passé là les commencements de sa vie. Son grand-père se penchait année après année sur cette terre pour y faire pousser des jours meilleurs. Cette amie garde encore souvenir d’être allée chercher là-bas le lait frais avec ses cousins. À Sainte-Rose, sa grand-mère racontait avoir observé le peintre Marc-Aurèle Fortin travailler doucement, installé sur le parvis de l’église. Au solstice d’été, le 24 juin, on y festoyait dans de grands pique-niques champêtres. Qui donc s’est employé à gommer ce passé qui se trouve encore à distance de mémoire ?

     

    En 1973, le journaliste Gil Courtemanche examine dans un reportage ce qui est en train d’advenir de cet univers. Il le fait en parcourant le boulevard Curé-Labelle, en plein coeur de Laval. « Coeur » n’est ici qu’une expression puisque le propre d’une ville développée de la sorte est de n’en pas avoir. « Deux milles de clinquant, de broche à foin, de contreplaqué, de marchands généraux, de submarines graisseux, deux milles de Papa Burgers et de Kentucky Fried Chicken. » Ce boulevard qui débouche encore aujourd’hui sur l’ennui est l’expression, selon Courtemanche, d’un monde où « aucune main bureaucratique ne fait ralentir l’élan créateur des pionniers du commerce, du troc et de la libre circulation de l’information publicitaire ». Un terreau parfait en somme pour favoriser la croissance de tous les Gilles Vaillancourt du monde, un vrai champ de culture du laisser-faire dont nous récoltons aujourd’hui les fruits pourris.

     

    Est-il déplacé de considérer des liens de cause à effet entre des comptes en banque boursouflés et ce paysage tout à fait crevé par le développement cynique et anarchique de la couronne nord de Montréal ? Il est entendu que la rapine et la bêtise sont informes par nature. Rien dans une suite de gabegies ne peut prétendre à l’intérêt d’un pays. Comment pardonner à des voleurs de millions de nous avoir jeté au nez la petite monnaie d’une humiliation dont la portée est de longue durée ?

     

    Quand je songe à la tristesse du paysage politique municipal actuel, l’image qui surgit spontanément en moi est celle du cimetière de la Côte-des-Neiges, là où les morts sont majoritaires et où il est convenu de désespérer des vivants. Mais on oublie souvent que les aïeux ne furent pas toujours bien mieux. En entrant au cimetière, sur la droite, on trouve une réplique du tombeau de Napoléon. Ce monument est élevé à la mémoire de « Monsieur Montréal », le maire Camillien Houde. Pareil tombeau révèle à lui seul la mesure de prétention qui règne depuis longtemps chez certains seigneurs municipaux, toujours si satisfaits de leurs présomptions qu’ils se croient tout permis devant la faiblesse de l’opposition.

     

    Nous savons l’importance des contrepoids en politique. Pourtant, nous n’avons toujours que peu de considération pour la constitution d’oppositions structurées dans les municipalités.

     

    Prenez l’exemple de Montréal. Devant ce maire populiste qu’est Denis Coderre, on peut certainement être sous l’emprise de plusieurs idées contradictoires, qu’elles soient favorables à sa gouverne ou non. Mais comment se fait-il que l’opposition n’y soit pas plus mordante ? Car il faut tout de même reconnaître un fait simple : en démocratie, une opposition digne de ce nom s’avère nécessaire. En bon républicain, Nicolas Machiavel, qui est bien autre chose que la caricature qu’on en a faite, avait déjà compris et expliqué l’importance de ce principe dès le XVIe siècle.

     

    Or malgré les abus de toutes sortes ces dernières années dans les municipalités, la constitution d’une opposition structurée continue de susciter fort peu d’intérêt, même dans une ville aussi importante que Montréal. Ainsi la campagne pour trouver un nouveau chef à Projet Montréal a-t-elle suscité peu d’attention publique. C’est finalement Valérie Plante qui a été choisie par les militants dimanche après-midi. À Québec, une autre femme, Anne Guérette, a elle aussi été choisie au même moment pour affronter Régis Labeaume. Deux femmes, un même signe des temps : toutes deux auront désormais pour défi de se faire connaître au milieu de l’apathie. Elles devront susciter l’attention autant que les adhésions, en veillant à ne pas passer leur temps, comme d’autres l’ont fait, à changer de chemise à leurs idées.

     

    L’édification patiente d’organisations s’accorde mal à une époque qui semble n’en avoir que pour l’indignation et les commissions d’enquête. On voit bien que les songes creux et les bulles effervescentes ne suffisent pas en politique. Le retour aux jours ordinaires finit toujours par rattraper des sursauts forcément temporaires, mais bien sûr nécessaires.

     

    Ce n’est pas dans des campagnes électorales de trois ou quatre semaines, tous les trois ou quatre ans, des campagnes orchestrées hors de soi, que survient un printemps après un long hiver politique.

     

    Aujourd’hui comme hier, la forteresse de ceux qui gouvernent est construite de l’inertie de ceux qui en souffrent. Faire ce qu’il faut pour que les choses cessent de s’organiser sans la participation de ceux qui sont appelés à les subir, voilà un vrai défi stimulant pour notre temps.

     

    Nous entrons dans la période des voeux. Permettez que j’en formule un tout de suite : ne pas se laisser désespérer. Puis, tant qu’à faire, j’en formule un second : que nous arrive bientôt un vrai printemps pour qu’on y sème des jours meilleurs.













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