Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?

    Montréal-Nord - Cinq ans plus tard, comment tourner la page?

    10 août 2013 |Antoine Dion-Ortega | Montréal
    Peu d’arrondissements à Montréal ont dû composer avec un héritage aussi malaisé que Montréal-Nord.
    Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Peu d’arrondissements à Montréal ont dû composer avec un héritage aussi malaisé que Montréal-Nord.
    Cinq ans après la mort de Fredy Villanueva et l’embrasement qui allait s’ensuivre à Montréal-Nord, nous avons fait le pari de tâter le pouls d’un quartier complexe, en convalescence, qui a décidé de reprendre les rênes de son destin.

    Derrière l’aréna Henri-Bourassa, sur le boulevard Rolland, le monument commémoratif à Fredy Villanueva a tenu bon. C’est bien peu de chose en réalité : un tapis de pierres blanches, des cierges, des fleurs et même deux bibles grandes ouvertes, abîmées par les intempéries. Autour du jeune érable qui l’abrite, on a enroulé pour l’occasion une banderole d’anniversaire. Vandalisé une dizaine de fois depuis son érection à l’été 2009 - le pauvre arbre a même été brûlé cette année-là -, ce monument de fortune est un rappel obstiné de ce qui s’est produit ici le 9 août 2008. Que le passant s’en émeuve encore ou qu’il passe son chemin en levant le nez, plus personne à Montréal-Nord ne doute que la mort de Fredy Villanueva fasse bel et bien partie de l’histoire du quartier.

     

    Ce jour-là, après une intervention ayant mal tourné, un policier déchargeait son arme sur trois adolescents, tuant un jeune homme de 18 ans d’origine hondurienne, Fredy Villanueva, alors travailleur saisonnier dans un champ de haricots de Saint-Rémi.

     

    Le lendemain, une population excédée se soulevait spontanément, plongeant le quartier nord-est dans une émeute dont les images allaient bouleverser tout le Québec. La colère des citoyens allait gronder jusqu’à ce que le gouvernement se résigne, le 1er décembre 2008, à déclencher une enquête publique sur l’intervention, enquête qui allait s’embourber dans des procédures pour ne s’achever qu’en juin dernier.

     

    Cinq ans plus tard, les Nord-Montréalais sont-ils ailleurs ? « Il faut savoir tourner la page, croit Brunilda Reyes, directrice des Fourchettes de l’espoir. Ça ne veut pas dire oublier Fredy, mais ça veut peut-être dire arrêter de faire des manifestations. Comme quartier, on doit tourner la page, mais sans oublier ce que nous a laissé Fredy, en assumant nos erreurs. Sinon, l’histoire se répétera. »

     

    Christine Black, directrice du centre de jeunes L’Escale, estime qu’il faut cesser de se concentrer sur le passé. « Ça fait partie de notre évolution… sans qu’il faille nécessairement toujours se focaliser sur ça, dit-elle. Montréal-Nord, ce n’est pas que ça. » Comment peut-on tourner la page sur cette affaire ? « C’est une question de temps, dit-elle. Je ne vois pas autre chose. » Avouant ne plus trop suivre l’enquête publique, elle doute que le rapport du coroner, attendu à l’automne, aura réponse à tout. « Mais le fait de boucler l’affaire va nous permettre de dire, comme communauté : c’est classé. »

     

    Du côté de l’arrondissement, on est plus confiant. « Est-ce qu’on peut tourner la page ? Ma réponse est claire, nette et précise : on l’a déjà tournée, estime le maire Gilles Deguire. L’événement de 2008 fait partie de l’histoire de Montréal-Nord, mais il faut regarder en avant. C’est malheureux pour la famille, on ne veut pas revivre ça. Mais laissons-la faire le deuil qu’elle a à faire, et comme communauté, voyons comment on peut se donner un secteur de vie de qualité et un avenir meilleur. »

     

    La symbolique Villanueva

     

    On entend souvent dire qu’on est « tissé serré » à Montréal-Nord. Si l’affaire Villanueva a indéniablement rapproché, dans un effort de réconciliation, une bonne frange du monde communautaire à la fois de la police et de l’arrondissement, elle a également révélé des lignes de fracture, d’autres groupes prenant une posture nettement plus revendicatrice.

