Le ras-le-bol albertain
«Comment une province si prospère peut-elle être si déçue de sa place dans la confédération?»
Photo : La Presse canadienne (photo)
Les Albertains en ont marre. D'une part, de ne pas compter politiquement au Canada, alors qu'ils ont l'impression de détenir la recette de la prospérité et le bon modèle social, fait de conservatisme fiscal et moral. D'autre part, de craindre constamment que le gouvernement fédéral vienne leur ravir leurs précieux surplus. Si bien qu'une minorité de plus en plus bruyante d'Albertains songe à des façons de réduire l'influence d'Ottawa en Alberta et même, dans certains cas, de quitter carrément la fédération canadienne.
«Aliénation»: voilà le terme employé depuis des décennies pour qualifier le sentiment de rejet d'une majorité d'Albertains et des habitants des provinces de l'Ouest; sentiment d'être hors jeu, de ne pas compter pour le reste du pays, voire d'être méprisés par lui. Mercredi soir, à Banff, dans le somptueux hôtel Fairmount Banff Spring, sis au creux des mythiques Rocheuses, rien pourtant ne donnait l'impression d'une «aliénation», synonyme après tout «d'asservissement»: certainement pas le cocktail gargantuesque servi aux participants du Conseil de la fédération; ni les Porche et les Mercedes circulant dans la station balnéaire aux points de vue montagneux inoubliables; ni les blagues du premier ministre Klein sur le fameux Heritage Fund de plus de 12 milliards, constitué par les surplus de la province. «C'est incroyable», s'exclame un proche de Jean Charest, presque paniqué devant l'abondance du cocktail. «Il faut, nous aussi au Québec, créer plus de richesses. Bientôt nous ne serons tout simplement plus compétitifs!»
C'est là, sans doute, le paradoxe de l'Alberta, exposé récemment dans un article magistral («The Rich Kid», publié par la Literary Review of Canada) du politologue albertain Roger Gibbins: «Comment une province peut-elle être si déçue de sa place dans la confédération alors qu'elle est si prospère, si remplie de ressources naturelles? Elle vient juste de déclarer un surplus budgétaire de cinq milliards pour l'exercice 2004-05.»
Surplus: arrêtons-nous ici un moment. «Hum, en raison des prix du pétrole, mais surtout du gaz naturel, ça s'annonce plus élevé que cinq milliards», dit Jerry Bellikka, porte-parole du premier ministre Klein. En fait, comme les journaux albertains l'annonçaient mercredi sur un mode triomphant, avec la hausse des prix du pétrole — qui ont défoncé le plafond des 65 $ — mais surtout ceux du gaz naturel (qui profite encore plus à la province), les revenus de l'Alberta montent en flèche. D'ici la fin de l'année, la province, qui a éliminé ses dettes, pourrait engranger des surplus deux fois plus importants que prévu, soit environ 10 milliards de dollars, a indiqué l'analyste Peter Linder, de DeltaOne Energy Fund. Par exemple, mercredi, le prix du gaz a augmenté de 42 ¢ et valait 9,07 $. Pour chaque tranche d'augmentation de 10 ¢, c'est, à la fin de l'année, 99 millions de plus qui arrivent dans les coffres du gouvernement. Et chaque fois que le prix du baril de pétrole augmente de un dollar, une autre somme de 99 millions s'y ajoute. «Il est très probable, voire certain, que ces prix resteront élevés très longtemps», dit Bellikka. Si bien que, dans une dizaine d'années, la province pourrait avoir accumulé plus de 100 milliards. «Cela risque de déséquilibrer la fédération», fait remarquer un membre de la délégation québécoise. Et change aussi la perspective des autorités albertaines sur un ensemble de dossiers communs aux provinces.
«L'an dernier, lors de la conférence fédérale-provinciale sur la santé, raconte un Québécois qui y assistait, Ralph Klein s'embêtait pas mal, parce qu'il ne se sentait pas concerné par les problèmes discutés. Alors il est sorti de la réunion et s'est rendu à Hull jouer au Casino pendant quelques heures.» Jeudi, le même Klein, en tant que président de la réunion du Conseil de la fédération, se faisait le porte-parole de tous les premiers ministres. Plastronnant à propos des investissements de l'Alberta en éducation post-secondaire, il dut à un moment donné concéder que «sa province était dans une situation assez unique».
