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    La réplique › Histoire - Une erreur de plusieurs siècles enfin réparée

    21 juin 2012 |Annabel Loyola - Cinéaste et membre de la Société historique de Montréal et de la Société d’histoire et de généalogie du Plateau-Mont-Royal, l’auteure a reçu en 2010 la médaille de la Société historique de Montréal pour sa contribution à l’histoire de Montréal avec son film La Folle entreprise, sur les pas de Jeanne Mance. | Montréal
    Le déclencheur
     
    Relecture anachronique
    « […] l’année du 400e anniversaire de Maisonneuve aura finalement été celle de son déboulonnage. Au temps du Komintern, on trafiquait les photos officielles. Le 17 mai dernier, nos édiles municipaux se prenant pour des historiens se sont contentés, eux, de flanquer Maisonneuve d’une cofondatrice en la personne de Jeanne Mance. […] [Cela] constitue non seulement une relecture tout à fait anachronique de l’histoire, mais un véritable détournement à des fins idéologiques. »
     
    Christian Rioux, Le Devoir, 8 juin 2012.

    Cette reconnaissance officielle appuyée par un rapport exhaustif de Jacques Lacoursière et avalisée par plusieurs historiens est la juste réparation d’une erreur historique majeure perpétuée pendant plus de trois siècles.

     

    La notion de cofondatrice de Montréal n’est pas nouvelle, même si elle a toujours été employée de façon officieuse. La biographe de Jeanne Mance, Marie-Claire Daveluy, la nomme ainsi en 1934. Dom Guy-Marie Oury, son hagiographe, se contente pour sa part d’enlever le « co » de trop pour la nommer fondatrice de Montréal en 1983. En 1992, Jeanne Mance est nommée publiquement cofondatrice de Montréal, à l’occasion du 350e anniversaire de Montréal. Et il y en a d’autres qui, à la lueur de leurs lectures et de leurs recherches, ont très vite compris l’importance du rôle de Jeanne Mance dans la fondation de Montréal. Les Hospitalières les premières. Malheureusement, ce titre a été occulté dans les livres d’histoire pendant des siècles et le plus grand nombre a retenu Jeanne Mance comme étant uniquement la fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Montréal.

     

    Rôle crucial

     

    Pourtant, selon l’historien Marcel Trudel, « le rôle crucial de Jeanne Mance dans la fondation de Ville-Marie est reconnu publiquement lorsqu’elle est appelée à poser une pierre angulaire de l’église Notre-Dame en 1672 ». Vous accordez une importance particulière au fait que Maisonneuve ait coupé le premier arbre en arrivant. Avant de mourir, Jeanne Mance a pour sa part posé des gestes fondateurs de taille qui la mettent de son vivant sur un pied d’égalité avec Maisonneuve.

     

    À leur époque, on ne parle pas de fondateur ou de fondatrice. Avant même de fouler le sol de la Nouvelle-France, Maisonneuve et Jeanne Mance deviennent membres de la Société de Notre-Dame de Montréal et sont tous deux engagés par Jérôme le Royer de la Dauversière. Lui, pour s’occuper des choses « du dehors » (défricher, former un fort, la défense), et elle, pour s’occuper des choses « du dedans » (la gestion, l’économie, l’intendance, les finances et enfin, le soin des corps et des âmes).

     

    Maisonneuve n’a jamais été mandaté par le Roi, comme l’affirme l’historien que vous citez. En revanche, dans son Histoire du Montréal, leur contemporain Dollier de Casson mentionne qu’après avoir engagé Maisonneuve, les associés « avaient besoin d’une fille ou bien d’une femme de vertu assez héroïque et de résolution assez mâle pour venir en ce pays prendre le soin de toutes ces denrées et marchandises nécessaires à la subsistance de ce monde, et pour servir en même temps d’hospitalière aux malades et blessés ».

     

    On parlera ensuite des Véritables motifs de Messieurs et Dames de la Société de Notre-Dame de Montréal. Jeanne Mance étant la première femme membre suivie immédiatement de sa bienfaitrice madame de Bullion, le terme « et Dames » est ici justifié.

     

    Le jour de leur grand départ, Théophraste Renaudot ne retiendra d’ailleurs que le nom de la Damoiselle Mance dans son article paru dans la Gazette le 9 mai 1641. Et pour cause. Jeanne Mance embarque de La Rochelle à cette même date à bord d’un navire avec 12 hommes, et Maisonneuve à bord d’un autre navire avec 25 hommes. Pour la petite histoire, le bateau de Jeanne Mance arrive à Québec un mois avant celui de Maisonneuve et c’est elle qui rassure les troupes et dirige les opérations. Comme tous bons chefs d’entreprise, ils ne sont jamais partis ensemble. Lors de leurs voyages en France, il y en avait toujours un des deux qui restait en poste à Montréal pendant l’absence de l’autre.

