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Les festivals crient famine

Stéphane Baillargeon   5 mars 2005  Canada
«Si les subventions diminuent, notre programmation gratuite va nécessairement en souffrir», affirme Michèle Bazin, directrice de la section des relations gouvernementales du Festival Juste pour rire. Sur la photo, la troupe française Oposito. Source
«Si les subventions diminuent, notre programmation gratuite va nécessairement en souffrir», affirme Michèle Bazin, directrice de la section des relations gouvernementales du Festival Juste pour rire. Sur la photo, la troupe française Oposito. Source
Ottawa refuse d'accorder des mesures compensatoires spéciales aux événements sportifs et culturels qui ont perdu une précieuse source de revenus avec la disparition du programme de commandites, selon les informations obtenues par Le Devoir.

La Coalition des festivals canadiens (CFC) demandait la création d'un programme de subventions de 50 millions de dollars par année pour compenser la perte du scandaleux programme, dont l'examen par la commission Gomery se poursuit à Montréal. Le dernier budget Goodale a rejeté cette proposition.

La CFC dit représenter entre 400 et 500 événements festifs au Canada, dont environ 180 au Québec. Lors des consultations prébudgétaires, elle a demandé au ministre des Finances de créer un fonds annuel de 50 millions garanti pour cinq ans. Ce montant correspond en gros aux sommes versées chaque année dans le cadre du défunt programme fédéral, qui utilisait les festivals et autres événements pour faire la promotion du Canada.

Le temps presse

Les festivals ne perdent pas espoir de recevoir de l'argent fédéral par l'entremise de différents ministères, ceux du Patrimoine ou du Développement économique, par exemple. Mais le temps presse. Beaucoup d'événements estivaux doivent boucler leur programmation au cours des prochaines semaines. La coalition prédit aussi que sans le soutien fédéral, la survie même de plusieurs festivals sera menacée.

«Il nous reste jusqu'à la fin du mois pour recevoir des indications précises», dit Luc Fournier, porte-parole de la CFC, qu'il a fondée. Ancien dirigeant du Carnaval de Québec, il est directeur général du Regroupement des événements majeurs internationaux (REMI), qui rassemble la vingtaine des plus grandes entreprises festives et sportives consacrées aux courses de bateaux, aux montgolfières, au jazz ou à l'humour. «Nous avons travaillé fort pour faire passer notre message sur la nécessité de soutenir les événements. Nous avons même discuté de critères d'attribution des fonds. Nous avions confiance. Toutes les personnes rencontrées étaient sensibles à notre réalité. Même l'opposition, y compris les conservateurs, nous ont manifesté un appui. Le Bloc québécois était totalement de notre bord. Malheureusement, nous n'avons pas encore obtenu ce que nous souhaitons.»

Sans explication

La décision du gouvernement fédéral n'a pas été expliquée de façon précise. Luc Fournier y voit un effet direct de la commission Gomery. «Personne ne veut prendre le risque de rapprocher le scandale d'un nouveau programme de subvention aux festivals, affirme-t-il. En même temps, les fonctionnaires et les élus nous répètent qu'ils sont favorables à notre idée. Il y a donc encore un peu d'espoir de trouver de l'argent à l'intérieur de différents ministères.»

Par contraste, Québec verse 7,5 millions par année aux membres du REMI par l'entremise de Tourisme Québec. La subvention oscillait autour de 12 millions il y a deux ans.

Le ministère du Patrimoine canadien oriente les membres de la CFC vers les fonds déjà en place, sans rien promettre de plus. «Nous demandons aux festivals de regarder les programmes existants», dit Myriam Brochu, porte-parole du ministère de Liza Frulla.

Mme Brochu répète ainsi les recommandations annoncées en décembre 2003, alors qu'Ottawa avait mis fin au programme de commandites de Communications Canada. Les anciens clients sont depuis lors relayés vers les «programmes existants du Patrimoine canadien», dont le Programme de célébration, de commémoration et d'apprentissage ainsi que certains appuis financiers de Sport Canada, des Langues officielles, du Multiculturalisme et d'Échanges Canada. Le plan parapluie «Un avenir en art», récemment reconduit pour cinq ans, prévoit 27 millions pour un programme spécial appelé «Présentation des arts Canada» et précisément destiné à soutenir la diffusion de spectacles dans les festivals.

Programmationn gratuite

«Si les subventions diminuent, notre programmation gratuite va nécessairement en souffrir», commente Michèle Bazin, directrice de la section des relations gouvernementales du Festival Juste pour rire / Just for Laughs (FJPR), le plus important au Québec avec ses budgets dépassant les 30 millions. «L'embauche des artistes coûte de plus en plus cher, l'euro ne nous est pas favorable.» Mme Bazin réitère que le temps presse: un festival ne signe pas les contrats d'embauche la veille de son ouverture mais des mois à l'avance.

Jusqu'à il y a deux ans, Mme Bazin glanait un peu plus de trois millions de dollars en subventions des trois ordres de gouvernement et de multiples agences ou ministères, soit 10 % du budget du FJPR. Les meilleures années, comme en 2003, l'enveloppe comprenait 200 000 $ de Patrimoine Canada, plus de 500 000 $ de Développement économique Canada et 375 000 $ de Communications Canada. Jusqu'à maintenant, pour l'année 2005, la directrice n'a reçu qu'une seule confirmation, et ce, pour le versement d'une subvention de 200 000 $ par Patrimoine Canada. Elle estime que le festival pourrait finalement accuser un manque à gagner du fédéral allant jusqu'à 500 000 $, soit 5 % de son budget.

Marge réduite

Luc Fournier évalue à peu près à cette hauteur le manque à gagner pour la moyenne des festivals. «Et de 5 à 6 % de budget en moins, ce peut être catastrophique pour un événement à l'équilibre fragile, précise-t-il. Le trou affecte la marge de manoeuvre. Au bout de quelques années, le déficit creusé devient insurmontable. Si la décision fédérale est maintenue, on peut donc prédire facilement que certains festivals pourraient disparaître.»

Daniel Gélinas, directeur du Festival d'été de Québec, parle d'un «vrai danger d'affaiblissement» du secteur festif. «Le fédéral et le provincial doivent consolider leur position financière au lieu d'imposer de nouvelles compressions, dit-il. Sinon, l'équilibre fragile sera rompu pour les festivals.»

M. Gélinas mentionne que son événement a maximisé les fonds de commandites du secteur privé, qui dépassent maintenant de 40 % ceux du public avec un bon million de plus par année. Les prix d'entrée au festival ont également été majorés avec des hausses de 30 % depuis le début de la décennie. «Si les gouvernements ne nous aident pas, les retombées économiques de notre secteur vont nécessairement être affectées», conclut-il.






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