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Washington reproche à Martin de faire campagne sur son dos

Clairandrée Cauchy   14 décembre 2005  Canada
Les États-Unis, par la voix de leur ambassadeur au Canada, ont fait de sévères remontrances au premier ministre canadien Paul Martin hier en accusant ce dernier de mener sa campagne sur le dos des États-Unis. La critique n'a pas eu l'heur d'émouvoir le chef libéral, qui a saisi l'occasion pour se présenter une nouvelle fois comme un défenseur de la souveraineté canadienne.

Au cours d'une allocution devant le Canadian Club à Ottawa hier, l'ambassadeur américain David Wilkins a fait état de la profonde irritation de l'administration Bush devant les pointes que lui a lancées récemment le premier ministre Paul Martin.

«Il peut sembler astucieux sur le plan politique, en année électorale, de bomber le torse et de critiquer son ami et principal partenaire commercial. Mais c'est un terrain glissant. Nous devons tous espérer que cela n'aura pas d'effet à long terme sur les relations [canado-américaines]», a lancé l'ambassadeur Wilkins, allant même jusqu'à qualifier cette attitude de «toxique».

L'ambassadeur, qui est un proche du président américain George W. Bush, a ajouté qu'aux «dernières nouvelles, le nom des États-Unis ne figurait pas sur le bulletin de vote du 23 janvier».

S'il ne le nommait pas, il ne faisait pas de doute que l'ambassadeur visait directement le premier ministre Paul Martin, qui a fait monter d'un cran la tension déjà bien vive entre le Canada et les États-Unis la semaine dernière en dénonçant la position américaine sur les changements climatiques.

Sur ce sujet, M. Wilkins a rendu la monnaie de sa pièce au premier ministre canadien, notant que les États-Unis affichaient un bilan nettement meilleur que celui du Canada en matière de réduction des gaz à effet de serre. «Je soumets respectueusement à votre attention qu'en matière de "conscience globale", les États-Unis font leur bout de chemin», a déclaré l'ambassadeur.

L'épisode de la semaine dernière sur les changements climatiques vient s'ajouter à la liste de plus en plus longue des différends entre le gouvernement Martin et le voisin du Sud. En février dernier, Ottawa avait annoncé son refus définitif de participer au bouclier antimissile proposé par les Américains. En octobre, le gouvernement de Paul Martin avait menacé Washington de fermer les valves du pétrole canadien si les États-Unis ne pliaient pas dans le litige sur le bois d'oeuvre, allant même jusqu'à explorer la possibilité de trouver des débouchés chinois pour le pétrole canadien.

En ce qui a trait au bois d'oeuvre, l'ambassadeur a souligné que l'administration américaine avait réduit de moitié ses droits de douane sur le bois canadien la semaine dernière.

Martin «défend le pays»

Le premier ministre Paul Martin a accueilli les propos de l'ambassadeur avec un sourire amusé, s'empressant de jeter de nouveau de l'huile sur le feu. «J'ai raison sur le bois d'oeuvre, j'ai raison sur les changements climatiques, et que personne ne vienne me dire que je ne devrais pas défendre mon pays, je vais le faire», a-t-il lancé sur un ton catégorique alors qu'il faisait campagne en Colombie-Britannique.

Il a nié prendre pour cible les États-Unis dans le cadre de sa stratégie électorale. «Lorsqu'on a des amis, on a beaucoup de choses en commun. Mais on peut avoir des désaccords avec nos amis et c'est le rôle du premier ministre du Canada de défendre les intérêts et les valeurs du Canada. Que nos amis n'aiment pas ce qu'on dit, bien, c'est la vie», a fait valoir M. Martin, qui avait pourtant fait du rapprochement avec les États-Unis un des thèmes de sa course au leadership.

N'empêche, depuis le début de la campagne, il ne manque pas une occasion de casser du sucre sur le dos du pays de l'oncle Sam. En plus de les citer parmi les deux pays «récalcitrants» en ce qui concerne le dossier sur les changements climatiques et de s'afficher au côté de l'ex-président Bill Clinton, M. Martin a accusé les États-Unis d'être en partie responsables de la flambée de crimes violents au pays en raison de la contrebande d'armes de poing. Il rappelle systématiquement que le Canada a dit non au bouclier antimissile et refusé de prendre part à la guerre en Irak.

