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    La fondation de Montréal (2/4)

    Un monde de femmes

    24 août 2016 | Christian Rioux - Correspondant à Paris | Montréal
    Au moment de la fondation de Montréal, on trouve partout des femmes comme Jeanne Mance qui s’élancent seules vers l’Amérique.
    Photo: L. Dugardin Au moment de la fondation de Montréal, on trouve partout des femmes comme Jeanne Mance qui s’élancent seules vers l’Amérique.

    À l’orée des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, Le Devoir explore en quatre volets les grands courants qui l’ont forgée.


    Le petit Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal s’ouvre sur un gigantesque escalier offert à la ville de Montréal par la France après l’Expo 67. Cette magnifique construction de chêne redécouverte en 1963 provient directement de l’Hôtel-Dieu de La Flèche, dans la Sarthe, où a été conçue cette « folle entreprise » que représenta la fondation de Montréal. « C’est un escalier qu’a certainement foulé Jeanne Mance lorsqu’elle est allée à La Flèche. Enfin, on veut bien le croire », dit la guide du musée.

     

    Des femmes laïques comme Jeanne Mance, qui s’élancent seules vers l’Amérique, on en trouve partout au moment de la fondation de Montréal. Toute l’originalité de celle-ci tient justement dans la place des femmes et les laïcs, dit l’historienne Catherine Marin, de l’Institut catholique de Paris. « Pour la première fois, ces femmes prennent le bateau pour aller soigner et éduquer. Les couvents de femmes ont toujours eu un rayonnement, mais c’est la première fois que ces femmes partent ainsi à l’aventure. »

     

    À maintes reprises, à Montréal, Jeanne Mance fut l’auxiliaire et le bras droit de Maisonneuve. Elle le remplaça lorsqu’il revint en France pour chercher de nouveaux colons. Elle fit elle-même le voyage à plusieurs reprises. Et elle sauva notamment la colonie en « détournant » à son profit les 22 000 livres que la riche veuve madame de Bullion lui avait données pour l’Hôtel-Dieu.

     

    Des femmes dans la cité

     

    Cette place des femmes, illustrée par le rôle de Jeanne Mance, n’est pas limitée à Montréal. Elle est relancée en Europe avec la contre-réforme catholique, qui donne une grande place à la Sainte Famille et donc au culte de Marie, dit Catherine Marin. En France, le mouvement de réévangélisation compte beaucoup sur la réorganisation des paroisses, où les femmes jouent un rôle important, dit-elle. Ces femmes appartiennent à des confréries qui sont à la fois des lieux de prière et d’engagement social. Les femmes jouent un très grand rôle en Bretagne. Ainsi, François de Sales fonde les Visitandines, qu’il voulait au service des populations même si Rome leur imposa finalement la « clôture ».

     

    « Vincent de Paul n’a pas l’intention de se faire avoir de la sorte,dit Catherine Marin. Il fonde les Filles de la Charité, qui prononcent quelques voeux, mais ne sont pas des religieuses. Elles peuvent donc être actives dans la société. Il contourne ainsi le règlement. Son système va être imité pendant toute la première moitié du XVIIe siècle : Filles de l’Enfant-Jésus, Filles de Saint-Paul-de-Charte et Hospitalières de La Flèche fondées par Jérôme Le Royer de la Dauversière, dont trois partent pour Montréal en 1659. »

     

    Comme Jeanne Mance, ces hospitalières partent pour se mettre au service des Français autant que des Indiens, dit Catherine Marin. « À l’Hôtel-Dieu de Montréal, il y a autant de Français que d’Indiens, et ça ne heurte personne. Au contraire. »

     

    L’historienne québécoise Dominique Deslandres (Croire et faire croire, les missions françaises au XVIIe siècle, Fayard, 2003) voit dans cet apostolat féminin l’origine de tout le système social québécois. « Ces femmes vont instaurer un assistanat social et religieux qui préside à la colonie, dit-elle. Elles vont créer des hôpitaux, des couvents, des écoles. Ce vaste mouvement est à la source de l’État providence québécois. Se crée alors une forme de bienfaisance qui est en quelque sorte l’hameçon de la foi. »

     

    Elles sont partout

     

    Rare spécialiste de la Nouvelle-France, l’historienne est partie sur la trace de ces premières Montréalaises demeurées dans l’ombre. Ces femmes viennent généralement des villes. Elles sont parfois instruites. En quittant la France, elles échappent à la tutelle parentale et vont pouvoir choisir plus facilement leur mari. Le régime alimentaire plus riche qu’en France, grâce notamment au droit de chasser, fait que, si elles survivent à leurs couches, elles vivent parfois jusqu’à 85 ans. Dominique Deslandres a même découvert une Montréalaise de 114 ans ! Ces femmes, qui conserveront leur nom de jeune fille jusqu’à la Conquête, sont dans tous les domaines, dit-elle. Elles sont artisanes, commerçantes ou trafiquantes d’alcool. Dans les recensements, Dominique Deslandres a trouvé des veuves qui étaient considérées comme des « habitants ». Agathe de Saint-Père, par exemple, fait le commerce du bois.

