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    La Réplique › Patrimoine architectural

    L’accusation de «façadisme» occulte les causes profondes du problème

    18 août 2016 | Gérald McNichols Tétreault - Urbaniste, ex-membre du Conseil du patrimoine de Montréal. L’auteur s’exprime en son nom personnel. | Montréal
    Façade abimée sur la rue De Bleury. «Une façade n’est pas qu’une décoration sur un mur rideau, c’est un filtre qui organise les relations entre l’espace public et l’espace privé», écrit Gérald McNichols Tétreault.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Façade abimée sur la rue De Bleury. «Une façade n’est pas qu’une décoration sur un mur rideau, c’est un filtre qui organise les relations entre l’espace public et l’espace privé», écrit Gérald McNichols Tétreault.

    Le déclencheur


    « Pour la conseillère Valérie Plante, seule élue de Projet Montréal du centre-ville, il s’agit d’un exemple de la voie du “façadisme” trop souvent empruntée à Montréal. “Je suis particulièrement outrée, parce qu’en trois ans de mandat j’ai vu beaucoup de ces situations où l’on détruit les bâtiments en ne gardant que les façades”. »
    « Patrimoine architectural : L’administration Coderre accusée de “façadisme”», Le Devoir, 10 août 2016


    L'article du Devoir du 10 août portait sur un projet de développement immobilier devant remplacer une série d’immeubles anciens rue De Bleury à Montréal. On y prévoit la conservation des façades de pierre grise et le remplacement du bâti vernaculaire derrière ces façades par un édifice d’une hauteur équivalant à 25 étages. La photo accompagnant l’article montre l’enfilade des façades dont la valeur architecturale est indéniable.

     

    La hauteur de trois étages de la série de façades anciennes comporte un message architectural pour le présent, puisqu’il implique la participation au décor urbain symétrique et ensoleillé d’une rue agréable. […]

     

    La composition des rez-de-chaussée des trois façades dénote clairement l’intention de leur architecte de reprendre une forme architecturale ancestrale pour participer à la vie d’une rue en milieu urbain favorisant l’installation de commerces ou d’activités artisanales sur rue, clairement séparés par les piédroits des entrées menant aux étages supérieurs privés. Dans le cas des édifices de la rue De Bleury, le remplissage ancien des baies commerciales dénote l’abandon hâtif sinon original de cette fonction privant ainsi la série d’édifices des rentes commerciales et appauvrissant l’animation de ce segment de la rue.

     

    Tout projet sérieux d’intégration de ces façades devrait comprendre la réhabilitation des fonctions de commerce et d’habitation impliquant la réouverture des baies commerciales sur la rue tant sur le plan visuel que fonctionnel, c’est-à-dire avec un accès direct au commerce à partir de la rue. Une façade n’est pas qu’une décoration sur un mur rideau, c’est un filtre qui organise les relations entre l’espace public et l’espace privé. Trop peu de grands projets des trente dernières années prennent en compte ces conditions d’animation essentielles au maintien de la qualité de la vie urbaine.

     

    La composition des percements aux deux étages supérieurs des façades anciennes dénote la présence d’appartements. Les croisées originales toujours en place semblent indiquer que l’occupation intérieure a subi peu de modifications et d’entretien au cours des dernières décennies.

     

    Les intérieurs

     

    Pour ce qui est de l’intérêt patrimonial de l’intérieur du bâtiment, il est impossible de se prononcer sans avoir pu effectuer une inspection exhaustive et scientifique des lieux. L’article ne dit rien à ce sujet. De plus, la Ville de Montréal ne possède aucun mécanisme de reconnaissance de la valeur patrimoniale de l’intérieur des édifices, sa juridiction se limitant à ce qui est visible de la rue, ce qui est l’un des véritables problèmes de la gestion montréalaise du patrimoine.

     

    Il ne faut pas nier que les intérieurs d’édifices peuvent connaître des conditions de conservation touchant la structure, la charpente, la salubrité, les systèmes électromécaniques, l’intégrité et les finis intérieurs, qui peuvent nécessiter d’importantes interventions et même leur remplacement s’ils ne comportent pas d’éléments significatifs. La Ville de Paris procède de façon régulière à la réhabilitation de son tissu urbain en sauvegardant les façades et reconstruisant les intérieurs. Elle assure ainsi le respect du gabarit de l’espace urbain et les fonctions traditionnelles des quartiers.

