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Photo : Agence Reuters
Le premier ministre Paul Martin, hier, aux Communes, entouré de ses ministres. Son gouvernement ne démissionnera pas malgré sa défaite aux mains de l’opposition.
Ottawa — Le gouvernement minoritaire de Paul Martin a subi un sérieux coup de boutoir hier soir, percuté par un vote qui demande sans équivoque sa démission. Dans une atmosphère tendue, les députés de la Chambre des communes ont signifié aux libéraux, par 153 votes contre 150, que ceux-ci n'avaient plus la confiance du Parlement. Malgré cette victoire du Parti conservateur et du Bloc québécois, les libéraux sont restés sur leur position: pas question de quitter le pouvoir. Devant l'impasse, le Bloc et les conservateurs ont promis que «la pression va continuer à augmenter» sur ce gouvernement «désespéré et dangereux».
Souriants au moment du vote, les bloquistes et les conservateurs se sont levés un par un pour réclamer la démission du gouvernement, allant jusqu'à lancer aux libéraux des «good bye!» bien sentis à l'annonce du résultat. Les députés libéraux, imperturbables sur leur siège, savaient déjà qu'ils perdaient cette confrontation. D'ailleurs, deux ministres ne se sont pas présentés en Chambre, soit le ministre de la Justice, Irwin Cotler, parti à des funérailles, et le ministre des Ressources naturelles, John Efford, pour des raisons inconnues.
Le député indépendant de la Colombie-Britannique, Chuck Cadman, trop malade, n'a pas pu se rendre à Ottawa pour le vote. Par contre, deux députés conservateurs très malades étaient au rendez-vous. Ils ont d'ailleurs été chaudement applaudis par tous leurs collègues pour leur présence.
Quelques minutes après le vote, dans un vacarme assourdissant, le chef conservateur, Stephen Harper, a mis au défi le premier ministre Paul Martin de se lever en Chambre et d'affirmer qu'il a toujours la confiance des Communes. Sous les cris des libéraux, M. Harper a soutenu que le premier ministre devait présenter rapidement une motion de confiance de son cru afin de vérifier s'il bénéficie toujours «d'un mandat démocratique». «Puisque je comprends que le premier ministre, dans son désir de s'accrocher au pouvoir à tout prix, refuse, [...] je mets le premier ministre au défi de tenir immédiatement un vote de confiance», a-t-il lancé. Paul Martin n'a pas bougé et Stephen Harper est sorti de la Chambre suivi par la majorité de ses députés, les libéraux se moquant d'eux en criant: «Bye bye.» Même le premier ministre s'est permis un au revoir de la main.
Visiblement irrités que les libéraux balaient du revers de la main cette motion, Stephen Harper et le chef bloquiste, Gilles Duceppe, ont tous deux répété que «le gouvernement n'a plus la légitimité morale pour gouverner le pays», particulièrement après ce «vote démocratique de la Chambre». Les deux chefs ont promis de ne pas en rester là, bien décidés à déployer tous les efforts possibles dans les prochains jours pour pousser le gouvernement vers la sortie. Ils n'ont toutefois pas voulu s'avancer sur la stratégie qui sera mise en avant, même si la gouverneure générale pourrait être appelée à se prononcer.
«Nous sommes en présence d'un gouvernement corrompu qui est en train de ruiner les finances de ce pays, a lancé M. Harper à sa sortie de la Chambre. Ce gouvernement ignore maintenant la volonté démocratique du Parlement. Ce gouvernement n'a plus l'autorité morale pour gouverner. Ce parti n'a plus l'autorité financière pour gouverner. Ce gouvernement n'a plus l'autorité constitutionnelle pour gouverner. À mon avis, le comportement de M. Martin va de désespéré à dangereux. [Aujourd'hui], nous poursuivrons les autres étapes pour faire face à cette situation.»