     

    C’est le cas du groupe Montréal-Nord Républik (MNR), né dans le sillage de l’émeute de 2008 pour prendre la place de la gauche laissée vacante par les organismes communautaires jugés proches des autorités. Si on lui a souvent reproché son style combatif, on lui doit tout de même d’avoir canalisé la colère de la population pour la transformer en authentiques revendications sociales, jusqu’à arracher au gouvernement la tenue d’une enquête publique.

     

    Le sort a fait en sorte que ce triste anniversaire coïncide avec deux autres événements que les médias sociaux n’ont pas manqué de relayer pour l’occasion : la mort de Sammy Yatim, 18 ans, abattu par la police de Toronto le 27 juillet, et l’acquittement de George Zimmerman, blanchi du meurtre de Trayvon Martin, 17 ans, quelques jours auparavant aux États-Unis. C’est que, au-delà de l’événement du 9 août, Montréal-Nord est également aux prises avec une symbolique Villanueva qui la déborde largement : celle du profilage racial et de l’impunité - réelle et perçue - de ceux qui le pratiquent, et, plus largement, celle des inégalités sociales.

     

    Car peut-on tourner la page quand il n’est pas clair que justice a été faite ? Impossible, clame depuis des années MNR. « Les institutions n’ont jamais pris les moyens de tourner la page, dit Will Prosper, porte-parole de MNR. Laissés sans réponse, les gens n’ont jamais pu panser leurs plaies. » Selon lui, la Ville a réussi à faire oublier qu’il y avait même une enquête. « Après toutes les tactiques dilatoires de la police durant l’enquête, s’il y a des gens qui veulent tourner la page, ils font le jeu de la police et des élites, qui ne demandent pas mieux, affirme quant à lui Guillaume Hébert, autre membre du groupe. Comment veux-tu avoir la paix et l’harmonie quand tu n’as pas eu de justice ? » Cinq ans après l’événement, MNR s’obstine toujours à réclamer celle-ci, s’efforçant, à coups de vigiles et de marches, de raviver l’affaire dans l’esprit des Nord-Montréalais.

     

    C’est aussi la position de l’organisme Paroles d’excluEs. « Tant qu’on n’aura pas de réponses, il sera impossible de tourner la page », estime Patrice Rodriguez, son coordonnateur - qui rappelle que, en Espagne, des gens demandent encore des réponses sur les années Franco, parfois 60 ans après les faits. « Je trouve ça terrible que, cinq ans plus tard, on ne les ait pas encore », ajoute-t-il.

     

    MNR a toujours pris le contre-pied du discours de la réconciliation, avec des mots souvent très durs pour ce qu’il qualifie d’establishment communautaire. « Ces organismes ne perçoivent jamais le rapport de force, ils se voient comme le prolongement de la police et des élites », estime M. Hébert, qui rappelle que, pendant le printemps érable, alors que MNR tentait de sortir les casseroles dans les rues, les dirigeants communautaires déposaient une pétition suppliant Line Beauchamp de ne pas démissionner. « Ils devraient être les contrepoids du pouvoir, pas des gens qui se grattent la tête en se demandant comment ils vont calmer la population et lui faire comprendre les choix des élites. »

     

    Les Nord-Montréalais sont-ils ailleurs ? M. Rodriguez ne se fait pas d’illusions. « Tant que les conditions fondamentales - la pauvreté, l’exclusion sociale, la discrimination - ne recevront pas de réponses, les problèmes sociaux vont demeurer. On a amélioré les services à la population, et c’est important. Mais sur le fond, je ne crois pas que, depuis 2008, on ait changé les choses. »

    Peu d’arrondissements à Montréal ont dû composer avec un héritage aussi malaisé que Montréal-Nord. Will Prosper de MNR lors d'une projection organisée par MNR Guillaume Hébert de MNR chez lui, à quelques pas de l'aréna Henri-Bourrassa. Le maire Gilles Deguire lors d'une réunion interreligieuse et intergénérationnelle à la maison culturelle et communautaire du boulevard Rolland.
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel