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    Montréal

    Les leçons d’une crise malodorante

    10 octobre 2015 |Jeanne Corriveau | Montréal
    Les Montréalais ont eu droit cette semaine à un cours accéléré sur le fonctionnement du réseau d’égouts.
    Photo: François Pesant Le Devoir Les Montréalais ont eu droit cette semaine à un cours accéléré sur le fonctionnement du réseau d’égouts.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
    Le « flushgate ». Voilà comment a été baptisée la saga liée au projet de la Ville de Montréal de rejeter huit milliards de litres d’eaux usées dans le fleuve à compter du 18 octobre prochain. Cette crise malodorante aura peut-être une vertu non négligeable, celle de faire réfléchir sur la gestion des eaux d’égout.​
     

    N’eût été un avis transmis à une association nautique, le mégadéversement planifié par la Ville serait probablement passé inaperçu. Happée par le tourbillon de la campagne électorale fédérale, l’affaire a mis au jour la culture du silence entourant ce genre d’opérations, plus fréquentes qu’on peut le penser.

     

    Les Montréalais ont eu droit cette semaine à un cours accéléré sur le fonctionnement du réseau d’égouts de leur ville. Ils ont pris connaissance de l’existence de l’intercepteur sud-est et se sont familiarisés avec les concepts de débit, de dilution et des techniques d’épuration des eaux.

     

    Mais ce qu’ils ont surtout retenu, c’est que pendant sept jours, le tiers des égouts de Montréal se jettera directement dans le fleuve sans traitement, comme il y a trente ans, du temps où l’usine d’épuration n’existait pas.

     

    Le dossier a pris des proportions inattendues tant à Québec qu’à Ottawa, avec l’intervention du gouvernement fédéral qui a demandé à la Ville de suspendre son déversement, provoquant l’indignation du maire Denis Coderre.

     

    Cette tempête a aussi fait ressortir un fait troublant : des rejets massifs d’eaux usées dans le fleuve ont eu lieu auparavant, à l’insu des citoyens. Ainsi, a-t-on appris, Montréal a procédé à deux déversements en 2003, l’un de 10,5 milliards de litres et l’autre de 7,6 milliards de litres. Puis, en 2005, quelque 769 millions de litres d’eaux contaminées ont été jetés dans le fleuve.

     

    Il est tout aussi étonnant que dans le cas du prochain déversement prévu, les maires des autres villes aient été alertés de l’existence du projet par les médias. Pourtant, comme n’a cessé de répéter le maire Coderre, la Ville travaillait depuis longtemps sur le projet et en avait avisé Environnement Canada dès septembre 2014.

     

    Montréal avait visiblement sous-estimé la réaction négative qu’allait susciter l’opération. « En 2015, les gens ne peuvent plus concevoir qu’on salisse autant l’eau et que ça se fasse en toute impunité par tous les paliers de gouvernement, explique Martine Chatelain, présidente de la Coalition Eau Secours !. Dans ce cas-ci, il s’agit de l’administration municipale, mais avec l’accord du gouvernement du Québec, qui est censé protéger le citoyen. C’est le ministère de l’Environnement, pas le ministère du droit de polluer. Je pense que ce que la crise a mis le plus en lumière, c’est qu’en 2015, les gens surveillent, les gens sont informés et ils ne veulent plus ça. »

     

    Transparence demandée

     

    Quand le projet a fait surface, les journalistes et les citoyens ont dû se contenter d’explications sommaires. « Il n’y a pas d’autre solution », a martelé le maire Coderre, allant même jusqu’à qualifier de « gérants d’estrade » les environnementalistes qui osaient mettre en doute les affirmations de la Ville.

     

    L’information fragmentaire rendue publique par la Ville et l’improvisation dont celle-ci a fait preuve dans ce dossier n’ont fait qu’accroître les doutes quant à la nécessité réelle du projet. Il a fallu l’intervention de plusieurs experts pour aider les citoyens à y voir plus clair et à relativiser ce déversement.