De plus, la controversée publicité qui parodie la Ligue nationale d'improvisation met en scène une membre de l'équipe libérale qui déclare: «On va avoir une politique étrangère différente des États-Unis.»

S'il prend ses distances de l'administration Bush, le chef libéral essaie de peindre son adversaire Stephen Harper aux couleurs de la Maison-Blanche.

«Si la thèse, qui est la thèse de M. Harper, c'est que la seule façon d'avoir de bonnes relations avec les États-Unis c'est de tout concéder aux États-Unis, je n'accepte pas ça du tout», a-t-il martelé.

Depuis la dernière campagne électorale, alors que le sujet du bouclier antimissile avait été largement discuté, Stephen Harper tente de se départir de l'image de politicien favorable aux États-Unis. La semaine dernière, une chronique parue dans un journal conservateur américain, le Washington Times, le décrivait encore comme le «politicien le plus proaméricain en Occident», soulignant que son élection serait un «cadeau de Noël» pour le président Bush.

Alors que les relations canado-américaines reviennent à l'avant-plan de la bataille électorale, M. Harper a minimisé hier l'importance de cet article, notant qu'il s'agissait de l'opinion d'un seul individu.

Le chef du Bloc québécois a quant à lui invité les électeurs à ne pas se laisser bercer par les beaux discours de Paul Martin qui affichent une fermeté à l'égard des États-Unis. «Paul Martin, trop souvent, ne joint pas le geste à la parole. C'est-à-dire qu'il préfère dénoncer et moi, je pense qu'on devrait moins dénoncer et plutôt agir», a déclaré Gilles Duceppe, ajoutant que si M. Martin était «cohérent», il y a longtemps que l'industrie du bois d'oeuvre aurait eu des garanties de prêt.

Avec la Presse canadienne
 
 
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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    mercredi 14 décembre 2005 14h38
    Remontrances américaines, et alors!
    Ce n'est pas la première fois qu'un ambassadeur des États-Unis en poste à Ottawa se permet de critiquer la politique canadienne, sans prendre la précaution - ou la politesse - de retourner dans son pays pour le faire. Il y a quelque chose d'exaspérant dans cette sorte de «contrôle» que l'administration américaine exerce sur la politique intérieure du Canada. On se souviendra des commentaires acides de Paul Cellucci, le précédent ambassadeur américain, lorsque le Canada a refusé de s'associer à l'invasion de l'Irak par les É.-U., non approuvée par l'ONU, et l'annulation de la visite de G.W. Bush au Canada qui s'en est suivie. L'administration américaine actuelle a tendance à considérer le Canada comme un partenaire à sa botte et Paul Martin a raison de réaffirmer haut et fort l'indépendance politique du Canada.

    Cette attitude, faut-il le rappeler, fait partie de la diversification de la politique étrangère du Canada. La tâche consistant à réviser la politique étrangère du Canada avait été confiée sous contrat en janvier dernier à Jennifer Welsh, une boursière de la fondation Rhodes, originaire de la Saskatchewan, qui vit au Royaume-Uni depuis cinq ans et enseigne les relations internationales à la célèbre université britannique d'Oxford, en vue d'introduire dans cette politique une nouvelle vision d'ensemble. Paul Martin n'était pas satisfait du travail effectué dans ce domaine par son gouvernement.

    Dans son livre, At Home in the World: Canada's Global Vision for the 21st Century (Toronto, HarperCollins, 2004), madame Welsh déclare que «le Canada doit cesser de se définir par rapport aux États-Unis. Cette pensée n'a mené qu'à des politiques pro-américaines ou anti-américaines qui ont nui aux intérêts du pays». C'est bel et bien dit.

