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L'intouchable touche-à-tout

Manon Cornellier   12 septembre 2002  Canada
Depuis une semaine, le vice-premier ministre John Manley est sur toutes les tribunes. À l'approche de l'anniversaire des attentats du 11 septembre, cela n'avait rien de surprenant. C'était même prévisible puisque John Manley, ministre des Affaires étrangères à l'époque, s'était retrouvé principal artisan de la réponse canadienne aux nouvelles exigences de sécurité des Américains. Mais ce qui est devenu apparent au fil des déclarations et des entrevues des derniers jours est l'ampleur de la marge de manoeuvre du nouveau titulaire des Finances.

Contrairement à son prédécesseur Paul Martin, qui se faisait un devoir de ne rien dire sur tout ce qui ne relevait pas de son ministère, John Manley a la voie libre pour discuter d'un large éventail de dossiers. Il est vrai qu'il a les titres pour le faire.

En plus d'être vice-premier ministre et ministre des Finances, M. Manley est le vis-à-vis de Tom Ridge, conseiller du président Bush en matière de sécurité intérieure. Cela fait de lui le ministre responsable du dossier de l'heure sur le front des relations canado-américaines. Il y a plus, cependant. John Manley, comme ministre, jouit d'une influence jamais vue au sein du gouvernement Chrétien. En fait, il faut remonter à Don Mazankowski, le solide second de Brian Mulroney, pour trouver un équivalent.

M. Manley est toutefois plus loquace que M. Mazankowski et, surtout, plus visible. Un bref inventaire de ses interventions des derniers jours suffit à illustrer ceci. Il a parlé finances, bien sûr, et de sa volonté de ne pas laisser le gouvernement fédéral afficher un déficit. Il a ensuite — le 11 septembre aidant — fait le bilan des mesures prises par le Canada pour accroître la sécurité intérieure et aux frontières. Toujours responsable de ce dossier, il a pu critiquer l'état des choses dans certains ports et être associé à l'annonce portant sur la «frontière intelligente», faite à Detroit lundi.

Mais son influence se mesure mieux lorsqu'on prend connaissance de ses déclarations sur l'Irak. Sa position ne déroge pas de celles du gouvernement ou de Jean Chrétien. Pas question de se lancer dans le renversement d'un gouvernement ni d'agir sans la bénédiction des Nations unies, à moins qu'il y ait un lien prouvé entre le régime de Saddam Hussein et le réseau terroriste al-Qaïda.

Ce qui est toutefois frappant dans tout ça, c'est que c'est à lui, John Manley, et non au ministre actuel des Affaires étrangères, Bill Graham, que le réseau CTV et la radio anglaise de Radio-Canada ont demandé des entrevues afin de se faire expliquer la position d'Ottawa dans le dossier irakien.

En tant que vice-premier ministre, John Manley était tout à fait autorisé à accepter, mais cela aurait été impensable du temps de Sheila Copps ou de Herb Gray. M. Manley est un véritable vice-premier ministre, et c'est ce que Jean Chrétien voulait en le nommant à ce poste en janvier dernier. Il avait lui-même dit qu'il l'avait choisi parce qu'il voulait déléguer davantage de responsabilités.

Les multiples fonctions du député d'Ottawa Sud représentent, malgré les critiques qu'elles suscitent, un atout pour un homme méconnu du public il y a à peine un an. La visibilité qu'elles lui donnent compensent son retard dans la course à la succession de Jean Chrétien.

Car John Manley veut être candidat. Il a sollicité des dons jusqu'en juin dernier. Depuis, il a mis sur pied une fiducie sans droit de regard où seront versés les fonds qu'il amassera dès que le premier ministre en donnera la permission. Son organisation est toutefois moins élaborée que celle des autres aspirants-ministres.

Tant que les ministres n'ont pas le feu vert de Jean Chrétien pour faire campagne, cela ne lui nuit pas. Ce dont il a besoin, c'est de s'imposer, ce qu'il fait jour après jour. À ce rythme, il damera rapidement le pion à Paul Martin sur le front des politiques publiques, l'ancien ministre des Finances n'ayant toujours rien dit sur une foule de sujets.

L'ironie de la situation est que Paul Martin, lorsqu'il était ministre, ne pouvait pas en dire autant que John Manley le fait actuellement. Son titre ne l'y autorisait pas et il risquait aussi d'être accusé de vouloir faire mousser sa candidature au leadership. La méfiance à son endroit était trop grande pour qu'il se permette un faux pas ou offense un collègue en se mêlant de ses dossiers. À son arrivée à Ottawa, après les élections de novembre 2000, Brian Tobin s'y était risqué pour se faire voir davantage et se hisser dans le peloton de tête de la course au leadership. Il s'est fait rappeler à l'ordre, en plus de faire quelques mécontents.

John Manley, lui, mesure mieux ses interventions, ne tire pas dans toutes les directions et ménage davantage ses collègues. Et qui oserait rouspéter contre un fidèle de Jean Chrétien? Du coup, il peut, sans que personne ne puisse protester publiquement, mettre le pied dans les plates-bandes de Bill Graham, un nouveau venu sur les banquettes ministérielles. Il en impose aussi avec une candeur et des réponses franches qui en font un invité recherché.

Du coup, le ministre des Finances dame le pion à Sheila Copps et à Allan Rock, deux autres aspirants au poste de chef du Parti libéral du Canada. Ne pouvant faire ouvertement campagne, ils n'ont plus la même visibilité ni la possibilité d'intervenir sur autant de fronts.

Si John Manley continue son parcours sans faute, il pourrait s'imposer comme le seul vrai concurrent de Paul Martin dans la course au leadership. Et, dans la tête de bien des libéraux, comme le favori de Jean Chrétien.

mcornellier@ledevoir.com
 
 
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