Parti libéral du Canada - L'heure de vérité a sonné pour Paul Martin
29 novembre 2005
Canada
Photo : Agence Reuters
Paul Martin
Le gouvernement libéral minoritaire de Paul Martin s'est dissous hier soir dans une atmosphère de fin de régime: non seulement les milliards se sont-ils abattus sur les contribuables, mais les nominations se sont multipliées. Car le Parti libéral du Canada, et en premier chef M. Martin, joue son va-tout avec cette élection. Pour la première fois en 12 ans, la compétition sera réelle et menaçante.
Ottawa — Paul Martin est arrivé en héros à la tête de son parti il y a presque deux ans. Sa descente aux enfers est connue: rapport accablant de la vérificatrice générale sur le programme des commandites, gouvernement minoritaire, révélations fracassantes devant le juge John Gomery.
Si Paul Martin n'arrive pas à gagner un gouvernement majoritaire à ses troupes cette fois-ci — ou pire, un gouvernement tout court — ses jours seront comptés. Déjà la relève pousse derrière. L'ex-ministre Martin Cauchon ne s'en cache même pas. Les noms de Frank McKenna, ex-premier ministre du Nouveau-Brunswick et actuel ambassadeur à Washington, et de l'intellectuel Michael Ignatieff circulent aussi. Ce dernier, en qui plusieurs voient un nouveau Pierre Elliott Trudeau, se présentera dans la circonscription ontarienne d'Etobicoke-Lakeshore.
Le hic pour Paul Martin, c'est qu'il n'a pas un bilan très touffu sur lequel s'appuyer pendant cette campagne. Le déversement d'annonces et de déclarations d'intention au cours des deux dernières semaines n'y est pas étranger. Elles serviront d'arguments de vente.
Un des grands coups réussis par les libéraux pendant leur mandat aura été de s'entendre rapidement avec toutes les provinces pour transférer une partie de la taxe sur l'essence aux villes. On se souviendra aussi de ce premier ministre comme celui ayant mis sur pied deux commissions d'enquête que son prédécesseur, pourtant de même allégeance politique, avait refusé de créer: celle sur Maher Arar et celle sur le programme des commandites. Le souci de transparence de Paul Martin aura toutefois été moins payant politiquement que le refus d'aller au fond des choses ne l'aura été pour Jean Chrétien.
Paul Martin aura aussi signé une généreuse entente sur la santé avec les provinces de 41 milliards de dollars sur 10 ans, entente asymétrique de surcroît qui, si elle a satisfait le Québec, a enflammé le reste du pays. L'approche de Paul Martin en matière de fédéralisme, que tous prédisaient rafraîchissante, a été difficile à cerner. En octobre l'an dernier, le premier ministre imposait aux provinces une indexation du régime de péréquation d'une valeur de 1,1 milliard jugée insuffisante. Le premier ministre de Terre-Neuve, Dany Williams, claquait la porte. Quelques mois plus tard, M. Martin signait des ententes à la pièce avec Terre-Neuve (2 milliards en huit ans) et la Nouvelle-Écosse (830 millions de dollars) leur permettant de conserver la totalité de leurs revenus pétroliers, puis avec l'Ontario (5,75 milliards en cinq ans).
«Notre succès ne sera pas mesuré par le niveau de confrontation, mais par le niveau de concertation», avait clamé Paul Martin dans les premiers jours de son mandat. Pourtant, c'est bien le ton de la confrontation qui a caractérisé les rapport entre Ottawa et Québec sur plusieurs fronts: la place de la province sur la scène internationale, les garderies et, tout récemment, le protocole de Kyoto.
Déficit démocratique
M. Martin voulait, et c'était un de ses thèmes les plus chers, mettre un terme au «déficit démocratique», cette concentration des pouvoirs entre les mains du premier ministre et de son entourage. Deux ans plus tard, bien peu de choses ont changé. Les libéraux autres que les stars se plaignent encore de la toute puissance de ses consultants de toujours, Scott Reid, Terry O'Leary ou encore David Herle.
Le ménage à Ottawa a surtout pris la forme de multiples plans pour améliorer la responsabilisation de la fonction publique concoctés par le président du Conseil du Trésor, Reg Alcock. Quelques ex-hauts fonctionnaires ont dénoncé dans les journaux cette multiplication de normes. «Sheila Fraser n'a pas dit que le gouvernement avait besoin de davantage de règles. Elle n'a pas dit que le gouvernement avait besoin de règles plus efficaces ou un meilleur système de gestion. Elle a dit que les règles n'avaient pas été respectées», a déclaré Arthur Kroeger, un ex-sous-ministre réputé à Ottawa.