Gilles Duceppe abondait dans ce sens. «[Les libéraux] ont peur d'appliquer cette résolution de la Chambre. Ce parti est corrompu jusqu'à l'os. [...] Ce gouvernement se discrédite depuis des semaines. C'est totalement irresponsable et Paul Martin se montre encore une fois indigne du poste qu'il occupe», a-t-il dit.
Le NPD, qui soutenait lui aussi depuis quelques jours que ce vote en était un de confiance, n'a pas voulu tourner le dos à son nouvel allié libéral et a donc voté avec le gouvernement. «Nous n'aiderons pas les jeux politiques, a dit le chef du NPD, Jack Layton. Pour nous, ce qui est important, c'est le budget. C'est une vraie question de confiance et nous voulons que ce budget soit adopté le plus vite possible. C'est au gouvernement de décider ce qui est une motion de confiance ou non.» Le budget a d'ailleurs été débattu toute la journée hier.
Le premier ministre Paul Martin, de son côté, a simplement répété à la presse ce que son leader en Chambre, Tony Valeri, avait dit en après-midi, puis a tourné les talons sans répondre à une seule question.
Les partis politiques se sont escrimés une bonne partie de la journée sur l'enjeu de ce vote, à savoir si le résultat oblige le gouvernement à démissionner. Les libéraux pensent que non, estimant que cette motion ne fait que donner des instructions à un comité, qui doit ensuite décider s'il suit la volonté de la Chambre. Bref, une question de procédure sans résultat immédiat. «Le premier ministre aura encore la confiance de la Chambre même s'il perd ce vote», avait soutenu Tony Valeri en début d'après-midi.
Ce dernier a aussi promis que trois journées d'opposition seraient à l'horaire la dernière semaine de mai, lui qui avait repoussé à une date indéterminée ces journées qui donnent l'occasion de soumettre un vote de censure en bonne et due forme. Tony Valeri a aussi promis qu'un vote sur le budget, considéré comme un vote de confiance, aura lieu quand tous les députés qui veulent s'exprimer auront pris la parole.
Mais était-ce un vote de confiance hier soir? Les experts sont majoritairement d'avis que non. Du moins techniquement. Mais la réalité politique impose un autre constat. Selon Henri Brun, professeur de droit constitutionnel à l'Université Laval, la situation est maintenant «intenable» pour le gouvernement. «Il y a maintenant un doute, dit-il. À cause de cette ambiguïté, à savoir si le gouvernement a bel et bien perdu la confiance de la Chambre, la raison politique va montrer [dans les prochains jours] que le gouvernement ne peut plus aller en ligne droite très longtemps. Il faudra clarifier la situation et tenir un vote de confiance très rapidement. Ou bien le gouvernement lui-même demande la confiance de la Chambre, ou alors il doit y avoir un vote sur le budget dans quelques jours, tout au plus.»
Le Bloc et les conservateurs ont toutefois lancé un énorme pavé dans la marre des experts hier. Pour tenter de prouver que les libéraux ont tort, ils ont fouillé dans l'histoire et déniché un cas très semblable où le gouvernement avait dû rendre les armes. C'était en juin 1926, alors que le libéral Mackenzie King avait été contraint de quitter le pouvoir à la suite d'un amendement à une motion émanant d'un comité et qui demandait sa démission, exactement la formule choisie par les conservateurs en ce moment. Se sachant perdu, Mackenzie King n'avait même pas attendu le vote pour aller voir le gouverneur général et déclencher des élections.
Selon Henri Brun, cet exemple, bien que fondé, n'élimine pas le doute qui subsiste. «C'est vrai que Mackenzie King a démissionné dans une situation très semblable, mais ça ne veut pas dire que Paul Martin doit le faire. Ça veut juste dire qu'il peut le faire. C'est encore ambigu», soutient-il.
