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    375e de Montréal (1/4)

    Fondation de Montréal: la grande aventure mystique

    23 août 2016 | Christian Rioux - Correspondant à Paris | Montréal
    Montréal a été le théâtre «d’innovations» religieuses. Les sulpiciens, qui ont fondé le séminaire de la rue Notre-Dame (ci-dessus sur une gravure de Henry Richard S. Bunnett, 1888), avaient un mode de cohabitation inédit.
    Photo: Musée McCord Montréal a été le théâtre «d’innovations» religieuses. Les sulpiciens, qui ont fondé le séminaire de la rue Notre-Dame (ci-dessus sur une gravure de Henry Richard S. Bunnett, 1888), avaient un mode de cohabitation inédit.

    À l’orée des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, Le Devoir explore en quatre volets les grands courants qui l’ont forgée.


    Parmi les vingt tableaux de Cité Mémoire, cette grande fresque historique projetée sur les murs du Vieux-Montréal à l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, aucun ne représente véritablement la fondation de Montréal. En attendant l’épisode sur Jeanne Mance prévu pour 2017, on y parle d’une esclave noire, du premier bourreau de Ville-Marie et des bordels de la Main. Les racines profondément religieuses de Montréal sont à peine évoquées dans un tableau sur l’orphelinat des Soeurs grises fondé par Marguerite d’Youville. Et pourtant, il y a peu de villes au monde, et aucune de cette importance, qui fut le fruit d’une telle aventure mystique.

     

    À côté de la fondation de Montréal, celles de Jamestown et de Plymouth, aux États-Unis, demeurent anecdotiques. C’est pourtant le même rêve que celui des Pilgrim Fathers qui y préside, explique l’historienne Catherine Marin, maître de conférences à l’Institut catholique de Paris. À la différence près que les Pilgrims furent forcés de quitter l’Angleterre et que rien ne forçait les Montréalistes à quitter la France.

     

    « On va en Amérique fonder une nouvelle Jérusalem, dit l’historienne, car on est convaincus que le Canada est une terre promise qui va permettre de refonder l’Église primitive. L’historien français Georges Goyau a fort justement parlé de “l’épopée mystique du Canada”. Un terme d’ailleurs repris par Jean-Paul II lors de sa venue à Montréal en 1984. »

     

    Une « folle aventure »

     

    Si la fondation de Québec par Champlain comporte à la fois des aspects religieux, économiques et politiques, pendant vingt ans, la fondation de Montréal sera essentiellement un projet mystique tenu à bout de bras par les dévots que sont le percepteur d’impôts Jérôme Le Royer de la Dauversière qui crée la société Notre-Dame de Montréal, le chef militaire et gouverneur de Montréal Chomedey de Maisonneuve et sa collaboratrice et fondatrice de l’Hôtel-Dieu Jeanne Mance.

     

    Lorsque Maisonneuve et Jeanne Mance arrivent à Québec avec 40 hommes en 1641, il n’y a que 300 habitants permanents en Nouvelle-France, et la survie de Québec et de Trois-Rivières est loin d’être assurée. C’est pourquoi le gouverneur Huault de Montmagny leur propose plutôt de s’installer sur l’île d’Orléans. Mais le projet de Maisonneuve et de Jeanne Mance n’est pas celui de Québec, loin de là ! D’où la célèbre phrase de Maisonneuve qui veut se rendre à Montréal convertir des Indiens « même si tous les arbres de l’île devaient se changer en autant d’Iroquois ! »

     

    L’historienne québécoise Dominique Deslandres compare la fondation de Montréal à l’expédition Mars One qui projette d’installer une colonie humaine sur Mars dès 2024. « Montréal est alors l’endroit le plus dangereux au monde, dit-elle. On a très peu de chances d’en revenir. »

     

    La fondation d’une ville comme Montréal d’abord motivée par des motifs spirituels est un phénomène rarissime, explique le père Bernard Peyrous, spécialiste français du XVIIe siècle. « On connaissait Montréal. Jacques Cartier y était venu, Champlain aussi. Mais on n’avait ni les moyens ni le désir d’y faire une implantation militaire. Le Canada coûtait très cher et ne rapportait pas. Il y avait très peu de monde et on en avait déjà plein les bras avec Québec et Trois-Rivières. L’originalité de Montréal, c’est qu’elle est une implantation d’ordre religieux avec le projet explicite d’évangéliser les Indiens et de former un seul peuple avec eux. Ça, c’est très rare. »

     

    L’esprit du concile de Trente

     