Les libéraux ont aussi lancé, avec beaucoup de retard, la nouvelle politique étrangère canadienne dite «intégrée» au printemps dernier. Passée largement inaperçue parce que diffusée pendant les témoignages fracassants devant le juge Gomery, cette politique n'a pas rassasié les intervenants qui l'attendaient. Sa pièce maîtresse consiste à réduire de 150 à 25 le nombre de pays récipiendaires de l'aide canadienne et d'instaurer une chaîne de commandement unique en cas de catastrophe au Canada.
Sur le plan législatif, le bilan du gouvernement minoritaire Martin est maigre et, n'eût été d'un blitz de toute dernière minute jeudi et vendredi dernier au Sénat, il aurait été famélique. Le morceau le plus important a été de permettre le mariage homosexuel. Au nombre des projets de loi adoptés à toute vapeur vendredi par les sénateurs, il y a celui protégeant les dénonciateurs, un autre obligeant les télémarketeurs à respecter le désir des citoyens ne voulant pas être dérangés à la maison, un autre encore permettant le versement de chèques aux familles pauvres pour compenser la hausse des coûts de chauffage.
Au nombre de ceux morts au combat, il y a celui qui décriminalisait la marijuana et son projet-frère permettant aux policiers d'effectuer des prélèvements corporels sur un conducteur soupçonné d'être sous l'effet de la drogue. Celui condamnant la traite des personnes, si cher au ministre de la Justice Irwin Cotler, n'a pas abouti. Et le (classique!) projet de loi contre la cruauté envers les animaux est lui aussi mort au feuilleton... pour la cinquième fois depuis 1999.
Au cours des deux dernières semaines, les libéraux se sont toutefois empressés de déposer une multitude de projets de loi tous caducs aujourd'hui. Gageons qu'ils s'en serviront en campagne pour accuser les partis d'opposition d'avoir joué les fossoyeurs de ces intentions législatives.
Plusieurs de ces projets mort-nés visaient à modifier le Code criminel tel que le réclamaient les conservateurs et à qui les libéraux avaient fait la sourde oreille jusqu'à présent: un relèvement des peines minimales pour les crimes commis avec une arme à feu, un autre pour prévenir «la course de rue». Ce dernier était réclamé depuis près de trois ans par le député conservateur Chuck Cadman, un homme qui s'est lancé en politique après l'assassinat gratuit de son jeune fils. Il réclamait des peines plus sévères contre les jeunes délinquants. M. Cadman est décédé cet été. Devenu député indépendant, c'est lui qui avait maintenu les libéraux au pouvoir au printemps en votant contre une motion de censure de Stephen Harper.
Des chaudes luttes
Cette fois encore, la lutte électorale se mènera en Ontario où les libéraux détiennent 74 sièges (après avoir attiré dans son giron Belinda Stronach et perdu deux soldats devenus indépendants, Carolyn Parrish et Pat O'Brien). Les conservateurs en détiennent 23 et le NPD, 7. Au Québec, le PLC nourrit quelques espoirs avec Chicoutimi-Le Fjord, qu'André Harvey avait perdu en 2004 par moins de 1000 voix. On espère récupérer Compton-Stanstead et Shefford. On mise aussi sur Marc Garneau pour reconquérir Vaudreuil-Soulages. Les bloquistes seront évidemment actifs dans ces mêmes circonscriptions et tenteront de voler deux sièges de ministres, ceux de Pierre Pettigrew et Liza Frulla sur l'île de Montréal. Le Bloc québécois détient 53 sièges au Québec (après le départ de Stéphane Gagnon pour la scène provinciale) et le PLC, 21.
La Colombie-Britannique sera un autre terrain de jeu féroce pour les libéraux. Ils y détiennent pour l'instant huit sièges sur un total de 36. Les conservateurs en ont 22 et les néo-démocrates, cinq. En 2004, les libéraux avaient obtenu 28,6 % des voix, le PC 36,3 % et le NPD 26,6 %. Or, selon le sondage le plus récent, ces pourcentages se sont renversés. Les libéraux seraient à 43 %, le NPD à 33 % et les conservateurs fermeraient la marche avec 21 %.
En attendant, les libéraux n'ont pas pris de risque. Les nominations judiciaires se sont multipliées la semaine dernière: neuf mercredi et jeudi dernier (et Le Devoir n'a pas été exhaustif dans cette compilation), deux nominations diplomatiques le lendemain de même que des nominations à des organismes aussi divers que le tribunal d'appel des transports, le Fondation canadienne des relations raciales, le Musée canadien de la nature et la Commission canadien d'examen des biens culturels.
