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    Village des Tanneries

    Un témoin exceptionnel de l’histoire industrielle du Québec

    21 septembre 2015 | Joanne Burgess - Professeure au Département d’histoire de l’UQAM et directrice du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal | Montréal
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

    Il y a une semaine, le maire Denis Coderre, le ministre des Transports, Robert Poëti, et la ministre de la Culture et des Communications, Hélène David, ont annoncé que les vestiges archéologiques du Village des Tanneries, mis au jour dans le cadre des travaux de réfection de l’échangeur Turcot, seraient ensevelis ou détruits. Hier, ces travaux de démolition ont commencé. Les politiciens et les archéologues des ministères concernés affirment que le site ne doit pas être conservé, car il ne présente qu’un intérêt patrimonial limité, voire essentiellement local.

     

    Les vestiges archéologiques du Village des Tanneries présentent pourtant, au contraire, un intérêt patrimonial pour leur valeur historique exceptionnelle et, à ce titre, méritent d’être protégés. Les autorités politiques peuvent choisir de procéder de manière expéditive et maintenir leur décision de détruire l’ensemble de ce site archéologique. En procédant ainsi, elles feraient toutefois disparaître un témoin matériel d’un lieu unique dans l’histoire industrielle du Québec.

     

    Saint-Henri a été, peut-être, un des quartiers ouvriers les plus célèbres du Québec ; les fondations et les artefacts d’une tannerie artisanale rappellent avec force une longue histoire du travail en atelier et en usine. À cet égard, on pourrait affirmer que les vestiges expriment éloquemment « l’esprit du lieu ».

     

    Mais la valeur patrimoniale de ces vestiges ne se limite pas à l’histoire locale. Et le passé qu’ils rappellent n’est pas simplement celui de quelques tanneries et d’un modeste village qui s’est constitué en périphérie de Montréal au cours du XIXe siècle. Au contraire. Pendant plus d’un demi-siècle, le Village des Tanneries a été un des plus importants villages industriels du Québec et un exemple exceptionnel de la capacité d’adaptation et de croissance du monde artisanal d’origine canadienne-française.

     

    En effet, entre les années 1780 et 1850, c’est dans ce milieu propice à l’implantation de tanneries et situé à proximité d’un marché urbain et régional en forte croissance que s’est développée une concentration remarquable d’artisans du cuir. La présence des tanneries a entraîné dans son sillage cordonniers et selliers. Si, en 1781, on y retrouve huit tanneries et une douzaine d’artisans, cinquante ans plus tard le village compte une cinquantaine de ménages dirigés par des tanneurs, cordonniers et selliers auxquels s’ajoutent main-d’oeuvre familiale, compagnons et apprentis. Ces artisans assurent une production considérable et diversifiée qu’ils vendent sur les places de marché de Montréal et dans les campagnes environnantes. De véritables dynasties familiales y transmettent un savoir-faire de génération en génération et la renommée du village attire des jeunes gens de l’ensemble du Québec. Ceux qui y sont formés participent au développement d’un entrepreneuriat artisanal et transmettent un héritage de solidarité de métier qui marquera le passage du Québec à l’ère industrielle après 1850.

     

    Comme le village des Forges du Saint-Maurice, le Village des Tanneries de Saint-Henri est un important témoin de l’histoire de l’industrialisation au Québec. Il incarne l’industrie avant même l’industrialisation, mais une industrie qui repose non pas sur des infrastructures lourdes — comme une forge ou une scierie —, mais plutôt sur l’expertise humaine, de simples outils et des traditions séculaires. D’autres villages du Québec d’avant 1850 avaient certes leurs artisans, mais aucun village ne concentre de tels effectifs et ne réunit une telle expertise.

     

    La découverte de ces vestiges suscite un intérêt très fort dans le milieu. La communauté locale de Saint-Henri, par la voix de ses citoyens, de sa Société historique et de ses organismes culturels, de même que celle de ses élus, a réagi avec enthousiasme, émotion et fierté à la découverte de ces traces de ses origines. Les nombreuses activités de mobilisation menées depuis juillet pour faire connaître et pour défendre le site démontrent clairement l’attachement de la population locale à ce patrimoine. Ils s’y reconnaissent.













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