Guerre d’usure entre locataires et propriétaire
Peu après avoir acheté l’immeuble, en juillet 2011, Emmanuel Francoeur annonce aux deux locataires qu’il entend réunir les deux logements du 3e étage pour que la copropriétaire de l’immeuble, Anik Joannette, puisse y loger. Il est alors prêt à verser 5000 $ à chacun d’eux à titre d’indemnité.
M. Francoeur est bien connu du Comité logement du Plateau-Mont-Royal, ne tarde pas à apprendre Benjamin. C’est un habitué de ce type d’opération qui consiste à acheter des immeubles locatifs pour les revendre en copropriétés indivises après les avoir vidés de leurs locataires et effectué des rénovations.
Les deux locataires refusent leur éviction à l’automne et c’est à ce moment, soutient Benjamin, que leurs problèmes commencent. Le climat s’envenime et le propriétaire se fait plus insistant auprès d’eux pour qu’ils quittent les lieux, relate-t-il.
Un matin de novembre 2011, le débit d’eau est considérablement réduit à la suite de travaux effectués au sous-sol. Le problème persiste pendant des semaines et à un certain moment, il n’y a plus d’eau dans le logement d’Émilie. Quand l’eau est rétablie, le débit est tellement réduit qu’elle ne peut pas prendre de douche. « Ce qu’il m’a dit, c’est d’accepter son offre de 7000 $ pour partir, faute de quoi il ne voyait pas comment il allait pouvoir rétablir le débit d’eau », se rappelle Émilie.
Pour elle, ces manoeuvres relevaient de « tactiques d’intimidation » et de « harcèlement psychologique » : « Je ne leur faisais tellement plus confiance. Ils ont physiquement fait en sorte qu’il fallait que je quitte l’appartement. On n’était tellement pas bien chez nous que ç’a affecté notre bien-être. »
« C’était une guerre d’usure, soutient Benjamin. C’était rendu que j’étais nerveux quand je le voyais, quand je voyais son pick-up ou qu’il appelait. […] Il est venu à bout de tous ses locataires avec qui il a fait affaire de cette manière-là. »
Incapable de rester plus longtemps dans le logement avec ces problèmes d’eau, Émilie Karuna finit par accepter une offre de 6100 $ pour déménager ailleurs. Benjamin, lui, décide de contester son éviction devant la Régie en mettant en doute la réelle volonté d’Emmanuel Francoeur de réunir les deux logements du troisième étage. Selon lui, M. Francoeur est un spéculateur qui utilise des prétextes fallacieux pour déloger des locataires lorsque ceux-ci résistent.
Emmanuel Francoeur se défend d’avoir agi avec malveillance et les accusations de harcèlement psychologique des deux locataires le font sursauter. « Ce sont des accusations qui sont graves. Et d’avancer de telles choses, c’est grave », a-t-il signalé au Devoir lors d’un entretien téléphonique.
« On fait ces conversions en respectant la réglementation. Il y a des lois qui nous permettent de convertir en condos. Il y a des lois qui nous empêchent de reprendre des logements, mais on a le droit de prendre des ententes avec des locataires pour qu’on puisse convertir les immeubles par la suite », dit-il.
« J’ai fait plusieurs immeubles et je pense que 90 % des gens avec qui j’ai négocié pour racheter les baux étaient contents, poursuit-il. Mais Benjamin, lui, avait ses propres motivations et ça a viré comme ça a viré. Selon lui, je suis un propriétaire capitaliste dangereux qui se moque de tous ses locataires alors que moi, je considère que c’est faux. J’ai un côté humain et je fais en sorte que toutes les parties soient contentes au bout du compte. »
Il souligne que la somme offerte à Benjamin pour racheter son bail était bien supérieure à celle prescrite par la Régie du logement. Quant aux problèmes d’alimentation en eau, ils sont survenus en raison, notamment, de la vétusté de la tuyauterie centenaire, soutient-il. « Pour rétablir l’eau, il aurait fallu ouvrir les planchers et les plafonds pour une réparation qui, à mon avis, aurait été temporaire étant donné que le dossier était en processus devant la Régie. Je leur ai proposé un autre logement, mais ils ont refusé », dit-il.
« Benjamin voulait avoir 25 000 $ avant de partir. Mais il ne le dira pas que sa seule intention était d’avoir un gros chèque en fin de compte, avance-t-il. Je pense que j’ai été un propriétaire qui a quand même toujours ouvert la porte au dialogue, toujours répondu aux demandes des locataires. »
Benjamin Simard-Lachance a finalement perdu sa cause devant la Régie en avril dernier et il a dû se contenter d’une somme de 2100 $, équivalant à trois mois de loyer, ainsi qu’un remboursement de ses frais de déménagement. Entre-temps, il a déposé une requête devant la Régie pour dommages punitifs contre ses anciens propriétaires relativement aux problèmes d’eau. Il maintient lui aussi avoir subi du harcèlement psychologique.
Même s’il a perdu son logement et qu’il habite ailleurs, le locataire ne lâche pas prise et veut continuer à mener sa bataille pour que les règles de la Régie du logement changent et que les conversions en copropriétés ne se fassent plus au détriment des locataires. « Ce n’est pas une croisade. Je veux rendre service à tous les locataires qui me suivront. Il faut ouvrir les yeux à la Régie sur la nouvelle réalité de la spéculation », dit-il.








