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    Perspectives - Un autre long ruban de béton de trop

    Jean-Claude Germain
    17 novembre 2010 |Jean-Claude Germain | Montréal | Chroniques
    Richard Bergeron, le chef du parti Projet Montréal, n’a pas tort lorsqu’il décrit l’actuel échangeur Turcot comme «une structure urbaine d’une autre époque».<br />
    Photo: Olivier Zuida - Le Devoir Richard Bergeron, le chef du parti Projet Montréal, n’a pas tort lorsqu’il décrit l’actuel échangeur Turcot comme «une structure urbaine d’une autre époque».

    Né à Montréal en 1939, Jean-Claude Germain est écrivain, dramaturge et historien. Il a écrit et mis en scène une trentaine de pièces de théâtre, dirigé le Théâtre d’aujourd’hui de 1972 à 1982. Dernier ouvrage paru: La femme nue habillait la nuit. Nouvelles historiettes de la bohème, Hurtubise. (Photo Jean-Guy Thibodeau)

    Au Québec, un viaduc peut vous tomber inopinément sur la caboche. C'est arrivé! D'ailleurs, on s'y préparait depuis longtemps. Dans ma jeunesse, chaque fois qu'une voiture s'approchait d'un pont qui enjambait une route, on s'empressait de demander aux enfants de baisser la tête et de ne la relever qu'une fois la zone dangereuse franchie.

    Personnellement, j'ai été victime d'un rond-point contrarié, un peu comme ces centaines d'habitants de l'îlot d'habitation qui seront vraisemblablement expropriés pour faire place au nouvel échangeur Turcot. À la fin des années cinquante, nous fréquentions la plus imposante des stations caféiques de la bohème, L'Échouerie, à quelques pas de l'intersection des Pins et du Parc. La salle principale était immense, avec une mezzanine où l'on exposait des toiles, et à l'arrière, une sorte de verrière, où l'on pouvait manger dans une atmosphère plus intime. L'après-midi, avec ses joueurs d'échecs, ses liseurs, ses scribouilleurs et ses dessinateurs, L'Échouerie était un endroit essentiel pour apprendre à perdre son temps.

    Puis, sans tambour ni trompette, l'édifice fut rasé pour faire place à une excroissance cimentée, une verrue urbaine, pour le plus grand malheur des piétons et des cyclistes. Après quelques années, le ciment de l'échangeur des Pins et du Parc donnait déjà l'impression d'avoir été coulé cent ans plus tôt. L'intersection devint un non-lieu qui ne poussait pas au suicide, mais à la mélancolie.

    Puis, il y a quelques années, la verrue disparut et l'intersection devint un carrefour convivial qui a redonné toute sa noblesse à l'avenue du Parc et à l'avenue des Pins, son envol vers la montagne, comme une phrase délestée de ses adjectifs juxtaposés et multiplicateurs. La circulation s'en portant mieux, on a pu se demander quel intoxiqué du ciment avait eu l'idée de faire compliqué quand on pouvait faire simple.

    Un futur dépassé

    Richard Bergeron, le chef du parti Projet Montréal, n'a pas tort lorsqu'il décrit l'actuel échangeur Turcot comme «une structure urbaine d'une autre époque». La réalité est pire encore! C'est un échangeur du futur du passé. Un futur qui n'a plus rien de radieux. Un futur dépassé donc sans avenir. Pourquoi s'obstiner à faire revivre un ouvrage d'anticipation qui deviendra doublement obsolète dès son inauguration? Le monde imaginé et publicisé par la compagnie General Motors s'est évanoui avec la faillite et la déconfiture de sa génitrice. Ce qui était bon pour GM ne l'est plus pour l'Amérique!

    Il y a quelques mois, lors d'un colloque sur les autoroutes urbaines tenu à Montréal, John Norquist, ancien maire de Milwaukee et président du Congress of New Urbanism, déclarait devant les quelque 250 participants présents que la meilleure solution pour l'échangeur Turcot serait de le remplacer «par un réseau d'artères en surface, doté d'un rond-point, comme à Paris». Et d'ajouter que la nouvelle tendance en Amérique du Nord est d'envoyer les autoroutes à la casse comme les vieilles voitures.

    Doit-on s'étonner que les nouveaux plans de réfection de l'échangeur émanent de Québec? Il est bon de savoir que la Vieille Capitale manifeste un goût immodéré pour le béton. C'est la ville où l'on compte le plus de kilomètres d'autoroute par habitant en Amérique du Nord. Je tiens l'information de l'ex-maire Jean-Paul L'Allier. On avait prévu qu'en 2000, Quebec City compterait un million d'habitants. Depuis, en dehors des heures de pointe, les autoroutes qui ceinturent la ville invitent les baladeurs solitaires à musarder au volant.

    Rien de tel dans le labyrinthe Turcot. Si on le redressait à la verticale, ce serait sans doute le manège le plus épeurant de tous les temps, avec sa pléthore de culs-de-sac et de sorties qui étamperaient ses usagers dans le mur ou les éjecteraient dans le décor. C'est une impression qu'on peut ressentir lorsqu'on l'emprunte, tard la nuit, par un soir de pluie sans lune.

    Mais passons aux mesures positives! Tous les concepteurs du village de troglodytes, attaché à la falaise qui longera le nouvel échangeur, seront invités à donner la conférence de presse justifiant la convivialité présumée de leur projet au parc Viger, où le tintamarre assourdissant de la circulation n'a d'égal que la morosité taciturne du ciment.












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