Justement, comment le reste du Canada, et principalement le fédéral, réagira-t-il à la richesse albertaine, qui s'annonce de plus en plus grande dans les prochaines décennies? Roger Gibbins fait remarquer que le Canada a l'expérience des disparités régionales. Mais jusqu'à maintenant, les outils pour «produire de l'égalité» au Canada, tels le système national de taxation, la péréquation et les programmes fédéraux, étaient conçus pour ramener les provinces pauvres à un certain niveau de richesse. «Étant donné qu'il est impossible de rehausser les autres provinces au niveau de richesse de l'Alberta, plusieurs Canadiens se demanderont si ce n'est pas l'Alberta qu'il faut abaisser au niveau des autres provinces, en redistribuant le fruit de ses ressources naturelles.» Or l'Alberta est jalouse de ses richesses. Ralph Klein rappelait jeudi que «le premier ministre Jean Chrétien faisait souvent l'erreur de parler des ressources naturelles, des sables bitumineux, par exemple, comme de ressources "canadiennes". Ce faisant, il s'appropriait ce qui ne lui appartient pas. C'est comme si on vendait une maison sans en informer le propriétaire.»
Les Albertains, même les plus canadiens d'entre eux, veulent de plus en plus être «maîtres chez eux», dit Bert Brown, un des quatre sénateurs élus de l'Alberta, mais que Paul Martin a refusé de nommer à la Chambre haute. Pendant longtemps, la stratégie de l'Alberta (qui se prend souvent pour «l'Ouest», note Gibbins) a été de «participer à la fédération, de tenter de l'investir le plus possible». «The West wants in», claironnait le chef du Reform Party, Preston Manning, au début des années 90. L'Ouest voulait, par lui-même, et non par l'entremise d'un parti dit «national», faire sa marque sur le pays, après la déception de l'ère Mulroney. Mais plusieurs autres déceptions ont suivi. Les différents avatars du parti qui incarna la volonté de l'Ouest d'orienter un tant soit peu la direction du Canada ont tous échoué: le Reform et l'Alliance. Et en 2005, le Canada n'a toujours pas de Sénat élu, le premier ministre canadien est toujours élu pour faire plaisir au Québec, politiquement, c'est toujours «un quasi-dictateur, faisant des tonnes de nominations partisanes». Quant au chef conservateur Stephen Harper, c'est parce que ses idées sont étiquetées «de l'Ouest», et «rednek» («ce qui blesse les Albertains», dit Brown), que le Canada central refuse de lui confier la direction du gouvernement fédéral. Et il y a Belinda... dont la trahison représente aux yeux de plusieurs dans l'Ouest la faiblesse morale qui caractérise le Canada central.
«On a tout essayé», dit Bert Brown, dépité, en tranchant un épais steak, au chic restaurant du Hyatt de Calgary. Désespère-t-il? «Ma femme, oui, elle est devenue séparatiste. Et elle n'est pas seule, apparemment.» Brown, qui dit ne pas avoir franchi le Rubicon, cite alors le sondage de la revue Western Standard, qui a fait grand bruit en début de semaine, jusqu'en page couverture du National Post. Selon ce sondage, 42 % des Albertains ont répondu par l'affirmative à la question «Les Canadiens de l'Ouest devraient-ils commencer à explorer l'idée de fonder leur propre pays?». Plusieurs dans l'équipe de Klein ont tenté cette semaine de diminuer l'importance du sondage. «Ce sont des gens d'extrême droite qui se sont fait un sondage bidon, avec des questions tendancieuses», dit Jerry Bellikka. N'empêche, selon Roger Gibbins, le sentiment d'«aliénation» n'a jamais été aussi élevé. Selon Kevin Steel, de Western Standard, le sondage démontre que le séparatisme n'est plus une idée propre aux «vieux oncles ruraux en pick-up». Ce sont aussi de jeunes mamans de Calgary en véhicules utilitaires sport qui adhèrent à l'idée. Et qui arborent l'autocollant «100 ans, c'est bien assez», imprimé par le petit parti séparatiste à l'occasion du centenaire de la province dans la fédération.
«Je ne suis pas séparatiste», dit Link Byfield, autre sénateur élu et en réserve de la monarchie canadienne. Byfield a pourtant applaudi aux résultats du sondage, dans sa chronique du Calgary Sun, la semaine dernière. «Je trouve ça intéressant parce que ça peut ouvrir la possibilité d'une refédéralisation. En fait, je suis un refédéraliste. Il faut refaire ce pays.»
Byfield appuie l'ancien politologue Ted Morton, maintenant député dans l'équipe Klein à la succession du coloré premier ministre. Morton est un tenant de la théorie dite du «firewall», laquelle consiste à réduire le plus possible l'influence du gouvernement fédéral sur le territoire albertain. Comment? Il s'agirait entre autres, pour l'Alberta, de s'exclure du régime de pension de vieillesse du Canada (comme le Québec); de commencer à percevoir ses propres impôts (comme le Québec); de créer sa propre force de police (comme le Québec); d'utiliser ses importantes capacités financières pour faire fi des contraintes venant du fédéral, comme celles de la Loi canadienne sur la santé (pas comme... ). Byfield proposait même, dans une chronique récente, de déclencher un référendum sur le rapatriement de tous les impôts de l'Alberta dès l'arrivée de Morton au pouvoir. «Advenant une victoire du oui, l'obligation de négocier du fédéral, consacrée par le renvoi sur la souveraineté du Québec, pourrait forcer Ottawa à écouter les Albertains», dit-il.
