vendredi 10 février 2012 Dernière mise à jour 01h24
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Lady Mi

3 octobre 2005  Canada
Le vrai discours de Michaëlle Jean est contenu dans ses armoiries personnelles. L'écu est surmonté d'un coquillage et d'une chaîne brisée rappelant le Marron inconnu d'Albert Mangonès, monument conservé à Port-au-Prince représentant un esclave en fuite qui appelle au soulèvement. Célébration de la liberté, victoire de ses ancêtres contre l'esclavage.

De part et d'autre sont illustrées deux figures féminines incarnant la sagesse, la clairvoyance, la paix et le rôle joué par les femmes en faveur de la justice sociale.

Michaëlle Jean EST cette femme noire émancipée, libre, la preuve que «tous les possibles sont permis en ce pays». Ce qui lui arrive est «une étincelle d'espoir» de liberté et de reconnaissance pour toutes les femmes noires, celles qui ont réussi, mais qu'on célèbre trop peu, et celles qui restent exclues et qui pourraient voir en elle une chance que la lumière éclaire aussi leur vie. À ce titre, elle a déjà réussi.

***

J'étais, mardi dernier, à Rideau Hall, parmi les invités à la réception offerte par notre Lady Mi nationale, après son installation, en présence de sa famille, ses amis et d'ex-collègues dans une atmosphère chaleureuse et informelle. Il y avait donc, ce jour-là, un séparatiste à Rideau Hall. Honnêtement, je ne crois pas que j'étais le seul. Je ne parle pas ici de son mari Jean-Daniel Lafond qui s'expliquera lui-même de ses écrits et du communiqué annonçant que ni lui ni sa femme n'ont jamais adhéré à un parti ou à l'idéologie souverainiste.

Moi non plus, d'ailleurs, je n'ai jamais adhéré à un parti ou à l'idéologie souverainiste. Au parti pour des raisons professionnelles. À l'idéologie parce qu'à mes yeux la souveraineté du Québec n'est pas une idéologie. C'est un projet, un moyen, un statut, un objectif. La rhétorique ne fait pas mourir les sympathies passées du couple pour un mouvement national enraciné lui aussi dans la liberté, l'espoir et la justice.

Dans les jardins ensoleillés de la résidence officielle de Son Excellence, Madame Jean n'a plus évoqué les «deux solitudes» dont elle souhaitait, quelques heures plus tôt, la disparition.

En nous présentant ses armoiries, elle a plutôt évoqué son souhait de voir disparaître les nombreuses solitudes, élevées ici comme ailleurs sur des préjugés entraînant la haine, la discrimination et l'injustice.

L'institution de gouverneur général est pour elle un instrument pour «améliorer le monde qui nous entoure». Elle sera l'ambassadrice d'un humanisme nécessaire à notre époque, comme Lady Di a épousé efficacement des causes qui ont fait d'elle une princesse adulée.

Elle serait plus crédible, bien entendu, si elle avait été élue plutôt que nommée par un premier ministre aux prises avec l'un des pires scandales de l'histoire politique canadienne. Dans son discours au Sénat, Michaëlle a dit que «jamais il n'avait été aussi urgent d'assurer l'intégrité éthique» du Canada. Il est vrai que les libéraux nous ont entraînés bien bas.

Pour changer le monde, il faut plus que des bons sentiments dont était empreint son discours public. Paul Martin aussi s'élève contre les inégalités. Sauf que, durant la période où il a été ministre des Finances du gouvernement fédéral, la pauvreté s'est accrue au Canada, les inégalités entre riches et pauvres se sont aggravées, la fiscalité est devenue plus régressive, les droits de scolarité universitaires ont augmenté de manière vertigineuse, la médecine à deux vitesses est apparue. Pendant que ses navires baignaient dans les eaux d'un paradis fiscal.

***

Lady Mi est chef d'État. Il lui reste, je crois, à bien comprendre ce rôle. Les divergences d'interprétation de son discours sur les deux solitudes devraient l'instruire sur l'impact de ses paroles sur la compréhension du pays qu'elle gouverne symboliquement depuis une semaine. Par qui fut-elle encensée? Par ceux qui, au Canada anglais, font leur pain de chaque signe pouvant leur faire croire que l'aspiration nationale des Québécois est sur le point de s'évanouir. Pour eux, la seule façon de mettre fin aux deux solitudes est que l'une des deux s'assimile à l'autre.

Il n'est jamais venu à l'esprit des commentateurs canadiens-anglais que l'appel de Michaëlle pouvait aussi être une critique du multiculturalisme, qu'elle aurait déjà dénoncé publiquement comme une politique qui incite les uns et les autres à «rester chacun dans notre enclos», du moins d'après ce qu'en a rapporté le Canadian Jewish News.

Si Michaëlle veut contribuer à briser les solitudes, elle va devoir expliquer aux Canadiens le vrai sens de la quête de reconnaissance et de liberté qui anime le mouvement souverainiste du Québec. Celui-ci n'est pas fondé sur «l'étroitesse du chacun pour soi». Il est plutôt une manifestation du désir de «s'ouvrir enfin au monde entier», une autre ce ces «aventures singulières» que l'histoire du Canada nous inviterait à vivre.

Comme chef d'État et commandant en chef des armées, Mme Jean doit rester au-dessus de la mêlée partisane. Elle est la gardienne de la Constitution canadienne et pourrait devoir agir comme médiatrice, un jour, lors de négociations sur la sécession du Québec du reste du Canada. La Cour suprême a déclaré le mouvement souverainiste québécois légitime. La Constitution canadienne accepte la sécession d'une province.