    On ne peut comprendre cette « folle aventure », si on ne saisit pas le bouillonnement spirituel et politique qui agite alors le Vieux Continent. « La France de cette époque a été très marquée par les guerres de religion, dit Catherine Marin. En 1598, l’édit de Nantes promulgué par Henri IV pacifie le royaume. Au tout début du XVIIe siècle s’exprime la volonté de rechristianiser le pays. Presque partout, la religion est mal en point. En Bretagne et en Auvergne, les églises sont en ruine et les fidèles ne vont plus à la messe. Les tabernacles servent de coffres-forts au curé. Il y a urgence, écrit alors saint Vincent de Paul. »

     

    D’où la fondation de l’immense collège jésuite de La Flèche où l’on vient étudier de toute l’Europe et où Jérôme Le Royer côtoie le philosophe Pascal, mais aussi le père Lalemant, qui revient du Canada. Grâce à la paix, l’esprit du concile de Trente (1545-1563) va se répandre en France. « La vie de la paroisse va se réorganiser, dit Catherine Marin. Les laïcs vont s’insérer dans des congrégations mariales, par exemple, où ils auront une formation spirituelle. Le chrétien s’investit dans la cité. L’exemple suprême, c’est Jérôme Le Royer qui fonde les [religieuses] Hospitalières de La Flèche. »

     

    Il s’agit de réévangéliser la France, mais pas uniquement la France. En quelques décennies, on assiste à l’explosion des missions à l’étranger. On part pour le Canada comme on partira bientôt pour le Tonkin et la Cochinchine. « L’idée de Jean-Jacques Olier [qui fonde les sulpiciens qui deviendront propriétaires de Montréal en 1663], c’est qu’on ne peut pas attendre la conversion totale du Vieux Continent pour lancer l’oeuvre de conversion, dit Catherine Marin. Il faut fonder une Église au Canada à l’image de l’Église primitive. Et ensuite, par un effet de boomerang, on pense que cette nouvelle Église va régénérer la foi du Vieux Continent. On attend du Canada un retour spirituel qui va relancer l’Église de France. »

     

    Le renouveau catholique français marquera à jamais le Québec et le Canada, selon Bernard Peyrous. « Le XVIIe siècle sera surnommé le grand siècle des âmes. Le catholicisme français se renouvelle radicalement. Les Français inventent un nouveau type de vie sacerdotale et de vie consacrée pour les femmes. Ils créent les séminaires. Ils renouvellent les hôpitaux, la prédication et le catéchisme. »

     

    Du rêve à la réalité

     

    Selon l’historien, toutes ces réformes sont passées directement au Québec. Ainsi, l’organisation de Montréal et de Québec au XVIIe siècle n’a-t-elle rien à voir avec celle des villes d’Amérique centrale. À Montréal, dit M. Peyrous, on donne la première place à la paroisse, les hôpitaux sont beaucoup plus modernes, le catéchisme aussi, et les religieuses ne sont généralement pas cloîtrées comme dans les villes hispaniques.

     

    « Une société comme les sulpiciens représente une forme très moderne de vie pour l’époque, dit-il. Ces prêtres qui vivent ensemble ne sont ni des religieux classiques ni des prêtres séculiers diocésains seuls dans leur presbytère. C’est plus souple qu’un ordre religieux et plus puissant que des prêtres isolés. C’est très associatif. Comme la France, qui est un pays très individualiste et, du coup, très associatif. »

     

    Selon M. Peyrous, cette influence religieuse fondatrice aura même un effet sur la vie familiale au Canada français. Pour Jérôme Le Royer, il fallait en effet imiter le modèle de la Sainte Famille, trois personnes qui vivent ensemble et qui s’aiment. « C’est très moderne comme spiritualité pour l’époque. On n’est pas d’abord ensemble pour des raisons matérielles ou de filiation, mais parce qu’on est des gens qui s’aiment. Le Québec a bénéficié de toute l’avancée spirituelle de la France du XVIIe qui a été à l’origine de beaucoup de réformes par après dans l’Église. »

     

    Catherine Marin constate cependant que les dévots qui pensaient s’installer de manière pacifique seront en guerre permanente avec les Iroquois, ce qui va freiner l’implantation et la remettre en question à plusieurs reprises. Déçue, Jeanne Mance songe même à quitter Montréal pour le sault Sainte-Marie. « Petit à petit, on voit bien que l’on s’éloigne du projet initial, dit l’historienne. On y tient toujours, mais on se dit que ce ne sera peut-être pas pour tout de suite. On donne tout de même les moyens à Montréal de survivre. »

     

    Rapidement, les dévots seront critiqués en France, notamment par Molière et Pascal. Mais pas vraiment au Canada. Dans un film intitulé Les Montréalistes et réalisé en 1965, le cinéaste Denys Arcand soulignait ce paradoxe d’une ville fondée pour évangéliser les Indiens et qui est devenue la métropole économique du Canada, puis du Québec. Bref, le symbole « des intérêts matériels contre lesquels elle s’était définie elle-même ».

    Consultez tous les textes de notre série sur la fondation de Montréal













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