Contrer les fédéraux - L'obstacle oublié
Il fut toujours difficile pour les politiciens de convaincre les électeurs du bien-fondé d'une politique internationale pour le Québec
«L'argent est le nerf de la guerre!» Pour un ancien fonctionnaire et aussi ministre responsable des relations du Québec avec l'étranger, le peuple québécois soutint souvent mal les efforts de représentation du Québec, y voyant d'abord la cause de dépenses somptaires. Par contre, aucune hésitation quand la défenses des droits s'impose.
Le Québec commença à acquérir une personnalité internationale entre 1961, année où fut créée sa délégation générale en France, et 1971, celle où il obtint le statut de gouvernement participant à l'Agence de coopération culturelle et technique des pays francophones. Les gestes posés au cours de cette période rendirent la suite possible.
On les doit à trois facteurs, chacun si capital que, l'un manquant, les deux autres auraient été stériles. Des milieux québécois, notamment ceux de la culture et de l'éducation, éprouvaient de plus en plus le besoin d'étudier les expériences vécues dans d'autres pays et d'échanger avec eux. Puis, sous les premiers ministres Lesage et Johnson survint la volonté politique de quelques ministres, ainsi que d'un nombre longtemps restreint de fonctionnaires et de conseillers, d'ouvrir le Québec au monde. Et la France contribua largement à la réalisation de cet objectif.
Se combinèrent ainsi une aspiration, une volonté et une complicité. Il arriva cependant que les protagonistes d'un Québec débordant sur l'international affrontèrent deux obstacles de taille. Le premier est connu, mais il n'est jamais question du deuxième.
L'opposition fédérale
Les ambitions québécoises devinrent vite un souci pour les politiciens et les hauts fonctionnaires fédéraux. La volonté du Québec de se représenter lui-même auprès de certains pays, d'établir des rapports directs avec eux dans les domaines de sa compétence constitutionnelle, de parler en son propre nom et de défendre ses intérêts au sein d'instances internationales, tout cela les perturba. Ils y virent d'abord une atteinte aux pouvoirs d'Ottawa en politique étrangère, puis, bientôt, la manifestation de desseins crypto-séparatistes qu'ils tentèrent de baliser, de contrôler et de combattre.
Chez certains fédéraux, le souci initial se transforma en obsession. Ils crurent déceler dans les initiatives québécoises le résultat maléfique de la manipulation exercée par des activistes gaullistes sur des élus et des fonctionnaires québécois influents. À leurs yeux, ces activistes n'hésiteraient pas, pour servir leur fins occultes, à provoquer des situations de nature à nourrir l'antagonisme entre francophones et anglophones, à éloigner le Québec du reste du Canada et, qui sait, à détruire le pays lui-même...
Le fait que le Québec fit ses premiers pas internationaux avec l'aide de la France contribua pour beaucoup à la méfiance fédérale, surtout après l'épisode du «Vive le Québec libre» lancé par de Gaulle en 1967. Ce pays n'ayant alors que peu de rapports et d'intérêts communs avec le Canada anglais, Ottawa se trouvait en pratique impuissant devant une connivence franco-québécoise qui, par exemple, valut au Québec des invitations à des réunions internationales, invitations dues à l'influence de la France sur ses anciennes colonies. Ottawa était cependant moins dépourvu par rapport à d'autres pays plus vulnérables, mais qui intéressaient le Québec. Pour celui-ci, l'important était alors de créer des précédents et, pour cela, de mettre les fédéraux devant des faits accomplis en les empêchant d'intervenir auprès d'interlocuteurs étrangers potentiels pour les dissuader, contre promesses d'assistance généreuse, de s'associer au Québec. Souvent les succès du Québec ne se concrétisèrent que parce que des démarches et des initiatives cruciales eurent lieu hors de la connaissance des fédéraux, qui ne purent s'interposer à temps.
À la longue et malgré divers échecs en cours de route, le Québec réussit si bien à s'installer, si l'on peut dire, sur la scène internationale que les fédéraux ne purent raisonnablement plus espérer le voir renoncer aux progrès significatifs qu'il avait accomplis. Il était trop tard; les gestes décisifs avaient déjà été faits.