     

    Contrairement à ce que vous affirmez, la parité homme-femme existe bel et bien dans le microcosme du projet de Montréal. La maxime en latin qui s’applique aux femmes du xviie siècle aut maritus, aut murus, pour « un mari ou un mur », ne s’applique pas à Jeanne Mance. Elle n’est ni veuve, ni mariée, ni religieuse. Cette célibataire laïque est pour le moins moderne. Revisiter l’histoire de Jeanne Mance telle qu’elle s’est réellement passée n’est en aucun cas un « détournement de l’histoire à des fins idéologiques ».

     

    Des oublis

     

    Pour revenir à cette citation de madame Habib, je crois plutôt que ce sont les hommes des XVIIIe et XIXe siècles qui ont « projeté leurs aspirations dans le passé » en faisant de ce gentilhomme désintéressé, dont on ignore totalement le portrait, un héros conquérant qu’ils ont représenté brandissant un étendard et surplombant un immense monument sur la Place d’Armes de Montréal avec, à ses pieds, une Jeanne Mance agenouillée soignant le doigt d’un petit Amérindien.

     

    Pourtant, c’est Jeanne Mance qui amène la majeure partie des fonds pour fonder Montréal. Comme le mentionne l’historienne Marie-Claire Daveluy, une somme colossale de 200 000 livres a été recueillie lors d’une assemblée de la Société de Notre-Dame de Montréal à Paris avant même que Montréal ne soit fondée, grâce à Jeanne Mance. Mais ça, on l’a oublié. En 1651, Jeanne Mance remet 22 000 livres de l’Hôtel-Dieu à Maisonneuve en lui demandant d’aller chercher en France cent colons. Cette somme a sauvé Montréal. Rien que ça. Certains historiens ajoutent même que ce geste de Jeanne Mance a sauvé le Canada tout entier.

     

    Jeanne Mance est présente à Paris lors de la cession de l’Île de Montréal aux Sulpiciens en 1663. C’est elle qui passe le flambeau des valeurs de la fondation pendant que Maisonneuve reste en poste à Montréal. Par ailleurs, comme le mentionne ma narration à la fin du film, « elle est la seule des membres fondateurs à être restée, à être décédée et à être inhumée à Montréal. Les autres n’ont jamais mis les pieds ici, quant à Maisonneuve, il est reparti et décédé à Paris ».


    ***

    Annabel Loyola - Cinéaste et membre de la Société historique de Montréal et de la Société d’histoire et de généalogie du Plateau-Mont-Royal, l’auteure a reçu en 2010 la médaille de la Société historique de Montréal pour sa contribution à l’histoire de Montréal avec son film La Folle entreprise, sur les pas de Jeanne Mance.

    ***
     

    Réponse du journaliste
     

    Madame,
     

    Que Jeanne Mance ait fait partie des fondateurs de Montréal, joué un rôle essentiel et même sauvé la colonie en 1653, personne ne le conteste. À ce titre, l’oeuvre immense de Jeanne Mance n’a nullement besoin d’être « réhabilitée ». C’est Dollier de Casson qui disait que Jeanne Mance s’occupait des choses « du dedans » (intendance, finances, soin des corps et des âmes). Elle était donc ministre des Finances et de la Santé, mais pas premier ministre.

     

    Comment imaginer qu’en pleine guerre contre les Iroquois, Montréal ait pu être fondée par quelqu’un d’autre qu’un chef militaire capable d’imposer par la force son autorité sur ces territoires vierges ? Si Jeanne Mance est l’égale de Maisonneuve, pourquoi n’abat-elle pas le premier arbre avec lui ? Pourquoi ne transporte-t-elle pas avec lui la croix sur le Mont-Royal ? Pourquoi ne gouverne-t-elle pas Montréal comme Maisonneuve le fera 20 ans durant ? En passant, l’historien Éric Bouchard n’a jamais dit que Maisonneuve avait été « mandaté » par le Roi pour fonder Montréal (comme l’a été Champlain pour fonder Québec), mais qu’il était « investi des pouvoirs souverains ». Sinon, au nom de qui rendait-il la justice et était-il gouverneur ?

     

    Votre vision contemporaine, romantique et féministe fait de Jeanne Mance une femme « à contre-courant de son époque » alors qu’elle était au contraire totalement éprise des idéaux de la réforme catholique de son temps et faisait d’abord oeuvre évangélisatrice. Si Marie-Claire Daveluy attribue à Jeanne Mance le titre de « cofondatrice », elle cite aussi Jérôme le Royer, Jean-Jacques Olier et Maisonneuve parmi les « fondateurs ». Concernant ce dernier, elle affirme que c’est bien lui qui fut « au Canada investi du pouvoir correspondant aux mêmes droits et devoirs des dirigeants en France, de la Société Notre-Dame de Montréal ».

     

    À moins évidemment de considérer comme vous le laissez entendre que, « occulté pendant des siècles », le rôle de Jeanne Mance ait été l’objet d’un sombre complot… qui reste à démontrer.


    ***
     

    Christian Rioux













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