Il se peut que la meilleure façon de briser les solitudes soit de leur reconnaître chacune un territoire pour ensuite tisser de nouveaux liens fondés non plus sur «nos blessures et nos différends», mais sur une reconnaissance mutuelle enfin bien comprise.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    vendredi 7 octobre 2005 09h29
    Manque de vision
    La chronique de Michel Venne, astucieusement intitulée «Lady Mi», parue dans Le Devoir du 3 octobre, suscite quelques réflexions. En ce qui concerne les propos de la nouvelle gouverneure générale, il faut souligner qu'il s'agit là de propos nobles et bien intentionnés, mais qui, en transposant quelque peu ce qu'a fort joliment exprimé le poète François de Malherbe, n'auront «vécu que ce que vivent les roses, l'espace d'un matin.» En effet, le poste de gouverneur général souffre de deux carences rédhibitoires, c'est un poste symbolique qui ne joue aucun rôle actif dans la vie politique du pays et c'est une survivance archaïque de l'époque coloniale. Ce substitut de chef d'État n'est donc pas élu et ne représente que le choix politique d'un Premier ministre. La nouvelle gouverneure générale va donc dépenser 19 millions de dollars par an pour satisfaire aux calculs politiques de Paul Martin. On pourrait légitimement préférer qu'ils soient dépensés pour un vrai chef d'État, doté de pouvoirs réels, et non pour un personnage fantoche (de par sa fonction, ce qui n'a rien à voir avec les qualités réelles de la personne).

    Pour ce qui est de la «souveraineté», il faudrait s'entendre sur le sens de ce terme qui est fort ambigu. Tel qu'il est généralement présenté, il semble être un camouflage de l'expression «indépendance», qui explicite plus clairement les conséquences d'une telle opération. Ou alors, s'agirait-il d'une déclaration semblable à celle que le Parlement de la Catalogne a approuvé le 30 septembre dernier, à savoir que «La Catalogne est une nation», tout en restant dans le cadre du royaume d'Espagne? Cette phrase figure dans le préambule du nouveau statut adopté à une écrasante majorité, 120 voix sur 135, en séance plénière. Certes, le processus d'adoption de ce statut qui renforcera considérablement l'autonomie de la Catalogne, doit maintenant être approuvé aux Cortes à Madrid, qui peuvent l'amender, et revenir pour être soumis à un référendum en Catalogne. Cela ne se fera pas sans discussions ni modifications. En effet, le gouvernement catalan pourra alors collecter l'ensemble des impôts et en reverser une quote-part à Madrid. Les transferts de responsabilités de Madrid à la Generalitat catalane concernent un grand nombre de domaines: pouvoirs de police, politique migratoire, prisons, relations avec l'Union européenne, relations internationales, etc. Mais Maria Teresa Fernandez de la Vega, «numéro deux» du gouvernement espagnol, a estimé que «nous sommes dans un processus normal de réforme d'un statut régional qui mérite d'être écouté, respecté et de le négocier, sans réformer la Constitution espagnole». Un prolongement en quelque sorte de la Constitution de 1978, élaborée au retour de la démocratie en Espagne. «Ce statut permet la reconnaissance de la plurinationalité de l'Espagne», a déclaré Joan Saura, du parti de la gauche écologiste. Il faudrait aussi citer ici tout l'article de Caterina García, «L'aventure internationale de la Catalogne», paru dans Le Devoir du 9 mars 2005, pour suivre l'évolution de la position catalane dans le domaine international (voir aussi ma réaction «Une position rétrograde!» à l'article «Québec hausse le ton» du Devoir du 10 septembre dernier). On ne sait ce qui sortira finalement des négociations entre Madrid et Barcelone, mais on notera les termes du numéro deux du gouvernement espagnol, «un processus normal de réforme».

    Ce qui entraîne le troisième point à souligner. En effet, le gouvernement fédéral souffre malheureusement de sclérose en place et ne propose aucune vision politique de grande envergure pour le Canada, avec une réforme de ses institutions politiques, pour en faire un pays vraiment démocratique (élection d'un chef d'État et abandon de l'archaïsme colonial, élection des sénateurs, mandat fixe des députés, réforme de leur mode d'élection proposé par la Commission du droit du Canada, Un vote qui compte : la réforme électorale au Canada, 2004, relations internationales des provinces...). Les récents propos ambigus du ministre des Affaires étrangères ne semblent pas de nature à ouvrir la voie aux provinces en vue de leur trouver une place sur la scène internationale, dans leur domaine de compétence. Ce dernier semble vouloir fermer des portes plutôt que d'en ouvrir.

    Renouveler le fédéralisme canadien n'est certes pas un domaine des discussions et de négociations faciles. Des vues électoralistes à court terme l'emportent sur des questions de fond. Mais le maintien du Québec au sein du Canada suppose plus que des déclarations tonitruantes, des propos acerbes ou des promesses électorales. Il suppose un processus évolutif du fédéralisme canadien, en s'inspirant peut-être de l'esprit d'ouverture de ce qui s'est passé en Belgique ou de ce qui se passe ou se passera en Espagne. Le gouvernement fédéral a la responsabilité d'agir, dans l'intérêt du pays et de ses citoyens, et non selon de courtes vues politiques partisanes. Quel Premier ministre aura l'audace politique nécessaire pour assurer ainsi la cohésion du pays? «Il faut voir grand», disait un Français célèbre en son temps, le maréchal Lyautey (1854-1934). (Très exactement, il aurait dit «Fous-toi de ça et vois grand», lorsqu'on lui soumettait de possibles problèmes.) On a malheureusement l'impression que nous manquons de représentants politiques qui «voient grand».

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
1 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012