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Méchante langue

Christian Rioux   2 octobre 2009  Montréal
Vue d'Europe, je dois vous dire que la petite polémique qui a entouré la qualité de l'anglais que parle la candidate Louise Harel avait un petit air surréaliste. J'allais dire colonisé, mais je me retiens.

Non pas qu'en France, en Allemagne ou en Espagne, on n'accorde pas d'importance à la connaissance de l'anglais. Au contraire, les élites parlent souvent un anglais excellent. Mais bien plutôt parce qu'on y est convaincu que le respect d'une langue étrangère exige parfois qu'on se taise si l'on n'est pas capable de parler cette même langue avec toute l'habileté nécessaire. Je m'explique.

J'ai suivi de nombreux chefs d'État et de gouvernements européens dans autant de grandes rencontres internationales. Combien de fois les ai-je vus refuser de répondre en anglais aux questions que leur posaient mes collègues américains et britanniques alors même qu'ils parlaient plutôt bien anglais?

Regardez José Luis Zapatero ou Angela Merkel discuter en privé avec Barack Obama dans les rencontres du G20 ou aux sommets de l'OTAN. Vous aurez compris qu'ils ne se parlent pas en latin et qu'ils n'ont pas besoin de traducteurs. Alors pourquoi refusent-ils, sauf à de rares exceptions, de s'exprimer en anglais publiquement? Tout simplement par respect pour leurs auditeurs!

Même avec une assez bonne connaissance, la plupart d'entre eux refuseront de parler anglais en public, sauf dans des cadres bien définis, de peur de ne pouvoir formuler toutes les nuances de leur pensée. Ils craindront avec raison de manquer de vocabulaire, d'hésiter, de trébucher et de faire des erreurs qui pourraient être mal interprétées. Si la plupart agissent ainsi lorsqu'il s'agit de répondre aux questions des journalistes, imaginez ce qu'ils diraient si on leur proposait un débat contradictoire qui exige une capacité de réplique peu commune.

C'est donc par respect pour leur public et pour eux-mêmes qu'ils préfèrent s'en remettre aux soins de traducteurs professionnels qui pourront exprimer leur pensée avec toutes les nuances nécessaires.

Le baragouin francophone qu'on entend quotidiennement à Ottawa est une chose parfaitement inimaginable en Europe. Pas même au parlement européen, où plutôt que de massacrer la langue de son voisin, on préférera avoir recours à la traduction. Combien de fois ai-je rêvé que nos ministres fédéraux se contentent de parler la seule langue qu'ils possèdent vraiment, c'est-à-dire généralement l'anglais, afin de ne pas avoir à reconstituer péniblement et parfois même à réécrire entièrement des déclarations truffées de phrases dont le sens se perdait dans le brouillard et qui n'étaient pas dignes d'un enfant de cinq ans.

On se souvient du triste spectacle que nous avait offert la présidente du Parti vert, Elizabeth May, lors d'un célèbre débat des chefs. La pauvre s'exprimait dans un sabir indigne de quelqu'un qui brigue les plus hautes fonctions. Quelles qu'aient été les bonnes intentions de son auteur — ce dont personne ne doute — ce jeu de massacre linguistique ne manifestait qu'un souverain mépris pour la langue. Comme si la traduction simultanée et les sous-titres avaient été inventés pour les bovins.

Mais le mythe du prétendu bilinguisme « canadian » ne souffre pas d'exception. Le Canada vit dans l'idéologie du bilinguisme exactement comme la défunte Union soviétique vivait dans celle du communisme. Le premier est d'ailleurs aussi bilingue que la seconde était communiste. Chacun sait qu'il est plus facile de parler français à Londres et à Madrid qu'à Toronto.

Je me souviens encore du discours que Tony Blair avait prononcé en français à l'Assemblée nationale française en 1998. Blair avait enfreint la règle précitée parce que le moment était solennel, qu'il pouvait s'en tenir à un texte écrit et, surtout, qu'il parlait un français châtié. Je crois même l'avoir entendu accorder des bouts d'interview en français. Pourtant, même avec le français le plus parfait, il aurait fallu qu'il soit pris d'un accès de folie pour accepter un débat politique dans une autre langue que la sienne.

On sentait bien que, pour Tony Blair, le français représentait une grande langue de culture. Il la traitait donc avec le respect dû à son rang. Récemment de passage à Avignon, le dramaturge Wajdi Mouawad expliqua que le Québec était le seul endroit de la francophonie où le français n'avait pas été la langue de l'élite, mais celle d'une minorité longtemps méprisée. Cela explique probablement pourquoi, venant d'un pays qui n'a pas de prétentions bilingues, Blair parlait un français aussi soigné. Cela explique probablement aussi pourquoi un homme politique comme Jack Layton, qui est né et a grandi au Québec, s'acharne à parler notre langue avec un accent populaire qui frise parfois la caricature.