«Aliénation»: voilà le terme employé depuis des décennies pour qualifier le sentiment de rejet d'une majorité d'Albertains et des habitants des provinces de l'Ouest; sentiment d'être hors jeu, de ne pas compter pour le reste du pays, voire d'être méprisés par lui. Mercredi soir, à Banff, dans le somptueux hôtel Fairmount Banff Spring, sis au creux des mythiques Rocheuses, rien pourtant ne donnait l'impression d'une «aliénation», synonyme après tout «d'asservissement»: certainement pas le cocktail gargantuesque servi aux participants du Conseil de la fédération; ni les Porche et les Mercedes circulant dans la station balnéaire aux points de vue montagneux inoubliables; ni les blagues du premier ministre Klein sur le fameux Heritage Fund de plus de 12 milliards, constitué par les surplus de la province. «C'est incroyable», s'exclame un proche de Jean Charest, presque paniqué devant l'abondance du cocktail. «Il faut, nous aussi au Québec, créer plus de richesses. Bientôt nous ne serons tout simplement plus compétitifs!»
C'est là, sans doute, le paradoxe de l'Alberta, exposé récemment dans un article magistral («The Rich Kid», publié par la Literary Review of Canada) du politologue albertain Roger Gibbins: «Comment une province peut-elle être si déçue de sa place dans la confédération alors qu'elle est si prospère, si remplie de ressources naturelles? Elle vient juste de déclarer un surplus budgétaire de cinq milliards pour l'exercice 2004-05.»
Surplus: arrêtons-nous ici un moment. «Hum, en raison des prix du pétrole, mais surtout du gaz naturel, ça s'annonce plus élevé que cinq milliards», dit Jerry Bellikka, porte-parole du premier ministre Klein. En fait, comme les journaux albertains l'annonçaient mercredi sur un mode triomphant, avec la hausse des prix du pétrole — qui ont défoncé le plafond des 65 $ — mais surtout ceux du gaz naturel (qui profite encore plus à la province), les revenus de l'Alberta montent en flèche. D'ici la fin de l'année, la province, qui a éliminé ses dettes, pourrait engranger des surplus deux fois plus importants que prévu, soit environ 10 milliards de dollars, a indiqué l'analyste Peter Linder, de DeltaOne Energy Fund. Par exemple, mercredi, le prix du gaz a augmenté de 42 ¢ et valait 9,07 $. Pour chaque tranche d'augmentation de 10 ¢, c'est, à la fin de l'année, 99 millions de plus qui arrivent dans les coffres du gouvernement. Et chaque fois que le prix du baril de pétrole augmente de un dollar, une autre somme de 99 millions s'y ajoute. «Il est très probable, voire certain, que ces prix resteront élevés très longtemps», dit Bellikka. Si bien que, dans une dizaine d'années, la province pourrait avoir accumulé plus de 100 milliards. «Cela risque de déséquilibrer la fédération», fait remarquer un membre de la délégation québécoise. Et change aussi la perspective des autorités albertaines sur un ensemble de dossiers communs aux provinces.
«L'an dernier, lors de la conférence fédérale-provinciale sur la santé, raconte un Québécois qui y assistait, Ralph Klein s'embêtait pas mal, parce qu'il ne se sentait pas concerné par les problèmes discutés. Alors il est sorti de la réunion et s'est rendu à Hull jouer au Casino pendant quelques heures.» Jeudi, le même Klein, en tant que président de la réunion du Conseil de la fédération, se faisait le porte-parole de tous les premiers ministres. Plastronnant à propos des investissements de l'Alberta en éducation post-secondaire, il dut à un moment donné concéder que «sa province était dans une situation assez unique».
Justement, comment le reste du Canada, et principalement le fédéral, réagira-t-il à la richesse albertaine, qui s'annonce de plus en plus grande dans les prochaines décennies? Roger Gibbins fait remarquer que le Canada a l'expérience des disparités régionales. Mais jusqu'à maintenant, les outils pour «produire de l'égalité» au Canada, tels le système national de taxation, la péréquation et les programmes fédéraux, étaient conçus pour ramener les provinces pauvres à un certain niveau de richesse. «Étant donné qu'il est impossible de rehausser les autres provinces au niveau de richesse de l'Alberta, plusieurs Canadiens se demanderont si ce n'est pas l'Alberta qu'il faut abaisser au niveau des autres provinces, en redistribuant le fruit de ses ressources naturelles.» Or l'Alberta est jalouse de ses richesses. Ralph Klein rappelait jeudi que «le premier ministre Jean Chrétien faisait souvent l'erreur de parler des ressources naturelles, des sables bitumineux, par exemple, comme de ressources "canadiennes". Ce faisant, il s'appropriait ce qui ne lui appartient pas. C'est comme si on vendait une maison sans en informer le propriétaire.»