     

    Les efforts de conservation des oeuvres architecturales que sont les façades ne représentent donc pas un mal absolu contrairement à ce que l’accusation de « façadisme » qui tient du manichéisme laisse supposer. Dans la défense d’une cause essentielle à la qualité de vie, les défenseurs du patrimoine ont le devoir d’éviter le dogmatisme culpabilisateur, qui est l’une des causes du phénomène de désintérêt du public et des élus à l’égard de la conservation et de l’intégration du patrimoine. Leur devoir d’éducation et de participation à l’ébauche de solutions satisfaisantes est essentiel.

     

    Concevoir un projet en milieu bâti

     

    Dans le cas qui nous occupe, il faut s’inquiéter : comment les intentions et leçons d’architecture incorporées il y a un siècle dans le dessin original des trois façades pourront-elles être prises en compte lors de leur éventuelle intégration ? Il faudrait sans doute rétablir des liens visuels et fonctionnels entre la rue, l’intérieur des édifices, et les gens qui y vivent : trois vitrines de commerces à l’échelle humaine ouvrant sur la rue, trois portes d’entrée menant à six logements aux étages supérieurs pour établir des résidants et soutenir la vie du quartier. Une fois ces constats établis, tout dépend de la compétence, de la sensibilité et du talent des architectes.

     

    La maîtrise et l’implication de la culture architecturale contemporaine sont aussi un élément essentiel afin de résoudre ce défi et répondre aux besoins des générations actuelles. Un contre-exemple est le placage de l’ancien édifice du Royal George sur la façade de la bibliothèque de l’Université Concordia. Elle n’offre aucune relation d’échange avec la rue — l’entrée monumentale étant murée. De même, aucune relation fonctionnelle intéressante n’a été créée entre cette bibliothèque et la rue Bishop. Les récents exemples de « commémoration » de vestiges ou de dépouilles d’édifices piteusement intégrés à des édifices dépourvus d’intérêt qui les ont remplacés sont autant de pratiques superficielles et calamiteuses.

     

    Ce qu’il faut changer

     

    Comment sortir de l’impasse ? Ce qu’il faut dénoncer est l’absence d’inventaire municipal critique et exhaustif du patrimoine bâti extérieur et intérieur. […]

     

    De plus, la double juridiction du ministère de la Culture et de la Ville de Montréal, qui s’illustre dans chaque cas de figure, a pour effet de déresponsabiliser ces deux administrations, dont les décisions, il faut bien l’admettre, en matière de zonage et de conservation du patrimoine ne sont pas, dans leurs formes actuelles, exemptes des influences politiques. Il faudrait éliminer ce dédoublement et instituer une autorité scientifique en matière de patrimoine, de zonage et d’urbanisme qui agirait avec autorité à l’abri des influences politiques. Les élus et les citoyens se prononceraient sur la structure, mais non sur le fonctionnement, créant un pouvoir séparé comme celui de la justice. Les institutions actuelles ont été réduites à un rôle purement consultatif qu’un ministre ou un comité exécutif peut ignorer en toute légalité.

     

    Enfin, il manque aussi cruellement à la Ville de Montréal un fonds — ou une fondation — du patrimoine montréalais. Un tel outil lui permettrait de faire face à des situations critiques et urgentes. Par exemple, l’acquisition de propriétés afin d’agrandir des sites comme celui du mont Royal, ou encore des expropriations et autres travaux de conservation. On l’a vu dans les cas d’abandon de lieux emblématiques comme le Ben’s ou le restaurant du 9e chez Eaton, toujours à l’abandon, de même que dans des occasions manquées de consolider le parc de la montagne ou sauver de nombreux édifices et jardins négligés ou abandonnés.

     

    La situation actuelle, qui favorise l’étude au cas par cas des projets, fait partie des causes de la lente dégradation du patrimoine montréalais que les organismes existants, dépourvus de réels pouvoirs, ne font que constater et gérer.













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