On peut remercier Louise Harel de respecter suffisamment ses électeurs anglophones pour ne pas leur imposer la langue médiocre que tant d'autres nous infligent chaque jour. C'est ce qu'aurait fait n'importe quel politicien européen. Mais on a parfois l'impression que le Canada vit sur une autre planète.
 
 
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  • Lapirog
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 04h43
    Le Québec vit sur la planète Amérique du Nord.
    Ce n'est pas faire colonisé que de parler Anglais en Amérique du Nord. Cela me semble d'une telle évidence...

  • Georges Paquet
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 06h16
    Il y a une différence entre un discours et une négociation.
    Si les bons politiciens Européens que cotoie Christian Rioux tiennent à prononcer leurs discours en public dans la langue officielle de leur pays, il en va tout autrement en privé.

    Ceux qui ont participé à des discussions multilatérales, autant à l'ONU, à l'OCDE qu'à l'Union européenne, sur des questions complexes savent très bien que les documents de travail qui circulent entre les participants sont généralement écrits dans une langue (l'anglais) et très très rarement, dans plus de deux, et qu'une fois l'accord obtenu, ils sont traduits dans une variété de langues.

    Demandons également à Christian Rioux dans quelle langue conversent le Président Sarkosy et le Président Obama, une fois les discours terminés.

  • Lapirog
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 07h03
    Quand les médias français switchent graduellement pour l'anglais comme langue nationale.
    Assez étonnant vos remarques concernant le bilinguisme au Québec et la situation linguistique en France. Quand il est question de nouveaux termes linguistiques toujours inventés par le créatif monde Anglo-Saxon, le plus souvent reliés au monde informatique ou des affaires, les médias français ne se donnent pas la peine de créer des équivalents en français, ils adoptent les termes sans se poser de questions philosophiques comme nous le faisons en tombant assez souvent dans une anglophobie assez primaire. Je sais que certaines grandes entreprises françaises utilisent l'anglais pour des motifs d'efficacité,donc citer la France comme exemple à suivre dans ce domaine c'est de se tirer un peu dans le pied, ne trouvez-vouis pas? Si les Anglos du monde entier peuvent si facilement créer de nouveaux termes linguistiques si rapidement, c'est peut être due à la grande liberté qu'ont les individus qui n'ont pas à soumettre pour approbation, à des instances du savoir comme c'est le cas pour le monde francophone.

  • Marc A. Vallée
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 07h06
    Langues massacrées
    M. Rioux, vous touchez de nombreux concepts intéressants. Respect de la langue, langue de la minorité. Ce que je retiens finalement est le respect de l'auditeur. Au nom du bilinguisme canadien, on accepte que la langue française soit massacrée, sans respect pour l'auditeur. Le pendant de cela est que le monde est peuplé de gens qui massacrent l'anglais depuis qu'elle est devenue la lingua franca.

  • Jacques Lafond
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 08h21
    Propagande de Monsieur Rioux
    Vous desservez assez bien la cause de français à Montréal et au Québec avec votre article, Monsieur Rioux. Justifier de ne pas parler une langue parce qu'on ne la connaît pas assez bien, est signer l'arrêt de mort du français à Montréal et au Québec.

    Pas très brillant votre affaire.

    On doit, au contraire, encourager tout le monde à parler le français et à le parler le plus possible. On doit même encourager tous les francophones à parler leur langue le plus possible et ne pas continuellement ''shifter'' à l'anglais.

    Si Louise Harel refuse de parler l'anglais, la logique de ça est que c'est son droit, et que c'est aux anglophones du Québec à s'adapter. Point final.

  • Michel Simard
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 08h56
    M. Paquet veut-il dire que le français est une langue de traduction dans son beau pays ?
    Petits commentaires :
    @ M. Lapointe, ce n'est pas parce que le Québec vit sur la planète Amérique du Nord que cela dispense les Anglo-saxons et les immigrants d'utiliser la langue commune qui est le français, ce qui signifie qu'ils doivent la comprendre, la parler, la lire et l'écrire. Dire le contraire est souscrire à la théorie de l'obligation de la Nation québécoise de devenir bilingue puis anglaise suivant le crédo des archifédéralistes. Et combien de Québécois ont des contacts si nombreux avec l'Amérique du Nord, combien sont allés à Manhattan, Chicago, Los Angeles, Boston, San Francisco, Seattle, Dallas, Atlanta ? Combien sont seulement allés à Toronto, Thunder Bay, Calgary, Shediac ou Saint-Pierre-et-Miquelon ?