Les Albertains, même les plus canadiens d'entre eux, veulent de plus en plus être «maîtres chez eux», dit Bert Brown, un des quatre sénateurs élus de l'Alberta, mais que Paul Martin a refusé de nommer à la Chambre haute. Pendant longtemps, la stratégie de l'Alberta (qui se prend souvent pour «l'Ouest», note Gibbins) a été de «participer à la fédération, de tenter de l'investir le plus possible». «The West wants in», claironnait le chef du Reform Party, Preston Manning, au début des années 90. L'Ouest voulait, par lui-même, et non par l'entremise d'un parti dit «national», faire sa marque sur le pays, après la déception de l'ère Mulroney. Mais plusieurs autres déceptions ont suivi. Les différents avatars du parti qui incarna la volonté de l'Ouest d'orienter un tant soit peu la direction du Canada ont tous échoué: le Reform et l'Alliance. Et en 2005, le Canada n'a toujours pas de Sénat élu, le premier ministre canadien est toujours élu pour faire plaisir au Québec, politiquement, c'est toujours «un quasi-dictateur, faisant des tonnes de nominations partisanes». Quant au chef conservateur Stephen Harper, c'est parce que ses idées sont étiquetées «de l'Ouest», et «rednek» («ce qui blesse les Albertains», dit Brown), que le Canada central refuse de lui confier la direction du gouvernement fédéral. Et il y a Belinda... dont la trahison représente aux yeux de plusieurs dans l'Ouest la faiblesse morale qui caractérise le Canada central.
«On a tout essayé», dit Bert Brown, dépité, en tranchant un épais steak, au chic restaurant du Hyatt de Calgary. Désespère-t-il? «Ma femme, oui, elle est devenue séparatiste. Et elle n'est pas seule, apparemment.» Brown, qui dit ne pas avoir franchi le Rubicon, cite alors le sondage de la revue Western Standard, qui a fait grand bruit en début de semaine, jusqu'en page couverture du National Post. Selon ce sondage, 42 % des Albertains ont répondu par l'affirmative à la question «Les Canadiens de l'Ouest devraient-ils commencer à explorer l'idée de fonder leur propre pays?». Plusieurs dans l'équipe de Klein ont tenté cette semaine de diminuer l'importance du sondage. «Ce sont des gens d'extrême droite qui se sont fait un sondage bidon, avec des questions tendancieuses», dit Jerry Bellikka. N'empêche, selon Roger Gibbins, le sentiment d'«aliénation» n'a jamais été aussi élevé. Selon Kevin Steel, de Western Standard, le sondage démontre que le séparatisme n'est plus une idée propre aux «vieux oncles ruraux en pick-up». Ce sont aussi de jeunes mamans de Calgary en véhicules utilitaires sport qui adhèrent à l'idée. Et qui arborent l'autocollant «100 ans, c'est bien assez», imprimé par le petit parti séparatiste à l'occasion du centenaire de la province dans la fédération.
«Je ne suis pas séparatiste», dit Link Byfield, autre sénateur élu et en réserve de la monarchie canadienne. Byfield a pourtant applaudi aux résultats du sondage, dans sa chronique du Calgary Sun, la semaine dernière. «Je trouve ça intéressant parce que ça peut ouvrir la possibilité d'une refédéralisation. En fait, je suis un refédéraliste. Il faut refaire ce pays.»
Byfield appuie l'ancien politologue Ted Morton, maintenant député dans l'équipe Klein à la succession du coloré premier ministre. Morton est un tenant de la théorie dite du «firewall», laquelle consiste à réduire le plus possible l'influence du gouvernement fédéral sur le territoire albertain. Comment? Il s'agirait entre autres, pour l'Alberta, de s'exclure du régime de pension de vieillesse du Canada (comme le Québec); de commencer à percevoir ses propres impôts (comme le Québec); de créer sa propre force de police (comme le Québec); d'utiliser ses importantes capacités financières pour faire fi des contraintes venant du fédéral, comme celles de la Loi canadienne sur la santé (pas comme... ). Byfield proposait même, dans une chronique récente, de déclencher un référendum sur le rapatriement de tous les impôts de l'Alberta dès l'arrivée de Morton au pouvoir. «Advenant une victoire du oui, l'obligation de négocier du fédéral, consacrée par le renvoi sur la souveraineté du Québec, pourrait forcer Ottawa à écouter les Albertains», dit-il.
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