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    Être jeune dans le Nord-Est

    10 août 2013 | Antoine Dion-Ortega | Montréal
    Le petit arrondissement de Montréal-Nord - à peine 11,1 km2 - abrite aujourd’hui 81 000 habitants, dont 30 000 immigrants, en grande majorité haïtiens. Depuis une dizaine d’années, les immigrants maghrébins sont venus diversifier davantage le portrait. Le taux de chômage y était de 14 % en 2011, contre 10 % pour Montréal.
    Photo : Valérian Mazataud Le Devoir Le petit arrondissement de Montréal-Nord - à peine 11,1 km2 - abrite aujourd’hui 81 000 habitants, dont 30 000 immigrants, en grande majorité haïtiens. Depuis une dizaine d’années, les immigrants maghrébins sont venus diversifier davantage le portrait. Le taux de chômage y était de 14 % en 2011, contre 10 % pour Montréal.

    « Je n’ai pas raté ma jeunesse, mais j’ai grandi un peu trop vite. Je veux donner à mes enfants ce que je n’ai pas eu. » Tania est arrivée d’Haïti à l’âge de cinq ans, avec son père et ses deux frères. Après un parcours scolaire cahoteux, elle arrive en 4e secondaire à 23 ans, tombe enceinte et décroche pour pouvoir travailler, au salaire minimum. « J’envoyais de l’argent à ma mère en Haïti, à peu près 100 $ par semaine. » Voyant le cul-de-sac dans lequel elle risque de s’enfoncer, Tania retourne à l’école, mais tombe de nouveau enceinte. Cette fois-ci toutefois, elle s’accroche et termine sa 5e secondaire.

     

    Elle décide alors de s’installer dans le nord-est de Montréal-Nord, où les loyers sont peu chers. Croisant sur son chemin l’organisme Les Fourchettes de l’espoir, elle entre en 2010 au Rayon de soleil, résidence pour jeunes mères célibataires sur le boulevard Rolland, à l’angle de la rue Pascal. Si l’organisme lui offre un logement social et des places en garderie, il impose également des conditions : elle devra poursuivre ses études. Tania s’inscrit alors à une formation d’infirmière auxiliaire, qu’elle s’apprête à terminer. « Mon rêve, c’est de travailler pour acheter une maison. Je veux parrainer ma mère. »

     

    À 14 ans, Melissa - qui cherchait déjà à «se défouler» de la pression parentale - buvait de la bière et fréquentait des gangs. «Je me faisais tout le temps battre par mes parents», évoque-t-elle. «J’avais beaucoup de frustration, alors let’s go, on va sortir la frustration sur quelqu’un d’autre.»

     

    À 25 ans, elle s’installe seule à l’intersection des rues Lapierre et Pascal, où elle se lie avec les gangs du secteur. « J’étais dans des gangs de Latinos, dit-elle. Parmi les filles, j’étais la plus tough. On faisait des réunions, on décidait ce qu’on allait faire, s’il fallait se battre. » Elle assure ne pas avoir été impliquée dans le trafic de drogue, bien qu’elle se soit fait arrêter pour avoir fait entrer de la marijuana au Canada à la demande de son chum. Elle n’a jamais terminé sa 5e secondaire.

     

    En 2009, Melissa entreprend Ma Seconde Chance, programme de réinsertion sociale offert, lui aussi, par Les Fourchettes de l’espoir. « Ça m’a calmée, j’étais trop agressive, dit-elle. Je ne croyais pas en moi. Maintenant, je sais que je peux réussir. » Melissa est tombée enceinte en 2010, mais cela ne l’a pas empêchée d’entreprendre un DEP en secrétariat.

     

    Le Nord-Est, cinq ans après l’émeute

     

    À l’angle des rues Pascal et Lapierre s’ouvre le coeur du secteur nord-est - le «Bronx», comme on l’a parfois appelé. Ce sont essentiellement des édifices de six ou huit logements, cordés les uns à la suite des autres et recouverts de cette brique blanche héritée des années 1960. Entre ces rangées de béton s’étendent des ruelles asphaltées où rien n’a jamais poussé.

     

    Dans ces rues, des parcours comme ceux de Tania ou de Melissa, on en trouve des centaines. Mais l’allure du quartier a indéniablement changé. Devant la résidence Rayon de soleil, la place de l’Harmonie offre un répit dans cette fournaise bétonnée. Le projet Quartier 21, pour lequel l’arrondissement vient d’investir 1 million, viendra embellir cette intersection autrefois si mal famée de bancs, de pavés, d’arbres et d’arbustes. Devant la Maison culturelle et communautaire, une place meublée d’immenses bassins de fleurs accueille maintenant les visiteurs.

     

    L’émeute du 10 août 2008 aura-t-elle servi à quelque chose ? « Vous allez toujours croiser ici des gens qui vont vous dire que rien n’a changé, admet Brunilda Reyes, directrice des Fourchettes. Et j’ai de la peine pour eux. Car s’ils ne voient pas toutes les petites choses qui ont changé, ils n’auront aucune chance eux-mêmes de changer quoi que ce soit dans leur vie. »

     

    Pour elle, au-delà des espaces publics, du verdissement et des services, le gain le plus précieux est la prise de conscience qui s’est opérée après l’émeute, une occasion unique de changement qu’il fallait saisir au vol. « Du moment que tu reconnais un problème, tu peux travailler vers une solution, estime Mme Reyes.On a vu une population dire qu’elle en avait ras le bol, qu’il fallait changer le quartier et qu’on ne pouvait pas continuer comme ça. C’est ça qui a fourni l’occasion, pas la mort d’un jeune homme de 18 ans. »

     

    Tania élèvera-t-elle ses enfants dans le secteur ? « Je ne sais pas, je suis vraiment une mère poule », répond-elle. « Mais Montréal-Nord, c’est comme dans La belle et la bête. On croyait voir une bête féroce, mais ce qu’on a découvert était bien différent. »

     
     
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