Des Amérindiens si proches

Depuis le début, les Français ont été forcés d’avoir des liens forts avec les Amérindiens. Ci-dessus, une représentation de la rencontre de Jacques Cartier avec les autochtones d’Hochelaga en 1535.
Photo: Musée McCord Depuis le début, les Français ont été forcés d’avoir des liens forts avec les Amérindiens. Ci-dessus, une représentation de la rencontre de Jacques Cartier avec les autochtones d’Hochelaga en 1535.

À l’orée des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, Le Devoir explore en quatre volets les grands courants qui l’ont forgée.

L’historien Denis Vaugeois a l’habitude de décrire les forts anglais du XVIIe siècle en Amérique comme des lieux bien organisés où les Amérindiens ne pénétraient pas. Au contraire, dit-il, les forts français ressemblaient à de véritables « bordels » ! Une façon imagée de dire que les populations française et amérindiennes s’y mélangeaient en permanence.

Il n’y a pas de raison d’imaginer la fondation de Montréal autrement. Lorsqu’ils plantent leur croix sur l’île de Montréal, les dévots Paul Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance, qui rêvent d’une nouvelle Jérusalem où se mélangeraient Français et Amérindiens, prennent pied sur une terre qui a longtemps été habitée et cultivée par les Iroquoiens. Comme ces grands producteurs de farine de blé d’Inde ont disparu vers 1580, les Français peuvent s’installer sans déloger personne.

« On est alors sur le territoire des Algonquins, dit l’historien Denys Delage (Le pays renversé, Boréal, 1991). D’après la tradition orale reprise par les missionnaires, ce sont eux qui ont accueilli les Français à Montréal. Ceux-ci ne pouvaient s’établir que sur les territoires de leurs alliés. Or, ils sont alliés aux Algonquins depuis 1603. Comme pour Québec qui était en territoire montagnais, il fallait une entente. Sinon c’était la guerre ! »

Si les Français peuvent s’établir successivement à Québec, à Trois-Rivières et à Montréal, c’est grâce au traité conclu par François Gravé en présence de Champlain à Tadoussac en 1603 avec le chef montagnais Anadabijou. Gravé ramène alors de France deux Montagnais (Innus), qui y ont appris le français. À cette fête de l’alliance, qui dura deux semaines, participaient aussi des Algonquins et des Malécites.

« Par ce premier pacte, les Français entrent dans un vaste réseau d’alliances qui existe depuis des siècles, dit Delage. Les Innus, les Algonquins et les Malécites, qui savent fort bien comment se rendre en canot à la baie James, à New York et aux Grands Lacs, étaient déjà alliés aux Cris, aux Micmacs et aux Hurons. Ils sont allés chercher les Français pour mieux résister aux Iroquois qui veulent avoir accès à la traite des pelleteries à Tadoussac. Les Iroquois veulent devenir les grands intermédiaires tout en maintenant les Européens à la marge. Ils voient donc d’un mauvais oeil les Français entrer dans le continent. »

Une aventure mystique

En pleines guerres amérindiennes, la création de Montréal menée par un groupe de mystiques reste pourtant une « folle aventure ». Avec pour résultat que les Iroquois attaquent Montréal en permanence. « À l’époque, c’était une erreur de créer Montréal, dit l’historien Denis Vaugeois. De toute façon, on pouvait rejoindre les Grands Lacs et la baie James par le nord sans passer par Montréal. C’était jeter de l’huile sur le feu par rapport aux Iroquois. »

Dès le début, le projet implique une grande proximité avec les Amérindiens. « C’est un projet colonial dans la mesure où il s’agit d’introduire dans la foi des païens et donc de les transformer et d’en faire des sujets du roi, dit Delage. Ce n’est cependant pas une logique d’apartheid, mais d’inclusion, avec aussi un projet d’hôpital qui soignera tout le monde. »