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Rectificatif du 30/11/2005
Une erreur s’est glissée dans le bilan du gouvernement minoritaire de Paul Martin. Le projet de loi sur la traite des personnes, si cher au ministre de la Justice, Irwin Cotler, a bel et bien été adopté lors du blitz législatif de vendredi au Sénat. Le site Internet du Parlement du Canada n’avait pas été mis à jour correctement. Nos excuses.
Ottawa — Paul Martin est arrivé en héros à la tête de son parti il y a presque deux ans. Sa descente aux enfers est connue: rapport accablant de la vérificatrice générale sur le programme des commandites, gouvernement minoritaire, révélations fracassantes devant le juge John Gomery.
Si Paul Martin n'arrive pas à gagner un gouvernement majoritaire à ses troupes cette fois-ci — ou pire, un gouvernement tout court — ses jours seront comptés. Déjà la relève pousse derrière. L'ex-ministre Martin Cauchon ne s'en cache même pas. Les noms de Frank McKenna, ex-premier ministre du Nouveau-Brunswick et actuel ambassadeur à Washington, et de l'intellectuel Michael Ignatieff circulent aussi. Ce dernier, en qui plusieurs voient un nouveau Pierre Elliott Trudeau, se présentera dans la circonscription ontarienne d'Etobicoke-Lakeshore.
Le hic pour Paul Martin, c'est qu'il n'a pas un bilan très touffu sur lequel s'appuyer pendant cette campagne. Le déversement d'annonces et de déclarations d'intention au cours des deux dernières semaines n'y est pas étranger. Elles serviront d'arguments de vente.
Un des grands coups réussis par les libéraux pendant leur mandat aura été de s'entendre rapidement avec toutes les provinces pour transférer une partie de la taxe sur l'essence aux villes. On se souviendra aussi de ce premier ministre comme celui ayant mis sur pied deux commissions d'enquête que son prédécesseur, pourtant de même allégeance politique, avait refusé de créer: celle sur Maher Arar et celle sur le programme des commandites. Le souci de transparence de Paul Martin aura toutefois été moins payant politiquement que le refus d'aller au fond des choses ne l'aura été pour Jean Chrétien.
Paul Martin aura aussi signé une généreuse entente sur la santé avec les provinces de 41 milliards de dollars sur 10 ans, entente asymétrique de surcroît qui, si elle a satisfait le Québec, a enflammé le reste du pays. L'approche de Paul Martin en matière de fédéralisme, que tous prédisaient rafraîchissante, a été difficile à cerner. En octobre l'an dernier, le premier ministre imposait aux provinces une indexation du régime de péréquation d'une valeur de 1,1 milliard jugée insuffisante. Le premier ministre de Terre-Neuve, Dany Williams, claquait la porte. Quelques mois plus tard, M. Martin signait des ententes à la pièce avec Terre-Neuve (2 milliards en huit ans) et la Nouvelle-Écosse (830 millions de dollars) leur permettant de conserver la totalité de leurs revenus pétroliers, puis avec l'Ontario (5,75 milliards en cinq ans).
«Notre succès ne sera pas mesuré par le niveau de confrontation, mais par le niveau de concertation», avait clamé Paul Martin dans les premiers jours de son mandat. Pourtant, c'est bien le ton de la confrontation qui a caractérisé les rapport entre Ottawa et Québec sur plusieurs fronts: la place de la province sur la scène internationale, les garderies et, tout récemment, le protocole de Kyoto.
Déficit démocratique
M. Martin voulait, et c'était un de ses thèmes les plus chers, mettre un terme au «déficit démocratique», cette concentration des pouvoirs entre les mains du premier ministre et de son entourage. Deux ans plus tard, bien peu de choses ont changé. Les libéraux autres que les stars se plaignent encore de la toute puissance de ses consultants de toujours, Scott Reid, Terry O'Leary ou encore David Herle.
Le ménage à Ottawa a surtout pris la forme de multiples plans pour améliorer la responsabilisation de la fonction publique concoctés par le président du Conseil du Trésor, Reg Alcock. Quelques ex-hauts fonctionnaires ont dénoncé dans les journaux cette multiplication de normes. «Sheila Fraser n'a pas dit que le gouvernement avait besoin de davantage de règles. Elle n'a pas dit que le gouvernement avait besoin de règles plus efficaces ou un meilleur système de gestion. Elle a dit que les règles n'avaient pas été respectées», a déclaré Arthur Kroeger, un ex-sous-ministre réputé à Ottawa.
Les libéraux ont aussi lancé, avec beaucoup de retard, la nouvelle politique étrangère canadienne dite «intégrée» au printemps dernier. Passée largement inaperçue parce que diffusée pendant les témoignages fracassants devant le juge Gomery, cette politique n'a pas rassasié les intervenants qui l'attendaient. Sa pièce maîtresse consiste à réduire de 150 à 25 le nombre de pays récipiendaires de l'aide canadienne et d'instaurer une chaîne de commandement unique en cas de catastrophe au Canada.