Une opinion publique réticente
La démarche du Québec rencontra un autre obstacle dont, sauf erreur, il n'est jamais question dans les études historiques sur cette innovation de la Révolution tranquille. Pourtant, ceux qui y ont participé au sein du gouvernement eurent constamment à composer avec lui.
On l'a vu, il existait, dans les milieux de la culture et de l'éducation, un désir de s'ouvrir vers l'extérieur. Le problème est que cette aspiration, prononcée dans les milieux intéressés, n'était pas partagée par l'ensemble de la population. Aujourd'hui, celle-ci accepte que le Québec se livre à des activités internationales. Dans les années 1960, on n'en était pas là, bien au contraire. Ces activités étaient a priori perçues comme une occasion de dépenses somptuaires et de mondanités inutiles, prisées par une mini-élite politico-culturelle, mais séant mal à une «province» où des priorités bien plus criantes exigeaient l'attention des gouvernants.
Les réactions négatives prévisibles d'une tranche substantielle du public amenèrent les leaders politiques à justifier chaque geste de portée internationale par son éventuelle rentabilité économique, souvent avec trop d'optimisme. Et à rassurer les inquiets: l'État québécois ne consacrerait à sa «politique étrangère» que des ressources modestes... Par contre, ils eurent le flair de ne pas indisposer outre mesure, et par une trop grande hâte, un électorat au départ réfractaire; ainsi avortèrent des projets réalisables, sûrement originaux, mais, disons, prématurés compte tenu de l'opinion générale.
La difficulté venait aussi du fait que les réclamations internationales du Québec représentaient une totale nouveauté (on les intégra à la liste des demandes «traditionnelles» du Québec seulement après 1970!). Pour les rendre plus acceptables à la population, il fallait en quelque sorte l'apprivoiser en démontrant qu'elles étaient parfaitement légitimes, qu'elles émanaient des aspirations classiques du Québec, en somme qu'à leur façon elles servaient à défendre et à accroître ce qu'on appelait à l'époque l'«autonomie provinciale».
La thèse de Gérin-Lajoie sur le prolongement externe des «compétences internes» du Québec, outre qu'elle répondait à l'argumentaire juridique des fédéraux, fournit ainsi la base d'un autre argumentaire, à usage interne celui-là: en s'ouvrant au monde, le Québec continuait tout simplement à défendre ses droits. Comme il l'avait historiquement toujours fait... Dès lors, les Québécois se retrouvaient en terrain connu.
Claude Morin a été ministre des Affaires intergouvernementales du Québec.
Le Québec commença à acquérir une personnalité internationale entre 1961, année où fut créée sa délégation générale en France, et 1971, celle où il obtint le statut de gouvernement participant à l'Agence de coopération culturelle et technique des pays francophones. Les gestes posés au cours de cette période rendirent la suite possible.
On les doit à trois facteurs, chacun si capital que, l'un manquant, les deux autres auraient été stériles. Des milieux québécois, notamment ceux de la culture et de l'éducation, éprouvaient de plus en plus le besoin d'étudier les expériences vécues dans d'autres pays et d'échanger avec eux. Puis, sous les premiers ministres Lesage et Johnson survint la volonté politique de quelques ministres, ainsi que d'un nombre longtemps restreint de fonctionnaires et de conseillers, d'ouvrir le Québec au monde. Et la France contribua largement à la réalisation de cet objectif.
Se combinèrent ainsi une aspiration, une volonté et une complicité. Il arriva cependant que les protagonistes d'un Québec débordant sur l'international affrontèrent deux obstacles de taille. Le premier est connu, mais il n'est jamais question du deuxième.
L'opposition fédérale
Les ambitions québécoises devinrent vite un souci pour les politiciens et les hauts fonctionnaires fédéraux. La volonté du Québec de se représenter lui-même auprès de certains pays, d'établir des rapports directs avec eux dans les domaines de sa compétence constitutionnelle, de parler en son propre nom et de défendre ses intérêts au sein d'instances internationales, tout cela les perturba. Ils y virent d'abord une atteinte aux pouvoirs d'Ottawa en politique étrangère, puis, bientôt, la manifestation de desseins crypto-séparatistes qu'ils tentèrent de baliser, de contrôler et de combattre.