Même si Montréal devient vite un lieu stratégique pour la traite, l’aventure demeure avant tout spirituelle. « Les mystiques qui fondent Montréal et leurs alliés amérindiens devaient s’entendre comme Hurons en foire, ironise Denys Delage. Car les Indiens sont intéressés au plus haut point par l’univers spirituel et religieux des Français. Plus que par le protestantisme, qui est plus austère tant qu’on n’a pas accès à la Bible. Les Amérindiens, qui sont des animistes, sont curieux et avides de connaître le monde des esprits. L’Immaculée Conception, par exemple, qui fait intervenir un homme avec des ailes et une colombe, demeure une histoire extraordinaire pour ces animistes chez qui les animaux jouent toujours un rôle majeur. »

Privés de Hurons, les missionnaires convertissent des Iroquois qui s’installeront près de Montréal pour défendre la colonie (voir l’encadré). « Au départ, on vient ici pour faire de ces Indiens des Français, dit l’historienne Dominique Deslandres. Dans la conception de l’Ancien Régime, dès que l’on est catholique, on est automatiquement Français et c’est merveilleux. Ça veut dire qu’on n’est pas étranger et qu’on peut léguer ses biens. Pour le roi de France, la richesse d’une nation se calcule au nombre de ses sujets. C’est ainsi que les Français vont s’allier à des milliers d’Amérindiens sur tout le continent. »

Plus tard, les Sulpiciens favoriseront une plus grande francisation des moeurs alors que les Jésuites estimeront qu’une simple conversion suffit. De peur peut-être aussi qu’en francisant trop les Amérindiens, ils deviennent comme les colons plus critiques et moins fervents, dit Delage.

Selon lui, contrairement au Régime anglais, le Régime français sera toujours obligé d’aller à la rencontre des Amérindiens et de se mêler à eux. « En battant les Hurons, les Iroquois vont obliger les Français à entrer dans le continent. À partir de Montréal, ils vont devoir aller au-devant de leurs alliés, si bien qu’ils seront toujours très proches des nations amérindiennes. »

Un métissage sous-estimé

Contrairement à plusieurs historiens, Denys Delage soutient que le métissage fut plus important qu’on ne le dit. « Dès le début, les Français ont besoin des Indiens pour passer l’hiver. Les Jésuites apprennent les langues autochtones. Pour cela il faut être proche. Le père Nicolas parle des sauvages et de leurs fidèles amis, les vieux habitants du Canada. Il dit qu’ils sont toujours ensemble. Pour courir l’Amérique ou connaître la géographie et les remèdes, il faut passer par les Indiens. » Au début de Montréal, les Indiens sont donc partout. Ils viennent y vendre des courges, du blé d’Inde, des produits médicinaux et même des produits de contrebande.

Selon Delage, les archives démographiques ne sont pas fiables pour mesurer le métissage. Ces actes sont conçus pour des sédentaires avec une filiation patrilinéaire, dit-il. Il souligne aussi que ceux qui ont retranscrit le registre de Tadoussac ne parlaient pas les langues autochtones. Selon lui, le métissage est systématique dans les pays d’en haut. « Au début de la colonie, il y a sept beaux jeunes hommes pour une belle princesse sur la piste de danse. Trois retournent en France et trois autres s’en vont dans les pays d’en haut et épousent des Indiennes. Souvent, ils reviennent et prennent une autre femme ou ils gardent les deux. » L’adoption est aussi largement pratiquée de part et d’autre.

Ce point de vue est aussi partagé par Dominique Deslandres, selon qui il y aura beaucoup plus de métissage qu’on ne le pense. Elle en veut pour preuve tous ces sermons contre la débauche et l’ensauvagement. « Montréal, qui doit être la nouvelle Jérusalem, va plutôt devenir à la fin du XVIIe siècle une nouvelle Babylone. C’est ce que dit notamment le Sulpicien Vachon de Belmont. »

Incomparable

Cette proximité avec les Indiens distingue clairement le Régime français du Régime anglais, croit Denys Delage. « Les Anglais veulent élever les Iroquois au-dessus des autres tribus, qui devront ensuite négocier avec eux. Dans les colonies anglaises, la propriété privée est totale et exclusive. Au contraire, le système seigneurial superpose les droits de tous, si bien que les Indiens auront le droit de chasse sur les terres des colons français. Partout, il y a une proximité incomparable. »