    L'histoire des relations du Canada avec les États-Unis est marquée par quelques froids, de nature plus ou moins glaciale. John G. Diefenbaker et John F. Kennedy se sont affrontés à propos de Cuba, de la course aux armements et du commerce. Dans les années 1960, Lester B. Pearson s'opposait à la guerre du Vietnam. En 1983, l'initiative de paix de Pierre Elliott Trudeau (interdiction des essais nucléaires, processus de consultation entre l'OTAN et les pays de l'Est, etc.) s'est heurté à un mur américain.
    Un vieux proverbe, que l'on retrouve en nombre de langues, pourrait en donner un reflet : «Les bons comptes font les bons amis». Autrement dit, de bonnes relations amicales avec les États-Unis, notre premier partenaire commercial, ne consistent pas à s'écraser devant ce pays, mais bien plutôt à affirmer notre autonomie avec fermeté. On a toujours en mémoire, comme exemple de sujétion aux politiques américaines qui a nui à nos intérêts, le cas de l'avion Arrow d'Avro, qui aurait pu voler deux fois pus vite que le son, à 2 240 km/h, ce qui en aurait fait l'avion de combat le plus rapide. Mais, le vendredi 20 février 1959 (le vendredi noir), le gouvernement conservateur de John Diefenbaker annulait le projet Arrow et marquait la fin d'un rêve pour les 2 000 ingénieurs et 12 000 cadres et employés de l'usine. Les pressions ou les «offres» américaines seraient en cause, ainsi sans doute que le désir de réchauffer l'atmosphère refroidie quelque peu par les propos du même de Diefenbaker.

    Le refus du Canada de s'associer aux États-Unis dans leur invasion de l'Irak, dans leur embargo contre Cuba ou d'accepter des missiles à têtes nucléaires sur son sol sont des exemples d'autonomie face aux États-Unis. Le refus de participer au bouclier antimissile est un dernier exemple d'indépendance. La rencontre Bush-Martin de janvier dernier, comme les énoncés d'une politique étrangère plus ouverte de la secrétaire d'État Rice à l'égard de pays hostiles à la guerre d'Irak semblent montrer que la fermeté ne s'oppose pas nécessairement à de bonnes relations politique et économiques.

    Que les États-Unis soient le premier partenaire commercial du Canada est un fait. Cela ne doit cependant pas commander la politiques étrangère du Canada et en faire un État dans la mouvance américaine. En ce sens, il vaut la peine de reprendre la conclusion d'un article de Jean-Robert Sansfaçon paru dans Le Devoir du 4 avril 2005, sous le titre «Du nerf!». «Si le Canada ne tape jamais du poing sur la table, il ne parviendra pas à faire respecter les décisions des tribunaux internationaux en sa faveur.» Et avec le bois d'oeuvre, les occasions de taper du poing ne manquent pas.

    Que Paul Martin exploite le filon de l'autonomie canadienne en campagne électorale n'a rien de surprenant. On ne saurait oublier que son rival, S. Harper, est vu d'un bon oeil à Washington. Voici ce qu'écrit Patrick Basham dans un article du Washingon Times du 2 décembre 2005, sous le titre « Gift from Canada? ». « Pourquoi le président Bush espère que Noêl viendra un peu plus tard cette année? Parce que le 23 janvier, le Canada peut élire le politicien le plus proaméricain en Occident. L'économiste du libre échange Stephen Harper, chef du Parti conservateur, est en faveur du libre-échange, en faveur de la guerre en Irak, contre le protocole de Kyoto et socialement conservateur. Que se pousse Tony Blair: s'il est élu, M. Harper deviendra rapidement le nouveau meilleur ami de M. Bush sur le plan international et le porte-étendard de son leader étranger idéal.» On se rappelle que S. harper était bien favorable à la participation du Canada à la guerre en Irak. Heureusement., J. Chrétien et le parti libéral nous ont évité le bourbier irakien. «Si la thèse, qui est la thèse de M. Harper, c'est que la seule façon d'avoir de bonnes relations avec les États-Unis c'est de tout concéder aux États-Unis, je n'accepte pas ça du tout», répète Paul Martin et on le comprend.

    On le sait d'expérience, l'amitié - même entre des peuples - consiste aussi à faire valoir son point de vue, lorsqu'il est fondé. Certes, dans la difficile situation où se trouve G.W. Bush, avec les plus défavorables sondages en sa faveur qu'un président ait jamais eus, les critiques canadiennes l'agacent. Mais, c'est bien à lui et à sa politique qu'il doit s'en prendre et non au Canada. Et l'intervention de l'ambassadeur dans les élections fédérales est mal venue, car elle peut s'interpréter, à la lumière des commentaires du Washington Times, comme un coup de pouce à S. Harper, ce qui s'appelle de l'ingérence.

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