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    Patrimoine à vendre

    «Montréal laisse la voie libre aux promoteurs», déplore l’architecte et urbaniste Jean-Claude Marsan

    1 juin 2015 |Marco Fortier | Montréal
    À Montréal, le patrimoine urbain est mis à mal, selon Jean-Claude Marsan.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir À Montréal, le patrimoine urbain est mis à mal, selon Jean-Claude Marsan.

    Jean-Claude Marsan se bat depuis 40 ans pour donner une nouvelle vie aux trésors de l’architecture et de l’histoire montréalaises. Il soupire quand on lui parle de l’actualité récente : c’est comme si on revenait à l’ère Drapeau, quand on rasait des quartiers complets pour construire des autoroutes, affirme le professeur à la retraite.

     

    À Montréal, on se comporte comme si l’histoire ne valait rien. On transforme des chefs-d’oeuvre de l’architecture religieuse en copropriétés. On met en vente en catimini la Bibliothèque Saint-Sulpice. On offre une portion de l’île Sainte-Hélène — un bien public depuis plus de deux siècles — à Guy Laliberté pour un projet de rites funéraires réinventés, à mi-chemin entre cirque et cimetière.

     

    « À partir de l’ère de Drapeau, on a commencé à s’intéresser au patrimoine, parce que les lieux et les monuments étaient menacés. On peut dire qu’on a assez bien réussi, d’une certaine façon, dans le Vieux-Port et le Vieux-Montréal, notamment », dit le professeur, urbaniste et architecte de 76 ans, attablé sur la terrasse de sa résidence entourée d’arbres, à Montréal.

     

    « Mais depuis une décennie, on a régressé à Montréal. Si vous voyagez au Canada, aux États-Unis et ailleurs, on voit que la notion de patrimoine a changé. On est de plus en plus préoccupé par la valeur immatérielle du patrimoine. Au même moment, ici, on a l’impression qu’on retourne aux années 70. On se préoccupe uniquement du matériel, mais pas de la valeur historique et culturelle du patrimoine », ajoute l’ancien doyen de la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal.

     

    Les professeurs émérites comme lui gardent normalement le privilège d’avoir un bureau à leur ancienne université. Pas Jean-Claude Marsan : il critique l’Université de Montréal de façon tellement virulente, pour sa gestion du bâtiment historique du 1420, boulevard Mont-Royal, qu’il s’est fait enlever son bureau. Mais il s’en moque. Personne ne l’empêchera de dire ce qu’il a à dire.

     

    « On s’en va vers un scandale majeur avec ça, peut-être aussi important que celui de l’îlot Voyageur », dit-il à propos du vaste bâtiment du boulevard Mont-Royal à Outremont, acheté par l’Université de Montréal sous la direction de l’ancien recteur Robert Lacroix, en 2003.

     

    Ce beau bâtiment a longtemps abrité la congrégation des soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie. L’Université devait y loger une série de départements qui manquent d’espace dans leurs locaux actuels. L’administration du recteur Guy Breton a changé d’idée devant les coûts estimés de rénovation de l’endroit. Le promoteur immobilier Olivier Leclerc vient d’acheter l’immeuble pour aménager une centaine d’appartements de luxe.

     

    « Ce sont les religieux qui ont assuré tous nos besoins sociaux pendant trois ou quatre siècles et on bazarde tout ça : il n’y a aucun problème si on respecte les fenêtres ! », s’insurge Jean-Claude Marsan.

     

    « On fait des condos avec un témoin important de notre passé religieux. C’est irresponsable ! À Toronto, ça ne passerait pas. Aucune société normale ne tolérerait ça. L’Université de Montréal se comporte comme un promoteur privé sans culture ! Comment une institution qui doit être à l’avant-garde des connaissances peut-elle se comporter de façon aussi rétrograde ? »

     

    Des exemples inspirants

     

    Pour Jean-Claude Marsan, il faut absolument garder la vocation de service public de cet édifice patrimonial, qui comporte notamment une superbe chapelle. C’est ce qu’a fait l’Université Concordia avec le couvent des Soeurs grises, au centre-ville, transformé en résidences d’étudiants en 2007. L’Université de Montréal a elle-même donné l’exemple en 1968 : sa Faculté d’aménagement (dont Jean-Claude Marsan a été doyen) a été implantée dans l’ancien couvent des soeurs de l’Immaculée-Conception.

     

    Autre coup de maître inspirant, le Musée des beaux-arts de Montréal a donné une nouvelle vie à la superbe église presbytérienne Erskine and American, construite au XIXe siècle, rue Sherbrooke. Ce temple est d’origine écossaise. Les Écossais ne badinent pas avec le patrimoine, l’histoire et le sens de la communauté. « Pour eux, c’est sacré », dit Jean-Claude Marsan, qui a eu la piqûre de l’aménagement urbain sur le campus de l’Université d’Édimbourg, en Écosse, chef-d’oeuvre de l’architecture gothique où il a étudié.

     

    Les revenus de taxes d’abord

     

    « Un des problèmes des Québécois francophones, c’est qu’on ne voyage pas, on ne se compare pas au reste du monde », déplore-t-il.

     

    Il n’y a qu’au Québec qu’on peut envisager de sacrifier une portion de terre publique grande comme 24 terrains de football pour permettre à un promoteur privé d’aménager une sorte de temple laïque pour des célébrations funéraires, croit Jean-Claude Marsan. Le maire Denis Coderre dit avoir lui-même contacté le milliardaire Guy Laliberté pour le convaincre de réaliser son projet Pangéa dans l’île Sainte-Hélène.

     

    « L’île Sainte-Hélène est un bien public depuis 200 ans. Un gars arrive et veut enterrer ses chiens là ? C’est de l’ignorance crasse. J’aime bien Guy Laliberté, j’ai du respect pour le personnage, mais son projet n’a pas de sens dans un lieu public inscrit dans l’histoire. »

     

    Même chose pour le projet Royalmount, mégacentre commercial semblable au quartier DIX30 que veut aménager le promoteur Carbonleo au croisement des autoroutes 15 et 40, au coeur de Montréal. « Royalmount, c’est con comme la lune. Ça n’a aucun bon sens. On ramène la banlieue dans la ville de Montréal », dit le professeur.

     

    « Les politiciens pensent juste à avoir des revenus de taxes foncières. Montréal est pourtant la ville universitaire la plus importante au Canada. Nous avons quatre universités issues de deux cultures. Profitons-en. Demandons à nos facultés d’aménagement de proposer des modèles de développement qui pourront nous inspirer. Mais non : on préfère laisser la voie libre aux promoteurs. »













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