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    Art public

    Mieux vaut trop de liberté que pas assez, croit Yves Lever

    Le spécialiste de la censure estime que la Ville de Montréal erre en invoquant l’acceptabilité sociale dans le dossier de la croix d’Ayot

    24 septembre 2016 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Montréal
    La murale de Jordi Bonet au Grand théâtre de Québec, comportant la célèbre phrase «Vous êtes pas écœurés de mourir, bande de caves ? C’est assez !», du poète Claude Péloquin, a soulevé la controverse après son dévoilement en 1971.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir La murale de Jordi Bonet au Grand théâtre de Québec, comportant la célèbre phrase «Vous êtes pas écœurés de mourir, bande de caves ? C’est assez !», du poète Claude Péloquin, a soulevé la controverse après son dévoilement en 1971.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

    Quarante ans après avoir été censurée, la sculpture La croix du mont Royal de Pierre Ayot (1943-1995) a refait surface cette semaine. Dans la controverse, une fois de plus. À l’époque, c’était dans le cadre de l’exposition Corridart, montée en marge des Jeux olympiques et démantelée sur ordre du maire Jean Drapeau. Cet automne, sa réapparition devant un bâtiment religieux a soulevé un débat sur l’acceptabilité sociale, alimenté par le maire Denis Coderre. Spécialiste de la censure, notamment au cinéma, Yves Lever, aussi auteur de la controversée biographie sur Claude Jutra, a rédigé l’entrée Corridart dans le Dictionnaire de la censure au Québec (2006). Il a accepté de commenter la situation.

     

    Comment définissez-vous l’acceptabilité sociale ?

     

    Un ensemble de normes et de consensus partagés, selon des études sociologiques sérieuses, par une majorité de la population adulte. C’est toujours un a posteriori, dont on découvre l’existence, mais qu’on ne peut provoquer. Michel Foucault a démontré qu’il existe un inconscient collectif, comme il y en a un individuel. C’est cet inconscient collectif qu’on doit s’efforcer d’amener à la conscience.

     

    Y a-t-il des limites à cette acceptabilité ?

     

    En théorie, on ne doit pas la limiter. Mais il est bon de rappeler le vieil adage qu’on ne devrait jamais faire aux autres ce qu’on n’aimerait pas qu’on nous fasse. La tolérance s’exerce, ou ne s’exerce pas, dans un contexte donné et variable. Mais je pense aussi que trop de liberté, quitte à heurter certaines sensibilités, est toujours mieux que l’absence de liberté.

    Il veut peut-être simplement plaire à une frange catholique encore présente. C’est un peu agaçant, comme c’est agaçant que tous les présidents américains finissent leurs discours par "God Bless America", alors que la Constitution le leur interdit.
    Yves Lever, au sujet de Denis Coderre
     

    Depuis quand, au Québec, l’acceptabilité sociale a-t-elle prédominance ?

     

    L’acceptabilité sociale, le seuil de tolérance, le consensus, c’est la grande victoire des années 1960. Avant, c’étaient toujours des autorités politiques ou religieuses qui définissaient l’acceptabilité. Au nom de cette victoire, un juge peut dire : « Je ne suis pas adepte des maisons d’échangistes, mais le seuil de tolérance de la société québécoise les permet. Ce n’est pas à moi de condamner les gens. » Le paradigme a complètement été renversé. Ce fut une révolution copernicienne.

     

    Comment interprétez-vous l’intervention du maire Coderre ?

     

    Avec ce nouveau paradigme, on accepte n’importe quoi, n’importe quelle décision. J’avoue que j’ai un peu peur. Les droits individuels priment les droits collectifs. La Ville de Montréal se trompe en invoquant une telle raison. La Ville, comme pouvoir public, doit refléter l’acceptabilité sociale globale. [Qu’une oeuvre d’art public] heurte les sensibilités religieuses de quelques personnes, c’est autre chose. Et ces personnes ont le droit de manifester leur mécontentement.

     

    La question religieuse n’est-elle pas néanmoins redevenue taboue ?

     

    Au Québec, on peut en dire ce qu’on veut. Pour le moment, en tout cas. On peut publier sans problème un livre intitulé Heureux sans Dieu [VLB, 2009, sous la direction de Daniel Baril et Normand Baillargeon]. Mais je doute que ce soit possible aux États-Unis ou en Russie. Ici, le religieux n’a plus de pouvoir. L’imaginaire collectif ne vient plus de la religion.

     

    Denis Coderre semble quand même inclure la religion dans notre imaginaire, non ?

     

    Il veut peut-être simplement plaire à une frange catholique encore présente. C’est un peu agaçant, comme c’est agaçant que tous les présidents américains finissent leurs discours par « God Bless America », alors que la Constitution le leur interdit. Même Obama, que je soupçonne d’être mécréant, le fait.

     

    Est-ce que le 11 septembre 2001 a changé le paradigme ?

     

    Peut-être, mais c’est difficile à dire. C’est la mentalité qui a changé. Mais même avant 2001, les pouvoirs religieux aux États-Unis étaient devenus forts au point où, dans beaucoup d’États, on ne peut plus enseigner Darwin. On impose un autre enseignement.

     

    Une censure nouveau genre ?

     

    Selon Roland Barthes, il y a deux types de censure, la proscriptive, qui interdit, et la prescriptive, qui oblige à dire. Celle qui oblige à dire, c’est le « politiquement correct », c’est une certaine mode. C’était le réalisme socialiste en Union soviétique. Au Québec, jusqu’aux années 1940, c’était le roman du terroir. Après, ce fut le roman urbain. Dans le monde, aujourd’hui, il n’y a pas une cérémonie de type religieux, concernant des victimes du terrorisme, où on ne voit pas un rabbin, un imam et un évêque. C’est une sorte de censure proscriptive.

     

    Faut-il craindre que la sensibilité religieuse, la peur de froisser, impose ce type de censure ? Doit-on penser que seules les oeuvres consensuelles aboutiront dans l’espace public ?

     

    Je ne pense pas, bien que le principe de ne pas froisser les croyances des gens reste valable. Tout dépend du contexte. Moi-même, j’ai constaté récemment que toute vérité n’est pas bonne à dire. Je ne crois pas que les oeuvres puissent faire consensus. Ce sont maintenant les mécènes et la réputation de l’artiste qui permettent l’acceptation d’une oeuvre. On n’aura plus de grandes contestations, comme à l’époque de la murale de Jordi Bonet à Québec avec la phrase de Claude Péloquin « Vous n’êtes pas tannés de mourir, bande de caves ? ». Roger Lemelin et beaucoup de personnes parmi les autorités à Québec ont essayé de la faire disparaître, mais elle est toujours là. Elle n’a jamais été censurée.

    La murale de Jordi Bonet au Grand théâtre de Québec, comportant la célèbre phrase «Vous êtes pas écœurés de mourir, bande de caves ? C’est assez !», du poète Claude Péloquin, a soulevé la controverse après son dévoilement en 1971. « La croix du mont Royal » de Pierre Ayot












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