Les Iroquois de Kahnawake

On confond souvent les Iroquois en général et ceux de Kahnawake qui, très tôt, se convertissent et s’installent près de Montréal pour assurer sa défense. Cette conversion s’explique par le contexte de l’époque. Les Iroquois ayant gagné la guerre contre les Hurons se retrouvèrent avec trop de captifs, explique Denys Delage. Or, « pour les Iroquois, la guerre était destinée à prouver le courage, mais aussi à remplacer les morts. Les années 1630-1660 sont en effet les pires années d’épidémies. On fait donc la guerre à la demande des mères de clans pour remplacer ces morts. Les captifs qui ne sont pas tués seront alors adoptés par un processus de torture qui les métamorphose. » À cette époque, les Iroquois ont trop de captifs. Ils se retrouvent devant le choix difficile de les maintenir en esclavage ou de les laisser partir. Ils accepteront donc de recevoir les missionnaires de Montréal et de laisser partir les convertis qui s’installeront sur l’île à partir de 1667. « C’est eux qui assureront la défense de Montréal, dit Delage, car les Français ont toujours assuré la défense de leurs villes par la présence d’une communauté indienne : les Hurons à Québec, les Abénaquis à Trois-Rivières et les Iroquois convertis à Montréal. » La Ligue iroquoise maintiendra cependant des liens avec eux. À partir de 1695, les Iroquois de Kahnawake refuseront de faire la guerre à leurs anciens frères et informeront même les Iroquois des projets français. « Il y avait alors des espions iroquois dans les tavernes de Montréal », dit Denys Delage.


Consultez tous les textes de notre série sur la fondation de Montréal
7 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 25 août 2016 04 h 38

    Des ajouts nécessaires.

    Ce troisième texte, comme les deux premiers, présente un cadrage d'ensemble fort juste, notamment les liens que Champlain établit avec des Amérindiens. Comme ce texte suit celui sur le monde de femmes où il est fait état des rapports entre ces dernières et les Amérindiens, il met en relief l'approche inclusive de la colonisation française.

    Il manque néanmoins un écho à la périodisation. Peut-être se trouvera-t-il dans le quatrième texte.

    Cet écho concerne les rapports entre les Français et les Iroquois. Entre 1534 et 1603, les Iroquois ont perdu le contrôle qu'ils exerçaient entre Gaspé et les Grands-Lacs et les liens de Champlain avec les Algonquins, les Montagnais et les Malécites fondent en quelque sorte des rapports belliqueux entre le Français et les Iroquois jusqu'à l'arrivée du régiment Carignan-Sallières pour repousser ces derniers pour des motifs associés à la traite des fourrures et à la colonisation.

    Sous cet angle, la Grande paix de Montréal (1701), à laquelle les Iroquois établis près de Montréal participent, consolident la présence française et s'établit un «modus vivendi» local et original jusqu'autour de 1745 un peu à l'image de celui présenté dans le deuxième texte.

    Après, ce fut différent, les rapports entre les Iroquois des Grands-Lacs et les Anglais, y compris les milices américaines pour le commerce des fourrures et le contrôle du territoire vont changer la donne.

    Les liens entre les Amérindiens et les Français seront la cible des Britanniques pour prendre le contrôle du commerce et du territoire durant la guerre entre la France et la Grande-Bretagne (1756-1763).

    Après la reddition de Montréal en 1760, il y eut la signature du Traité d'Oswegatchie dont les termes furent négociés avant la charge britannique sur Montréal en provenance du fleuve Saint-Laurent, un point peu développé par les historiens, comme celui de la préparation de Lévis pour contrer cette charge à partir de l'ïle Ste-Hélène.

    • Jacques-André Lambert - Abonné 25 août 2016 14 h 07

      Je suis en train de lire "Le Rêve de Champlain" de l’historien américain David Hackett Fischer.

      J'en recommande la lecture à tous ceux qui s'intéressent à cette période de l'histoire ici comme sur le vieux continent.