     

    Titulaire de la Chaire industrielle CRSNG en eau potable de l’École polytechnique, Michèle Prévost croit que s’il y a une leçon à tirer de cette polémique, c’est la nécessité d’instaurer une plus grande transparence dans la gestion de ces dossiers. « Les citoyens et les ONG ont raison de dénoncer le fait que la note technique du ministère n’ait pas été rendue publique », dit-elle.

     

    Critiqué de toutes parts, le ministère de l’Environnement a fini par publier le Certificat d’autorisation, puis, en catastrophe jeudi soir, un document décrivant les grandes lignes du projet et une description succincte de ses impacts environnementaux.

     

    Le vrai scandale

     

    Pour Michèle Prévost, malgré tout l’émoi causé par le déversement planifié de la Ville, le véritable scandale est ailleurs. Chaque année, partout au Québec, des rejets d’eaux usées dans les cours d’eau surviennent à répétition lors d’épisodes de pluie abondante, notamment.

     

    En 2013, le ministère des Affaires municipales avait répertorié 45 512 événements de surverse. Et il pourrait y en avoir bien davantage, puisqu’il s’agit uniquement des rejets déclarés.

     

    Partout au Québec, des cours d’eau sont constamment contaminés en toute impunité, puisque ces surverses sont permises par le règlement encadrant les ouvrages d’assainissement des eaux usées, et les villes n’ont pas l’obligation d’en aviser les citoyens. À Montréal, 1314 débordements ont été rapportés en 2013, contre 2818 à Québec, 3371 à Saguenay et plus de 700 pour Trois-Rivières. Il demeure toutefois impossible d’évaluer les volumes d’eaux usées rejetées dans la nature, puisqu’ils ne sont pas mesurés.

     

    « Toutes les grandes villes canadiennes ont des problèmes de surverse importants. Il y a peu de bons exemples de contrôle en cette matière au Canada », indique Michèle Prévost, qui cite le cas de Toronto, qui, chaque année, rejette plus de 10 milliards de litres d’eaux usées non traitées dans le lac Ontario. Victoria, en Colombie-Britannique, a un bilan encore plus désastreux, puisque l’ensemble de ses eaux usées est directement rejeté dans l’océan. De son côté, Ottawa a au moins le mérite d’afficher sur son site Internet les données en temps réel de tous les événements de surverse, souligne Michèle Prévost.

     

    La chercheuse souligne que l’Europe a une longueur d’avance à ce chapitre. « C’est beaucoup mieux réglementé, mais il y a encore des surverses et elles ont des impacts importants dans les rivières, parce que celles-ci sont plus petites », précise-t-elle.

     

    Pour remédier à ces débordements, des investissements importants seraient requis dans la construction de bassins de rétention et dans la modernisation des infrastructures.

     

    Faire mieux

     

    Le déversement de huit milliards de litres d’eaux usées dans le fleuve paraît inévitable, mais selon Martine Chatelain, il faut voir dans cette polémique un avertissement pour l’avenir afin de « faire mieux la prochaine fois » : « Il faudrait une vraie loi de l’eau et de vrais règlements qu’on ferait observer. Il faut avoir les moyens de surveiller ce que font les municipalités en matière de surverses. Un financement fédéral adéquat est aussi nécessaire pour les infrastructures. »

     

    Mme Chatelain ne peut s’empêcher de dénoncer la préoccupation soudaine du gouvernement Harper pour la protection du fleuve Saint-Laurent. « Personne n’est dupe. S’ils n’avaient pas été en élections, les conservateurs n’auraient pas levé le petit doigt pour dire quoi que ce soit, dit-elle. C’est sous les conservateurs qu’il y a eu les plus grands reculs de tous les temps sur le plan de la protection de l’eau. »

     

    Au moins, cette crise du « flushgate » lance un signal d’alarme aux autorités, ajoute-t-elle. Et cet épisode saura peut-être permettre de sensibiliser les citoyens à l’enjeu des eaux usées et remettre en question le concept du « tout-à-l’égout ».













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