Même David Kilgour, ancien député libéral qui siège comme indépendant depuis quelques semaines, estime que le gouvernement ne pourra pas tenir très longtemps sans au moins tenter éclaircir l'horizon. «Comment le gouvernement peut-il gouverner s'il a perdu un tel vote? Je suis d'accord que c'est une motion de procédure, mais dans la réalité politique, la vraie vie, c'est différent. Il devra y avoir un autre vote de confiance très rapidement pour clarifier tout ça», a-t-il dit, lui qui a voté avec le gouvernement. La crise politique est donc totale et les prochains jours devraient donner lieu à une bataille de tous les instants entre les partis... jusqu'au prochain vote de confiance.
Avec la collaboration de Manon Cornellier
Souriants au moment du vote, les bloquistes et les conservateurs se sont levés un par un pour réclamer la démission du gouvernement, allant jusqu'à lancer aux libéraux des «good bye!» bien sentis à l'annonce du résultat. Les députés libéraux, imperturbables sur leur siège, savaient déjà qu'ils perdaient cette confrontation. D'ailleurs, deux ministres ne se sont pas présentés en Chambre, soit le ministre de la Justice, Irwin Cotler, parti à des funérailles, et le ministre des Ressources naturelles, John Efford, pour des raisons inconnues.
Le député indépendant de la Colombie-Britannique, Chuck Cadman, trop malade, n'a pas pu se rendre à Ottawa pour le vote. Par contre, deux députés conservateurs très malades étaient au rendez-vous. Ils ont d'ailleurs été chaudement applaudis par tous leurs collègues pour leur présence.
Quelques minutes après le vote, dans un vacarme assourdissant, le chef conservateur, Stephen Harper, a mis au défi le premier ministre Paul Martin de se lever en Chambre et d'affirmer qu'il a toujours la confiance des Communes. Sous les cris des libéraux, M. Harper a soutenu que le premier ministre devait présenter rapidement une motion de confiance de son cru afin de vérifier s'il bénéficie toujours «d'un mandat démocratique». «Puisque je comprends que le premier ministre, dans son désir de s'accrocher au pouvoir à tout prix, refuse, [...] je mets le premier ministre au défi de tenir immédiatement un vote de confiance», a-t-il lancé. Paul Martin n'a pas bougé et Stephen Harper est sorti de la Chambre suivi par la majorité de ses députés, les libéraux se moquant d'eux en criant: «Bye bye.» Même le premier ministre s'est permis un au revoir de la main.
Visiblement irrités que les libéraux balaient du revers de la main cette motion, Stephen Harper et le chef bloquiste, Gilles Duceppe, ont tous deux répété que «le gouvernement n'a plus la légitimité morale pour gouverner le pays», particulièrement après ce «vote démocratique de la Chambre». Les deux chefs ont promis de ne pas en rester là, bien décidés à déployer tous les efforts possibles dans les prochains jours pour pousser le gouvernement vers la sortie. Ils n'ont toutefois pas voulu s'avancer sur la stratégie qui sera mise en avant, même si la gouverneure générale pourrait être appelée à se prononcer.
«Nous sommes en présence d'un gouvernement corrompu qui est en train de ruiner les finances de ce pays, a lancé M. Harper à sa sortie de la Chambre. Ce gouvernement ignore maintenant la volonté démocratique du Parlement. Ce gouvernement n'a plus l'autorité morale pour gouverner. Ce parti n'a plus l'autorité financière pour gouverner. Ce gouvernement n'a plus l'autorité constitutionnelle pour gouverner. À mon avis, le comportement de M. Martin va de désespéré à dangereux. [Aujourd'hui], nous poursuivrons les autres étapes pour faire face à cette situation.»
Gilles Duceppe abondait dans ce sens. «[Les libéraux] ont peur d'appliquer cette résolution de la Chambre. Ce parti est corrompu jusqu'à l'os. [...] Ce gouvernement se discrédite depuis des semaines. C'est totalement irresponsable et Paul Martin se montre encore une fois indigne du poste qu'il occupe», a-t-il dit.