  • Denis Paquette - Abonné 25 août 2016 04 h 55

    une expérience inoubliable et divine

    il est évident qu'en termes du culture les francais étaient plus près des culture amérindiennes l'Europe n'était-elle pas en train de vivre une énorme crise, que l'attrait des grands espaces devenait important, et que l'animisme prenait dans certains milieux une connotation intéressante, ce qui d'une certaine facon defini encore le Québec d'aujourd'hui, il faut prendre des vacances sur un lac perdu et rapporter des images qui toute notre vie, nous nous souviendrons, passer une semaine a se nourrir de poisson et a se lever avec le soleil, un bon feu qui petille ,un bon café a la main, est une expérience inoubliable,divine

  • Jean-François Trottier - Abonné 25 août 2016 08 h 14

    Nous sommes des Métis

    Il est facile de reconnaître un Québécois, où que ce soit dansd le monde: profil amérindien.

    Le métissage, pas besoin de le chercher dans les livres d'histoire, même si à l'évidence l'épisode des Filles du Roy a été monté en épingle dans les livres pour nous différencier des Amérindiens: quelques centaines de filles pour des milliers de gars, une illusion mal montée.

    Suffit de regarder presque n'importe qui de profil, ou de parler un peu de la "tache asiatique". Tout le monde l'a, ou au pire le trouve chez un frère, la mère...

    J'ai des ancêtres amérindiens tant par mon père que par ma mère, comme pour ainsi dire tous ceux que je croise et échange un minimum. Certains le savent, d'autres ont ce profil trop fréquent pour n'être qu'une coïncidence.

    J'ai hâte, vraiment hâte que nous renouiions avec cette culture immense et humaine de nos frères et soeurs oubliés.

    • Jean-Pierre Audet - Abonné 25 août 2016 11 h 25

      Vous avez raison, M. Trottier. Julien Bigras, le père de Dan, y faisait longuement allusion dans son livre : Ma vie ma folie.

  • Jérémie Giles - Abonné 25 août 2016 10 h 15

    ùo est donc Tessouat ?

    L'histoire des grands chefs Algonquin----Tessouat, premier et Tessouat deuxième ? N'ont-il pas joués un rôle important dans cette rétrospective, ?

    Jérémie Giles

  • Hubert Larocque - Abonné 25 août 2016 23 h 32

    Une utopie qui a la vie dure

    Déçu par la résistance de l'Europe à la christianisation tridentine, dans la forme et le rythme qu'ils désiraient, quelques mystiques ont cru refonder en Amérique une Église prétendument plus authentique, plus conforme à des ferveurs supposées primitives. Le mythe du "bon sauvage", déjà présent, allié à un européen régénéré par un continent neuf donna lieu à une fable aussi fervente qu'irréaliste. Il y eut bien sûr une illusion de renouveau, une explosion de sexualité débridée au sortir des contraintes morales, un désordre de moeurs et d'activités hors de l'ancien cadre, mais assez tôt il fallut en revenir. Les Iroquois avaient des volontés de mort, des supplices inédits, des férocités jamais en défaut. Les autres Sauvages portaient des moeurs, des croyances autres mais rien qui fût transmissible et dont pussent profiter des héritiers de la Grèce, de Rome et de la chrétienté. Rien, sauf un effet dissolvant et un affaiblissement de l'identité européenne chez les illettrés et les coureurs des bois, une ouverture à l'informel analogue plus tard à celle d'un autre type de transfuge, Jack Kerouac. Ceux qui rêvaient d'un nouveau peuple issu du métissage des blancs et des Sauvages virent tôt s'écrouler leur rêve comme il en sera sans doute bientôt du multiculturalisme canadien, le dernier avatar de cette utopie. Marie de l'Incarnation vit ses écoles se vider car les petites sauvagesses sautaient les murs pour retourner dans les bois.
    La Conquête de 1760 rétablit l'ordre premier, si l'on peut dire, en figeant l'identité "québécoise" à ce qu'elle était à l'origine. soit à celle des colons français installés ici et à leurs descendants par filiation ou choix identitaire. Quoiqu'il en soit, l'aboutissement de ce processus fondateur que résume Christian Rioux résulte en une clarification sans laquelle il est impossible de penser le Québec et de le sauver de la disparition. Les "Québécois" ne sont ni des Amérindiens, ni des Américains, ni des Canadiens, ni des immigrants d'aucu