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    Idées

    La gentrification est-elle injuste?

    Réflexion éthique autour de la ségrégation spatiale en fonction des classes sociales

    2 juin 2016 | François Boucher et Jocelyn Maclure - Respectivement chercheur postdoctoral au Centre de recherche en éthique (CRE) et professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval et chercheur au CRE | Montréal
    En février, dans Hochelaga-Maisonneuve, la boutique Electrik Kidz avait été aspergée de peinture par des militants anti-gentrification.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En février, dans Hochelaga-Maisonneuve, la boutique Electrik Kidz avait été aspergée de peinture par des militants anti-gentrification.

    La question de la gentrification soulève les passions dans les grandes villes du monde. Les actes de vandalisme dans Hochelaga-Maisonneuve en début d’année et, cette semaine, dans Saint-Henri ont attiré l’attention sur les mouvements sociaux anti-embourgeoisement. Le vol et la redistribution de saucisses provenant d’une épicerie fine localisée dans un quartier qu’on associe parfois à un désert alimentaire ont été justifiés au nom d’une indignation quant à un développement urbain qui ne protège pas les résidants locaux les plus vulnérables.

     

    Pour les « dégentrificateurs », l’embourgeoisement des quartiers populaires est intrinsèquement injuste et produit des effets d’exclusion sur des populations déjà marginalisées. De l’autre côté, on souligne que le phénomène peut mener à de la création d’emplois, à la revitalisation et à l’arrivée de petits commerces locaux ayant une vision différente de celle des grandes entreprises multinationales. Le phénomène de la gentrification mène à des intuitions contrastées quant à ses implications éthiques. Nous voudrions proposer ici quelques aspects d’une réflexion éthique structurée sur ce phénomène.

     

    Le droit à la mobilité

     

    Les citoyens ont un droit à la mobilité. Ils sont notamment libres de circuler, mais aussi libres de choisir où se loger en fonction de leurs valeurs et de leurs préférences. Cette liberté n’est bien entendu pas illimitée et des restrictions en matière de zonage encadrent celle-ci. De plus, ce n’est pas une liberté qui est répartie de façon égale : certains, en raison de leur faible revenu, n’ont pas la capacité effective de choisir de s’établir dans le logement ou dans le quartier de leur choix.

     

    L’étalement urbain

     

    On peut penser que pour favoriser le développement durable, il vaut mieux densifier les villes (et donc les quartiers existants) plutôt que de gérer l’accroissement de la population urbaine en favorisant l’étalement et la prolifération des banlieues en périphérie des grandes villes. Une telle densification des villes entraîne nécessairement des changements dans la composition démographique et le caractère des quartiers.

     

    La mixité sociale

     

    Si l’on accepte la proposition voulant qu’il soit injuste qu’une personne s’établisse dans un quartier principalement habité par des personnes provenant d’une classe sociale plus désavantagée, alors il s’ensuit que la ville juste est une ville dans laquelle il existe une forte ségrégation spatiale selon la classe sociale. Or, il est peu probable qu’une telle ségrégation soit souhaitable du point de vue de la justice et de la cohésion sociales. La concentration spatiale des plus riches dans les mêmes quartiers (de même que celle des ménages à plus faibles revenus dans d’autres quartiers) ne fait qu’accroître les avantages que la richesse procure.

     

    Dans une telle configuration géographique, les quartiers aisés ont plus de services, de meilleures écoles et de meilleures infrastructures. En plus, le peu de contact entre personnes provenant de classes différentes rend plus difficile la création d’une solidarité qui transcende les clivages socio-économiques. Il est donc, de ce point de vue, désirable que des gens aisés et moins aisés cohabitent et partagent des espaces communs.

     

    Les conséquences de l’embourgeoisement

     

    La gentrification peut avoir pour effet un déplacement des résidants à plus faible revenu après une augmentation soutenue des loyers et du prix des biens offerts par les commerces locaux, ou résultant directement d’une éviction pour permettre la construction de logements moins abordables. Les locataires sont notamment plus sensibles à de telles fluctuations puisque les propriétaires peuvent tout de même bénéficier d’une hausse de la valeur de leur propriété immobilière. En plus des coûts financiers et psychosociaux de la relocalisation, le déménagement des ménages à faible revenu peut occasionner une hausse du coût de transport et des pertes d’emplois. Or, ces coûts ne résultent pas de choix fait par les populations déplacées, mais bien de ceux effectués par les nouveaux résidants et commerces. L’embourgeoisement peut ainsi produire des injustices en contribuant à marginaliser des personnes déjà désavantagées.

     

    Solution institutionnelle

     

    La réponse à ces problèmes réels n’est pas de condamner moralement ou de s’en prendre physiquement à ceux qui décident de s’installer dans des quartiers jugés défavorisés. La réponse est institutionnelle et politique : le soutien massif au logement social, le contrôle de la hausse des loyers et de la conversion des appartements, etc. Sans interventions publiques, la mixité sociale risque de n’être qu’une étape vers la gentrification complète.

     

    Si des projets comme la nouvelle mouture de l’îlot Voyageur, qui ne compte aucun logement abordable, se multiplient dans le Centre-Sud, il sera plus difficile pour les résidants les moins fortunés du quartier de continuer d’y habiter.

     

    Cela dit, s’il faut d’abord et avant tout se tourner vers les solutions institutionnelles, cela ne signifie pas que les « gentrificateurs » n’ont pas aussi des responsabilités éthiques personnelles, du moins s’ils se considèrent comme progressistes. Les « gentrificateurs progressistes » doivent être sensibles aux effets de leur présence dans un quartier sur les plus vulnérables. S’ils posent des gestes qui mènent à l’exclusion de ces derniers, défendent des positions du type « pas dans ma cour » ou sont insensibles à l’enjeu du logement abordable, ils donnent raison à ceux qui pensent que l’embourgeoisement urbain est intrinsèquement et unilatéralement négatif sur le plan de la justice sociale.













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