Commission Charbonneau - Lalonde fait la lumière sur le cartel du génie

Le p.-d.g. de Genius, l’ingénieur Michel Lalonde, possède des informations de première main sur la collusion entre les firmes de génie-conseil.
Photo: La Presse canadienne (photo) Le p.-d.g. de Genius, l’ingénieur Michel Lalonde, possède des informations de première main sur la collusion entre les firmes de génie-conseil.

Les fleurons du génie québécois ont fait partie d’un cartel pour s’approprier les plus gros contrats de la Ville de Montréal, entre 2004 et 2009, avec la bénédiction du numéro deux de l’administration Tremblay, Frank Zampino.

À son deuxième jour de témoignage, jeudi, l’ingénieur Michel Lalonde a acquis le statut de témoin incontournable à la commission Charbonneau. Le p.-d.g. de Genius (anciennement le groupe Séguin) possède des informations de première main sur la collusion entre les firmes de génie-conseil. Il agissait pour ainsi dire à titre de « coordonnateur de la collusion » pour ces entreprises qui ont fait la fierté et la renommée du Québec inc.


C’est lui qui rencontrait le président du comité exécutif, Frank Zampino, et le directeur du financement d’Union Montréal, Bernard Trépanier, pour discuter des chantiers à venir et décider de leur partage entre les firmes de génie.


M. Lalonde a nommé les firmes qui faisaient partie de ce vaste complot pour détrousser les contribuables, en plus de nommer des « responsables » de la collusion au sein de chacune d’elles. Il s’agit d’Yves Cadotte (SNC-Lavalin), Rosaire Sauriol et Serge Duplessis (Dessau), Yves Théberge (CIMA +), Pierre Asselin (Tecsult), François Perreault (Genivar), Bernard Poulin et Dany Moreau (SM), Charles Meunier (BPR), France Michaud (Roche), Sylvain Lacasse (Claulac) et Normand Brousseau (Teknika HBA).


Les firmes de génie s’arrangeaient entre elles pour se partager les contrats, en faisant des soumissions de complaisance pour donner l’impression d’une saine compétition. Elles soudoyaient au passage des fonctionnaires chargés de mettre de l’huile dans les engrenages des comités de sélection. M. Lalonde a notamment versé un pot-de-vin de 2000 $ à Robert Marcil. L’ex-directeur des travaux publics à la Ville était chargé de la formation des comités de sélection.


Les firmes de génie remettaient à Union Montréal une ristourne de 3 % sur la valeur de leurs contrats. Elles allaient chercher cet argent liquide sur les extras réclamés par les entrepreneurs. M. Lalonde estime que Genius a ainsi donné de 50 000 à 100 000 $ par année à Union Montréal de 2005 à 2009, soit un montant global de 250 000 à 500 000 $. Son témoignage reprendra lundi.


Dure journée pour Dumont


Pour conclure son passage à la commission, Martin Dumont a souffert de nouveaux problèmes de crédibilité sur un sujet d’une extrême importance, soit le rôle joué par l’ex-maire Gérald Tremblay dans le financement illicite d’Union Montréal.


Privilégiant le souci des détails au détriment des effets de toge, l’avocat du parti, Michel Dorval, a mis au jour les incohérences de M. Dumont dans un contre-interrogatoire incisif.


Lors de son témoignage initial devant la commission Charbonneau, le 30 octobre dernier, M. Dumont a affirmé que M. Tremblay était au courant de l’existence d’une double comptabilité à Union Montréal.


Curieusement, Martin Dumont n’a pas relaté cette information au potentiel explosif lors de sa première rencontre avec les enquêteurs de la commission, le 12 septembre dernier. Il leur a dit après plus d’un mois de réflexion, le 17 octobre.


La juge France Charbonneau s’est montrée étonnée de cet oubli. « C’est un élément important qui aurait dû faire en sorte que vous vous en souveniez tout de suite, a-t-elle dit. Comment se fait-il que vous ne vous en êtes pas rappelé dès la première entrevue ? »


L’ex-organisateur politique d’Union Montréal a creusé sa tombe en affirmant que « c’était banal » que le maire soit au coeur d’une discussion sur la double comptabilité et le financement illégal de son parti.