Sur le plan législatif, le bilan du gouvernement minoritaire Martin est maigre et, n'eût été d'un blitz de toute dernière minute jeudi et vendredi dernier au Sénat, il aurait été famélique. Le morceau le plus important a été de permettre le mariage homosexuel. Au nombre des projets de loi adoptés à toute vapeur vendredi par les sénateurs, il y a celui protégeant les dénonciateurs, un autre obligeant les télémarketeurs à respecter le désir des citoyens ne voulant pas être dérangés à la maison, un autre encore permettant le versement de chèques aux familles pauvres pour compenser la hausse des coûts de chauffage.
Au nombre de ceux morts au combat, il y a celui qui décriminalisait la marijuana et son projet-frère permettant aux policiers d'effectuer des prélèvements corporels sur un conducteur soupçonné d'être sous l'effet de la drogue. Celui condamnant la traite des personnes, si cher au ministre de la Justice Irwin Cotler, n'a pas abouti. Et le (classique!) projet de loi contre la cruauté envers les animaux est lui aussi mort au feuilleton... pour la cinquième fois depuis 1999.
Au cours des deux dernières semaines, les libéraux se sont toutefois empressés de déposer une multitude de projets de loi tous caducs aujourd'hui. Gageons qu'ils s'en serviront en campagne pour accuser les partis d'opposition d'avoir joué les fossoyeurs de ces intentions législatives.
Plusieurs de ces projets mort-nés visaient à modifier le Code criminel tel que le réclamaient les conservateurs et à qui les libéraux avaient fait la sourde oreille jusqu'à présent: un relèvement des peines minimales pour les crimes commis avec une arme à feu, un autre pour prévenir «la course de rue». Ce dernier était réclamé depuis près de trois ans par le député conservateur Chuck Cadman, un homme qui s'est lancé en politique après l'assassinat gratuit de son jeune fils. Il réclamait des peines plus sévères contre les jeunes délinquants. M. Cadman est décédé cet été. Devenu député indépendant, c'est lui qui avait maintenu les libéraux au pouvoir au printemps en votant contre une motion de censure de Stephen Harper.
Des chaudes luttes
Cette fois encore, la lutte électorale se mènera en Ontario où les libéraux détiennent 74 sièges (après avoir attiré dans son giron Belinda Stronach et perdu deux soldats devenus indépendants, Carolyn Parrish et Pat O'Brien). Les conservateurs en détiennent 23 et le NPD, 7. Au Québec, le PLC nourrit quelques espoirs avec Chicoutimi-Le Fjord, qu'André Harvey avait perdu en 2004 par moins de 1000 voix. On espère récupérer Compton-Stanstead et Shefford. On mise aussi sur Marc Garneau pour reconquérir Vaudreuil-Soulages. Les bloquistes seront évidemment actifs dans ces mêmes circonscriptions et tenteront de voler deux sièges de ministres, ceux de Pierre Pettigrew et Liza Frulla sur l'île de Montréal. Le Bloc québécois détient 53 sièges au Québec (après le départ de Stéphane Gagnon pour la scène provinciale) et le PLC, 21.
La Colombie-Britannique sera un autre terrain de jeu féroce pour les libéraux. Ils y détiennent pour l'instant huit sièges sur un total de 36. Les conservateurs en ont 22 et les néo-démocrates, cinq. En 2004, les libéraux avaient obtenu 28,6 % des voix, le PC 36,3 % et le NPD 26,6 %. Or, selon le sondage le plus récent, ces pourcentages se sont renversés. Les libéraux seraient à 43 %, le NPD à 33 % et les conservateurs fermeraient la marche avec 21 %.
En attendant, les libéraux n'ont pas pris de risque. Les nominations judiciaires se sont multipliées la semaine dernière: neuf mercredi et jeudi dernier (et Le Devoir n'a pas été exhaustif dans cette compilation), deux nominations diplomatiques le lendemain de même que des nominations à des organismes aussi divers que le tribunal d'appel des transports, le Fondation canadienne des relations raciales, le Musée canadien de la nature et la Commission canadien d'examen des biens culturels.
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Rectificatif du 30/11/2005
Une erreur s’est glissée dans le bilan du gouvernement minoritaire de Paul Martin. Le projet de loi sur la traite des personnes, si cher au ministre de la Justice, Irwin Cotler, a bel et bien été adopté lors du blitz législatif de vendredi au Sénat. Le site Internet du Parlement du Canada n’avait pas été mis à jour correctement. Nos excuses.
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