    2e observation : l'Amérique du Nord ne compte que 400 miilions d'habitants sur les quelque 7 milliards de Terriens. Donc, sur la planète où vit le Québec, on parle également le mandarin, le hindi, l'arabe, le russe, l'espagnol, le portugais, l'allemand. Plusieurs de ces langues ont autant de locuteurs que l'anglais. Le maire de Montréal devrait-il parler toutes ces langues ? Devrait-il parler les langues des minorités montréalaises les plus nombreuses ?

    @ M. Paquet. Je comprends de ce que vous dites que les négociations au Canada se passent toutes en anglais et que l'on traduit les textes dans toutes les autres langues comme le français après, pour faire semblant que le Canada est un pays bilingue suivant l'idéologie archifédéraliste dont vous êtes.

  • Sylvain Auclair
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 12h39
    Nous sommes une colonie britannique...
    et les États-Unis l'ont été. Donc, au sens propre du terme, utiliser l'anglais relève de la colonisation, point à la ligne.

  • Marc A. Vallée
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 12h53
    Et les universités
    Combien d'universités françaises ont leur site Web en anglais uniquement?

  • Réal Ouellet
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 12h57
    Les fédéraux
    Le français parlé par les représentants du fédéral est du baragouinage vous dites? Et c'est ainsi qu'au Québec, on prend des décisions et qu'au fédéral on "fait" des décisions.

  • Yves Côté
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 13h36
    Opposition aux arguments de Messieurs Lapointe et Paquet
    D'abord, dans les faits concrets, l'argument de la possibilité de converser en anglais pour le président Sarkozy ne tient pas. En France, tous les journalistes montrent, ou avouent bien penaudement s'ils sont de son bord politique, que le dit personnage est incapable d'aligner correctement trois mots en anglais, peu inporte les circonstances et les interlocuteurs...
    Ensuite, il ne me semble pas dû au hasard si l'endroit au monde où la créativité est la plus importance en matière d'invention de mots en français, plutôt que de se contenter d'un usage direct de mots anglais, ce soit le Québec...
    Et cela, de l'aveux même, et parfois de l'admiration, des Français eux-mêmes !
    Selon moi, les arguments servis ici comme se voulant tranchants ne convaincront personne, exeption faite bien sûr des individus qui voient un avenir radieux dans la dévalorisation du fait français en Amérique...
    A bon entendeur salut !

  • Claude L'Heureux
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 14h22
    Que de Gratton !
    Il me semble que la démonstration de monsieur Rioux est on ne peut plus claire: le représentant de chaque nation devrait parler dans sa langue et c'est aux journalistes et aux interprètes, si l'on veut les faire travailler (création d'emploi), à faire leur travail, ce qui n'empêche pas les chefs d'état polyglottes à employer la langue de l'autre quand celui-ci ne peut le faire, de personne à personne. Seul les Elvis Gratton, qui par définition, s'ignorent peuvent penser le contraire et, étrangement, ils sont nombreux à lire... Le Devoir ! Il y en a même qui rappellent, hors de propos, que les sherpa français parlent ou écrivent leurs textes en anglais. Bien oui, un colonisé peut être à la fois bachelier et français !

    Claude L'Heureux, Québec

  • Roland Berger
    Abonné
    vendredi 2 octobre 2009 15h26
    Merci à Monsieur Rioux
    Beau plaidoyer en faveur du respect des langues et de ceux et celles qui les parlent. Il faut en effet féliciter Louise Harel de ne pas avoir imiter ces élus anglophones fédéraux (ou provinciaux) dont le français écorchent les oreilles de tous les Canadiens et Canadiennes de langue française, sauf bien sûr ceux et celles qui les imitent, pensant ainsi se montrer intelligents. Tous les premiers ministres du Québec, souverainistes ou non, ne devraient jamais répondre en anglais aux questions posées en anglais. Ils se respecteraient ainsi eux-mêmes, comme ils respecteraient les gens qui les ont élus. Mais le colonialisme a ses racines dans l'inconscient.
    Roland Berger
    St. Thomas, Ontario

  • Christian Rioux
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 06h35
    Guido Westerwelle refuse de répondre à une question en anglais: «es ist Deutschland hier!»

  • Alain Lavallée
    Abonné
    lundi 5 octobre 2009 12h15
    au-delà de la mer d'anglos, un océan de latins
    Merci pour votre texte très éclairant M. Rioux.

    On nous répète à satiété que nous vivons dans une mer anglophone, il y a plus de 300 millions d'Anglos en Amérique, mais on oublie trop facilement qu'il y a près de 600 millions de Latinos en AMériques (espagnol 400 millions, portugais près de 200 millions...)

    Vous signalez qu'au Canada le "bilinguisme"" est une "idéologie", je préciserais... ""le bilinguisme anglais-français" est une idéologie ici... parce que quelqu'un qui est blingue français-espagnol, ou français portugais, ou français roumain, ou français arabe.... ce n'est pas considéré comme bilingue...

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