Me Dorval a bondi sur l’occasion, suggérant à M. Dumont qu’il avait encore inventé une histoire de financement illégal pour donner un plus grand impact à son passage à la commission. « La réponse, c’est non », a dit M. Dumont.


Me Dorval a cherché à ébranler la crédibilité de Martin Dumont sur des éléments pointus. Il a notamment exhibé une facture datée du 18 novembre 2004 attestant qu’un serrurier s’est rendu aux bureaux d’Union Montréal, rue Saint-Paul Est, pour réparer le fameux coffre-fort bourré d’argent.


Tel que le rapportait The Gazette dans son édition de jeudi, le coffre-fort ne fermait plus parce que la porte avait été verrouillée en position ouverte par inadvertance. Le quotidien cite même le serrurier Ronald Lister, dont l’entreprise a été embauchée pour régler le problème.


La facture a jeté une autre petite ombre sur le témoignage de Martin Dumont. Celui a indiqué en octobre que Bernard Trépanier, directeur du financement d’Union Montréal, lui avait demandé de l’aider parce qu’il était incapable de fermer le coffre-fort tant il contenait de liasses de billets. M. Dumont maintient sa version des faits.

 

Un gagnant sur toute la ligne


La commission Charbonneau a enfin levé en partie l’ordonnance de non-publication sur le témoignage de la policière Isabelle Toupin, responsable de l’enquête criminelle sur le Faubourg Contrecoeur. Les terrains d’une valeur marchande de 19 millions ont été vendus 4,4 millions à l’entrepreneur Paolo Catania.


Plusieurs rencontres entre Paolo Catania, Martial Fillion, des urbanistes et les principaux élus et fonctionnaires de la Ville mêlés à la vente ont eu lieu au club privé 357c, et ce, bien avant l’octroi final du contrat, en mars 2007. Paolo Catania a bénéficié d’informations privilégiées. Il était averti des principales étapes dans le cheminement du projet. En 2007 et 2008, il avait recruté un comptable au profil particulier : Marc Deschamps, l’agent officiel d’Union Montréal. Le stratagème mis en place a permis à sa compagnie d’être gagnante sur toute la ligne, a reconnu la policière Toupin.


L’ex-directeur général de la Société d’habitation et de développement de Montréal (SHDM), Martial Fillion, a tout mis en oeuvre pour que le contrat tombe entre les mains de M. Catania. Il a même consenti un prêt de 14,6 millions à sa compagnie, F. Catania Construction, à l’insu du conseil d’administration de la SHDM, à un taux d’intérêt imbattable de 0,5 %, selon le témoignage rendu par Mme Toupin, enquêteuse de la Sûreté du Québec (SQ).


Martial Fillion, Paolo Catania, Frank Zampito, Bernard Trépanier et cinq autres présumés complices ont été accusés de fraude, complot et abus de confiance dans cette affaire. Leur procès, d’une durée de six mois, ne débutera pas avant janvier 2014.

37 commentaires
  • Bernard Gervais - Inscrit 25 janvier 2013 01 h 04

    La nausée

    Même si on en avait déjà eu écho notamment grâce à des journalistes qui avaient enquêté sur ce dossier, ce qu'a raconté hier à la Commission Charbonneau M. Lalonde fait frémir, donne la nausée.

    Toutes ces magouilles des plus grandes firmes québécoises de génie pour s'approprier la plupart des travaux de la Ville de Montréal de 2004 à 2009 moyennant bien sûr une ristourne de 3 % à Union Montréal et ce, quand Zampino était le bras droit de l'ex-maire Tremblay !

    Et comme le note le présent reportage, « un vaste complot pour détrousser les contribuables (montréalais) » !

    Après des révélations aussi troublantes, on a tout simplement plus du tout envie de parler de manière positive de ce que qu'on appelle souvent « le Québec Inc. » !

    • André Dumont - Abonné 25 janvier 2013 04 h 53

      Qui va remettre cet argent dans les poches des contribuables? Et l'on doute pourtant que l'on ne pouvait se payer des études sans frais de scolarité . Combien toutes ces magouilles ont coûtées à la société.

    • Albert Descôteaux - Inscrit 25 janvier 2013 09 h 50

      M. Dumont, sans ce vol qualifié, les contribuables montréalais paieraient moins de taxes, et seraient en droit de recevoir de meilleurs services de la part de la Ville. La question des frais de scolarité n'a rien à voir avec ce scandale.

