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    La rue

    Ce dimanche-là, malgré la pluie battante, plus de 200 000 Montréalais descendent dans la rue. Le cortège auquel ils assistent n’est pas funèbre, mais presque. Cette foule est sortie pour voir passer les derniers tramways de Montréal.

     

    Nous sommes le 30 août 1959. Afin d’être bien vus, les dignitaires se sont massés dans un « char observatoire ». Que des hommes ou presque, tout sourire, leur nom sur un carton bien épinglé à leurs vestes. Ils sont là comme s’ils éprouvaient le besoin paradoxal de coller leur corps à ces voitures qu’ils ont pourtant condamnées à mort.

     

    Sans toit pour les protéger, les voilà bientôt copieusement trempés tandis que la foule, bouche grande ouverte, regarde cette étrange procession.

     

    Les piliers en béton tout neuf de l’autoroute métropolitaine sont en train d’être coulés lorsque Montréal fait enterrer ses dernières lignes. À Montréal, mais aussi à Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières et Gatineau, on abandonne les tramways et on réaménage la vie pour faire la part belle à l’automobile. Interdit encore de transformer une place de stationnement privé en jardin.

     

    Les assureurs, les garagistes, l’industrie du pneu et celle du pétrole sont aux anges. Les vieux poteaux des tramways sont recyclés en mâts d’arrière-cours auxquels on tend des cordes où sèche le linge gonflé par tous les rêves de grandes voiles blanches et d’horizon bleu des enfants des ruelles.

     

    Mais chaque printemps depuis cinquante ans, les vieux rails des tramways reviennent hanter Montréal après que, sous l’effet du gel de l’hiver, le métal remonte à la surface des grandes artères pour en percer encore un peu plus le bitume.

     

    Rue De Bleury, là où se trouvait le collège Sainte-Marie, haut lieu historique démoli en 1977 pour faire place à des bureaux jamais construits, un long segment de rail de tramway vient d’apparaître. Même chose en plusieurs autres endroits de la ville, rue Sainte-Catherine notamment, et rue Ontario, près du marché Maisonneuve.

     

    Chaque printemps, c’est du pareil au même : le tramway de Montréal nous revient d’outre-tombe.

     

    Et chaque printemps, mon fils n’y comprend rien. « Si ça fait 50 ans que les voies ressortent toujours, combien d’argent on va dépenser encore pour les cacher plutôt que de les enlever ? La Ville espère s’en servir pour un nouveau tramway ou quoi ? »

     

    Montréal n’est pas Oslo, ni Stockholm, Cracovie, Moscou, Göteborg, Munich, Helsinki, Bergen ou Prague. Nous sommes les seuls à avoir de la neige. Mais heureusement, nous avons suffisamment de nouveaux trous dans la chaussée chaque année pour nous aider à la contenir.

    ***

     

    Un employé de la Ville de Montréal sillonne le quartier Hochelaga-Maisonneuve à bord de son gros camion rouge, tout occupé à réaliser un inventaire des frênes coupés à cause des ravages de l’agrile. « Vous avez vu, dit-il, on en a déjà coupé à peu près 200. » Difficile de ne pas le voir.

     

    Pourquoi avoir coupé ces arbres-ci plutôt que ceux-là ? « Peu importe », me dit-il : ils finiront tous par y passer bientôt. Simple question de temps. « C’est exponentiel. D’ici trois ou quatre ans, on ne sera pas assez juste pour arriver à couper les frênes. »

     

    Aux États-Unis, le même parasite a déjà ravagé au moins 10 millions d’arbres. En attendant la destruction complète des frênes à Montréal, chaque souche est laissée très haute pour éviter que des passants ne trébuchent dessus.

     

    Une entreprise privée doit enlever les souches. Comptez un an ou deux pour l’opération. Si bien que ces moignons tendus vers le ciel, nous les verrons encore à l’hiver. Et le pire reste à venir.

     

    Mais impossible d’enlever complètement les racines des anciens arbres. Il faut qu’elles pourrissent avant de replanter. Comptez trois ou quatre années d’attente supplémentaires. Bref, il en faudra du temps pour revoir des arbres au milieu des trottoirs.

     

    En attendant un vrai printemps, ne reste qu’à espérer et à relire les vers de Paul-Marie Lapointe, avec ses « frênes gras, frênes à feuilles de sureau, tilleul tisane de minuit, érable à épis, parachuteurs d’ailes et samares, érable barré, bois d’original, nourriture d’été ».

    ***

     

    Jeudi dernier, une petite partie du centre-ville de Montréal a été bloquée par une « manifestation monstre », écrit La Presse. Pourtant, ils étaient moins de 3000 réunis vers midi, tous des employés de la Ville de Montréal qui entendent défendre leurs pensions. Des manifestations aussi modestes sont-elles vraiment devenues une affaire de monstre ?

     

    Dans un jugement rendu le 22 avril à l’encontre de la Ligue des droits et libertés au sujet de 258 arrestations survenues le 15 mars 2011 lors d’une manifestation contre la brutalité policière, un juge estime que les manifestants en cause « pouvaient également utiliser les trottoirs au lieu du chemin public » et que « d’autres lieux publics étaient également à leur disposition, tels les parcs ou places publiques de la ville ».

     

    Le droit de manifester, oui. Mais pas au détriment, semble-t-il, des droits fondamentaux et inaliénables de l’automobile. Les trottoirs de Montréal, bientôt sans arbres, offriront sans doute des avenues d’un genre nouveau pour l’expression démocratique.

     

    De l’avis de Claude Montmarquette, cet économiste si empressé à sonner les cloches de l’austérité ces jours-ci aux côtés de ses amis libéraux, la clé de la démocratie de demain apparaît d’ailleurs fort simple : « Tu ne vas pas dans la rue et tu acceptes simplement les modifications qui doivent être faites. »













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