Le NPD, qui soutenait lui aussi depuis quelques jours que ce vote en était un de confiance, n'a pas voulu tourner le dos à son nouvel allié libéral et a donc voté avec le gouvernement. «Nous n'aiderons pas les jeux politiques, a dit le chef du NPD, Jack Layton. Pour nous, ce qui est important, c'est le budget. C'est une vraie question de confiance et nous voulons que ce budget soit adopté le plus vite possible. C'est au gouvernement de décider ce qui est une motion de confiance ou non.» Le budget a d'ailleurs été débattu toute la journée hier.
Le premier ministre Paul Martin, de son côté, a simplement répété à la presse ce que son leader en Chambre, Tony Valeri, avait dit en après-midi, puis a tourné les talons sans répondre à une seule question.
Les partis politiques se sont escrimés une bonne partie de la journée sur l'enjeu de ce vote, à savoir si le résultat oblige le gouvernement à démissionner. Les libéraux pensent que non, estimant que cette motion ne fait que donner des instructions à un comité, qui doit ensuite décider s'il suit la volonté de la Chambre. Bref, une question de procédure sans résultat immédiat. «Le premier ministre aura encore la confiance de la Chambre même s'il perd ce vote», avait soutenu Tony Valeri en début d'après-midi.
Ce dernier a aussi promis que trois journées d'opposition seraient à l'horaire la dernière semaine de mai, lui qui avait repoussé à une date indéterminée ces journées qui donnent l'occasion de soumettre un vote de censure en bonne et due forme. Tony Valeri a aussi promis qu'un vote sur le budget, considéré comme un vote de confiance, aura lieu quand tous les députés qui veulent s'exprimer auront pris la parole.
Mais était-ce un vote de confiance hier soir? Les experts sont majoritairement d'avis que non. Du moins techniquement. Mais la réalité politique impose un autre constat. Selon Henri Brun, professeur de droit constitutionnel à l'Université Laval, la situation est maintenant «intenable» pour le gouvernement. «Il y a maintenant un doute, dit-il. À cause de cette ambiguïté, à savoir si le gouvernement a bel et bien perdu la confiance de la Chambre, la raison politique va montrer [dans les prochains jours] que le gouvernement ne peut plus aller en ligne droite très longtemps. Il faudra clarifier la situation et tenir un vote de confiance très rapidement. Ou bien le gouvernement lui-même demande la confiance de la Chambre, ou alors il doit y avoir un vote sur le budget dans quelques jours, tout au plus.»
Le Bloc et les conservateurs ont toutefois lancé un énorme pavé dans la marre des experts hier. Pour tenter de prouver que les libéraux ont tort, ils ont fouillé dans l'histoire et déniché un cas très semblable où le gouvernement avait dû rendre les armes. C'était en juin 1926, alors que le libéral Mackenzie King avait été contraint de quitter le pouvoir à la suite d'un amendement à une motion émanant d'un comité et qui demandait sa démission, exactement la formule choisie par les conservateurs en ce moment. Se sachant perdu, Mackenzie King n'avait même pas attendu le vote pour aller voir le gouverneur général et déclencher des élections.
Selon Henri Brun, cet exemple, bien que fondé, n'élimine pas le doute qui subsiste. «C'est vrai que Mackenzie King a démissionné dans une situation très semblable, mais ça ne veut pas dire que Paul Martin doit le faire. Ça veut juste dire qu'il peut le faire. C'est encore ambigu», soutient-il.
Même David Kilgour, ancien député libéral qui siège comme indépendant depuis quelques semaines, estime que le gouvernement ne pourra pas tenir très longtemps sans au moins tenter éclaircir l'horizon. «Comment le gouvernement peut-il gouverner s'il a perdu un tel vote? Je suis d'accord que c'est une motion de procédure, mais dans la réalité politique, la vraie vie, c'est différent. Il devra y avoir un autre vote de confiance très rapidement pour clarifier tout ça», a-t-il dit, lui qui a voté avec le gouvernement. La crise politique est donc totale et les prochains jours devraient donner lieu à une bataille de tous les instants entre les partis... jusqu'au prochain vote de confiance.
Avec la collaboration de Manon Cornellier
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