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    CHUM - Rien d'une «tragédie québécoise»

    9 décembre 2010 |Alain Noël - Professeur de science politique à l'Université de Montréal et collaborateur régulier d'Options politiques | Montréal
    Le CHUM est-il vraiment une «tragédie québécoise»? Après tout, il y aura bel et bien un nouveau centre hospitalier, et plusieurs acteurs au centre du processus soutiennent le projet. Sur la photo: l’ombre de Jean Charest sur une maquette du futur CHUM.<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le CHUM est-il vraiment une «tragédie québécoise»? Après tout, il y aura bel et bien un nouveau centre hospitalier, et plusieurs acteurs au centre du processus soutiennent le projet. Sur la photo: l’ombre de Jean Charest sur une maquette du futur CHUM.
    La venue au monde du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) s'avère douloureuse. Le processus est long, complexe, controversé et coûteux, et les résultats demeurent encore incertains.

    Mais peut-on parler d'une «tragédie québécoise» comme le font Robert Lacroix et Louis Maheu dans le livre qu'ils viennent de publier? Après tout, il y aura bel et bien un nouveau centre hospitalier, et plusieurs acteurs au centre du processus soutiennent le projet.

    C'est que l'ancien recteur et son collègue de l'Université de Montréal ont une définition bien restrictive du succès. Pour eux, tout s'est joué sur l'emplacement. MM. Lacroix et Maheu ne parlent jamais, par exemple, du mode de réalisation en partenariat public-privé, même si celui-ci pose de toute évidence problème. De leur point de vue, c'est avant tout le site retenu qui rend la réussite impossible.

    Carte gagnante

    Au départ, presque tout le monde s'entendait sur le 6000, rue Saint-Denis, l'endroit privilégié par le gouvernement de Lucien Bouchard. Mais ce choix a été remis en question lors de l'arrivée au pouvoir de Jean Charest en avril 2003. Le nouveau ministre de la Santé, Philippe Couillard, favorisait plutôt le 1000, rue Saint-Denis, au centre-ville.

    Puis, une nouvelle option est apparue. Disposé à vendre les terrains de sa gare de triage d'Outremont, le Canadien Pacifique offrait à l'Université de Montréal un vaste espace lui permettant de regrouper à proximité de son campus toutes ses activités de formation et de recherche biomédicale, en lien avec le CHUM projeté et des entreprises en émergence, afin de créer un technopôle de la santé et du savoir.

    Avec ce projet, M. Lacroix et son équipe étaient convaincus de détenir la carte gagnante, d'autant plus qu'ils avaient l'appui d'hommes d'affaires comme Paul Desmarais père et Jean Coutu, de plusieurs médecins et chercheurs, de Lucien Bouchard et, surtout, du premier ministre Jean Charest.

    Mais M. Couillard n'avait pas dit son dernier mot. Fort de l'appui de la direction du CHUM existant — un réseau de trois hôpitaux affiliés à l'Université de Montréal — et d'une vaste coalition d'acteurs politiques et sociaux, le ministre de la Santé allait gagner la bataille de l'opinion publique et faire céder le premier ministre.

    Tout en admettant qu'eux-mêmes n'ont pas su créer des alliances larges soutenant leur projet — au-delà du milieu des affaires et du monde de la recherche —, MM. Lacroix et Maheu ont beaucoup de mal à expliquer ce qui s'est passé. Pourtant, la logique à l'oeuvre est inscrite dans l'histoire telle qu'ils la racontent.

    Arbitraire et mesquinerie

    Dans leur livre, en effet, ceux qui s'opposent au site Outremont n'ont jamais d'arguments, alors que la direction de l'Université de Montréal s'y distingue par ses décisions rationnelles et réfléchies. M. Couillard et ses fonctionnaires naviguent entre l'arbitraire et la mesquinerie. Le ministre, par exemple, aurait rejeté le 6000, rue Saint-Denis surtout pour se démarquer de ses prédécesseurs. Quant aux fonctionnaires, ils semblent uniquement motivés par le désir de contrôle. «Les bureaucrates de Québec et le ministre Couillard», concluent MM. Lacroix et Maheu, ne pouvaient tout simplement pas «accepter que l'Université de Montréal soit l'initiatrice de ce grand projet».

    Et la direction du CHUM, qui penche aussi pour le centre-ville? Elle agit simplement en «bon soldat» qui obéit aux diktats du ministère. Quant aux autres acteurs — une mouvance assez vague de groupes communautaires, de syndicats et d'artistes —, ils se braquent sur des positions purement politiques et s'arrêtent à des «divagations idéologiques» qui vont carrément à l'encontre du «bon sens».

    Mais comment, sans arguments valables, tous ces opposants ont-ils pu gagner la bataille de l'opinion publique? En misant sur les images, les symboles et les émotions, disent les auteurs, alors que l'Université essayait naïvement d'engager un «débat d'idées».

    Projet de société

    La rationalité battue par l'arbitraire et les émotions... Si c'est ce type d'analyse politique qui a guidé la direction de l'Université, on comprend mieux pourquoi M. Lacroix a perdu sa bataille. Il est rare, en effet, que les principes et les idées ne se trouvent que d'un seul côté.

    Le CHUM est bien plus qu'un hôpital. C'est un projet de société de plus de deux milliards de dollars, avec des incidences sur les services de santé, la formation, l'éducation supérieure, la recherche scientifique et le développement technologique, ainsi qu'un vaste projet de revitalisation urbaine et un symbole pour la recherche biomédicale et universitaire francophone.

    Sur un projet de cette nature, dont les implications à long terme sont par définition incertaines, il est normal que les évaluations et les opinions diffèrent. En démocratie, on fait le pari que les meilleures décisions naîtront du débat public. Évidemment, ce n'est pas toujours le cas. Mais le résultat est rarement une tragédie, sauf peut-être du point de vue de ceux qui perdent.

    La tragédie grecque met toujours en scène la perte irrémédiable du héros, qui est puni pour son hybris, c'est-à-dire son orgueil et sa démesure. En ce sens, il y a peut-être une part de tragédie dans l'histoire du CHUM.














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