    • François Beaulé - Abonné 25 janvier 2013 16 h 03

      Les aveux de l'ingénieur Michel Lalonde établissent clairement l'immoralité de plusieurs grandes firmes de génie. Il apparaît que tous les moyens sont bons pour maximiser les gains de ces firmes. Ces révélations désohonorent la profession d'ingénieur et affectent indirectement tous les ingénieurs, étant donné le prestige jusqu'ici associé à ces firmes.

      Mais il faut aller plus loin encore, bien au-delà du mandat de la commission. Si les professionnels que sont les ingénieurs peuvent se comporter de cette manière et de façon systémique, alors il serait très étonnant que les agissements immoraux motivés par la cupidité ne touchent que cette catégorie de professionnels.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 25 janvier 2013 03 h 08

    Aux innocents les mains pleines

    Comment Gérald Tremblay ne pouvait-il pas être au courant ? Les finances de son parti ne l’intéressaient pas ? Les finances de sa propre ville l’intéressaient-il ? Difficile de croire à l’innocence de l’ex-maire. Ou alors, les Montréalais se sont tapés pendant des années le maire le plus béotien de la planète !

  • Léonce Naud - Abonné 25 janvier 2013 03 h 36

    Et si ce n'était pas seulement à Montréal ?

    Quid des grands travaux d'infrastructures ou d'aménagement effectués par ces mêmes firmes ailleurs au Québec ? Par exemple, combien sont foncièrement et fondamentalement inutiles ?

  • Louka Paradis - Inscrit 25 janvier 2013 03 h 52

    La mémoire est une faculté qui oublie

    Il n'y a pas de contradiction ou de mensonge entre les deux témoignages de Martin Dumont, faits le 12 septembre et le 17 octobre : un ajout au 2e témoignage ne peut pas être qualifié de mensonge, puisque cet ajout n'avait pas été exprimé lors du 1er témoignage. Question de logique. La mémoire humaine fonctionne souvent comme ça : les informations stockées ne sont pas toutes disponibles instantanément, et pas toujours au moment où on y fait appel. C'est comme lorsqu'on cherche un mot : on sait que ce mot est stocké, mais on n'y a pas accès illico. J'ai confiance en la bonne foi de M. Dumont. Par contre, c'est bien évident que c'est un grand émotif. On le serait aussi sans doute si on avait été menacé de finir en «fond de trottoir». Disons que ça n'aide pas la mémoire... Qui veut-on protéger en tentant de discréditer ce témoin ? C'est un peu aberrant comme situation.
    Louka Paradis, Gatineau

    • Jean-Guy Dagenais - Abonné 25 janvier 2013 09 h 30

      L’ex-organisateur politique d’Union Montréal a creusé sa tombe en affirmant que « c’était banal », il aurait pu dire au lieu de ''banal'' convenu, quelconque, commun,

    • Nasser Boumenna - Abonné 25 janvier 2013 10 h 04

      Je suis d'accord avec vous. Son témoignage est fragile mais il n'y a pas de fumée sans feu. De toutes façons, je m'en contrebalance de ses oublis. Cela ne change en rien la donne et le témoignage de Lalonde est final: la mafia, les ingénieurs, les politiciens (ils vont sortir du chapeau tôt ou tard), se sont entendus pour détrousser le gentil monde et c'est tout. Que faire maintenant?

    • Luc Falardeau - Abonné 25 janvier 2013 12 h 40

      Rectification: La juge Charbonneau a d'abord suggéré le mot "banal" à Dumont, avant que celui-ci ne l'utilise. La juge voulait de toute évidence en finir rapidement et Dumont a "acheté" l'idée pour en finir au plus vite... A combien d'autres situations graves a-t-il assisté pour que cela soit devenu banal ?

  • Huguette Durocher - Inscrite 25 janvier 2013 04 h 37

    Une goutte dans un vers d'eau

    Certaines Municipalités sont présentement sur la sélecte, j'ose imaginer tous les contrats donnés à des firmes de génie et entrepreneurs en construction par notre Ministère des Transports.
    Qui donne aux partis politique, 100 000,00 $ par année pour chaque Ministres à mettre sur la table pour le parti cela en fait des 2,00 $ à ramasser annuellement.
    Huguette Durocher