     

    « Marie de l’Incarnation serait aujourd’hui considérée comme une linguiste, rappelle l’historienne. Elle parle l’algonquin, l’innu, le huron et l’iroquois. Elle écrit des histoires saintes dans les langues amérindiennes. Elle a même fait un thésaurus. » Jeanne Le Ber, qui sera recluse toute sa vie, s’installe dans un immeuble de trois étages qu’elle fait elle-même aménager derrière le cloître de la Congrégation de Notre-Dame à Montréal. Elle n’est ni religieuse ni mariée. Elle fait de la broderie et décore les parements d’église de tout le gouvernement de Montréal. « C’est une petite industrie à elle seule, dit Dominique Deslandres. À l’époque, la broderie, c’était une technologie de pointe. »

     

    L’historienne est frappée par le nombre de poursuites judiciaires que les femmes intentent contre leur propre chef. Sur 6000 dossiers des archives judiciaires de Montréal, elle en a trouvé 4800 qui concernaient des femmes. Parmi ces derniers, on trouve 1259 femmes différentes qui furent requérantes en leur propre nom.

     

    Dominique Deslandres cite l’histoire rocambolesque de la domestique Françoise Laurent, arrêtée pour avoir volé une jupe et des papiers à ordre. Prise sur le fait, elle risquait la pendaison et fut envoyée à Québec, où elle prétendit qu’elle était enceinte. Car, on ne pendait pas une femme enceinte. On découvrit évidemment le subterfuge. Mais elle épousa finalement le bourreau et tous deux disparurent de la circulation deux ans plus tard.

     

    « Même si le système demeure patriarcal, les femmes y détiennent énormément de pouvoir, dit Dominique Deslandres. Ce qui me frappe, c’est l’écart entre les prescriptions et la vie de tous les jours. Je découvre des femmes célibataires, ou même mariées, qui ont des enfants hors mariage. La plupart du temps, ces enfants prennent le nom du père biologique et vivent dans la communauté. Ils ne sont pas bannis, leur mère non plus. »

     

    Des prêches à la réalité

     

    Montréal a beau être dirigée par des dévots, Thérèse Catin vit avec un logeur alors que son mari vit avec une Amérindienne. Ils sont d’ailleurs dénoncés en chaire. Thérèse a eu un enfant hors mariage. Sa soeur, elle, est poursuivie pour trafic d’alcool avec les Amérindiens.

     

    « Les dévots peuvent bien tempêter en chaire, mais il faut s’accommoder. L’hospitalière Marie Morin le dit dans Les annales de l’Hôtel-Dieu : depuis que les militaires sont arrivés à Montréal, ce n’est plus que malversations, débauches et autres dépravations. Les habitants de Montréal sont des croyants fervents. Mais les gens prennent de grandes libertés. Les femmes aussi. »

     

    Signe de la place qu’occupent les femmes dans les premières années de Montréal, lorsque Jeanne Mance meurt (31 ans après la fondation), une immense foule viendra la toucher. Pour l’historien catholique Bernard Peyrous, il serait pourtant ridicule de faire de Jeanne Mance un symbole féministe, comme certains ont pu le faire en 2012 en proposant d’élever la fondatrice de l’Hôtel-Dieu au rang de cofondatrice de Montréal. « Jeanne Mance est animée par des motifs religieux, pas féministes,dit-il. C’était une femme de son temps. Et c’était déjà extraordinaire. »

     

    Cette polémique s’est aujourd’hui apaisée, reconnaît Éric Bouchard, qui s’occupe du Département des livres rares à la bibliothèque de l’Université de Montréal. À l’époque, il avait été l’un des rares à soutenir que Paul Chomedey de Maisonneuve fut le seul fondateur de Montréal, puisqu’il fut le seul détenteur des pouvoirs régaliens et le seul à poser tous les gestes symboliques liés à la fondation de la ville. Selon lui, « la meilleure façon d’honorer Jeanne Mance et de perpétuer son oeuvre aurait été de baptiser le nouveau CHUM du nom de l’Hôtel-Dieu et d’y transférer la statue de Jeanne Mance. Mais on a préféré ignorer son héritage ».

    Consultez tous les textes de notre série sur la fondation de Montréal













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