Chez certains fédéraux, le souci initial se transforma en obsession. Ils crurent déceler dans les initiatives québécoises le résultat maléfique de la manipulation exercée par des activistes gaullistes sur des élus et des fonctionnaires québécois influents. À leurs yeux, ces activistes n'hésiteraient pas, pour servir leur fins occultes, à provoquer des situations de nature à nourrir l'antagonisme entre francophones et anglophones, à éloigner le Québec du reste du Canada et, qui sait, à détruire le pays lui-même...
Le fait que le Québec fit ses premiers pas internationaux avec l'aide de la France contribua pour beaucoup à la méfiance fédérale, surtout après l'épisode du «Vive le Québec libre» lancé par de Gaulle en 1967. Ce pays n'ayant alors que peu de rapports et d'intérêts communs avec le Canada anglais, Ottawa se trouvait en pratique impuissant devant une connivence franco-québécoise qui, par exemple, valut au Québec des invitations à des réunions internationales, invitations dues à l'influence de la France sur ses anciennes colonies. Ottawa était cependant moins dépourvu par rapport à d'autres pays plus vulnérables, mais qui intéressaient le Québec. Pour celui-ci, l'important était alors de créer des précédents et, pour cela, de mettre les fédéraux devant des faits accomplis en les empêchant d'intervenir auprès d'interlocuteurs étrangers potentiels pour les dissuader, contre promesses d'assistance généreuse, de s'associer au Québec. Souvent les succès du Québec ne se concrétisèrent que parce que des démarches et des initiatives cruciales eurent lieu hors de la connaissance des fédéraux, qui ne purent s'interposer à temps.
À la longue et malgré divers échecs en cours de route, le Québec réussit si bien à s'installer, si l'on peut dire, sur la scène internationale que les fédéraux ne purent raisonnablement plus espérer le voir renoncer aux progrès significatifs qu'il avait accomplis. Il était trop tard; les gestes décisifs avaient déjà été faits.
Une opinion publique réticente
La démarche du Québec rencontra un autre obstacle dont, sauf erreur, il n'est jamais question dans les études historiques sur cette innovation de la Révolution tranquille. Pourtant, ceux qui y ont participé au sein du gouvernement eurent constamment à composer avec lui.
On l'a vu, il existait, dans les milieux de la culture et de l'éducation, un désir de s'ouvrir vers l'extérieur. Le problème est que cette aspiration, prononcée dans les milieux intéressés, n'était pas partagée par l'ensemble de la population. Aujourd'hui, celle-ci accepte que le Québec se livre à des activités internationales. Dans les années 1960, on n'en était pas là, bien au contraire. Ces activités étaient a priori perçues comme une occasion de dépenses somptuaires et de mondanités inutiles, prisées par une mini-élite politico-culturelle, mais séant mal à une «province» où des priorités bien plus criantes exigeaient l'attention des gouvernants.
Les réactions négatives prévisibles d'une tranche substantielle du public amenèrent les leaders politiques à justifier chaque geste de portée internationale par son éventuelle rentabilité économique, souvent avec trop d'optimisme. Et à rassurer les inquiets: l'État québécois ne consacrerait à sa «politique étrangère» que des ressources modestes... Par contre, ils eurent le flair de ne pas indisposer outre mesure, et par une trop grande hâte, un électorat au départ réfractaire; ainsi avortèrent des projets réalisables, sûrement originaux, mais, disons, prématurés compte tenu de l'opinion générale.
La difficulté venait aussi du fait que les réclamations internationales du Québec représentaient une totale nouveauté (on les intégra à la liste des demandes «traditionnelles» du Québec seulement après 1970!). Pour les rendre plus acceptables à la population, il fallait en quelque sorte l'apprivoiser en démontrant qu'elles étaient parfaitement légitimes, qu'elles émanaient des aspirations classiques du Québec, en somme qu'à leur façon elles servaient à défendre et à accroître ce qu'on appelait à l'époque l'«autonomie provinciale».
La thèse de Gérin-Lajoie sur le prolongement externe des «compétences internes» du Québec, outre qu'elle répondait à l'argumentaire juridique des fédéraux, fournit ainsi la base d'un autre argumentaire, à usage interne celui-là: en s'ouvrant au monde, le Québec continuait tout simplement à défendre ses droits. Comme il l'avait historiquement toujours fait... Dès lors, les Québécois se retrouvaient en terrain connu.
Claude Morin a été ministre des Affaires intergouvernementales du Québec.
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