Non au bouclier spatial
Ottawa abdique sa souveraineté, selon Washington
Ottawa — C'est un Paul Martin politiquement coincé, à la fois par son gouvernement minoritaire mais surtout par ses propres députés libéraux, qui a annoncé officiellement hier que le Canada ne participera pas au controversé bouclier antimissile américain. Cette décision a été accueillie froidement par les États-Unis, qui ne comprennent pas comment le Canada peut abdiquer sa souveraineté en matière de défense antimissile.
Vers midi hier, Paul Martin est sorti de son conseil des ministres pour faire cette grande annonce, confirmée quelques minutes auparavant par son ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew. «Nous avons eu une discussion approfondie, menée par les ministres des Affaires étrangères et de la Défense nationale, sur l'invitation à participer au développement du bouclier antimissile. C'est à la suite de cette discussion que nous annonçons que le Canada ne participera pas au bouclier antimissile», a déclaré Paul Martin.
Selon le premier ministre, les modifications apportées au Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD) en août dernier sont suffisantes pour soutenir les Américains dans le développement de leur bouclier. Mais le Canada n'ira pas plus loin en compagnie de son voisin. «Qu'on me comprenne bien: nous respectons le droit des États-Unis de défendre leur territoire et leur population, a-t-il poursuivi. Nous continuerons d'ailleurs de travailler en partenariat avec notre voisin du Sud pour assurer la défense commune de l'Amérique du Nord et la sécurité continentale. Cependant, nos efforts ne porteront pas sur le bouclier antimissile.»
Se disant «conscient du lourd fardeau qui repose sur les épaules des États-Unis à l'égard de la paix et de la sécurité dans le monde», le premier ministre a brandi le budget fédéral de mercredi pour souligner que le Canada entend aussi jouer son rôle. «Nous comptons assumer pleinement notre part de la responsabilité mondiale, comme le confirme l'augmentation substantielle de notre budget de défense», a-t-il dit.
La réaction américaine n'a pas tardé. Quelques minutes après l'annonce officielle du premier ministre, l'ambassadeur des États-Unis à Ottawa, Paul Cellucci, exprimait haut et fort son incompréhension, même s'il se disait conscient de la pression politique que subit Paul Martin au pays.
«Nous ne comprenons tout simplement pas pourquoi le Canada veut abdiquer sa souveraineté, sa place à la table, pour que nous décidions à sa place quoi faire si un missile se dirige vers le Canada. Ce n'est pas dans l'intérêt du Canada de faire cela», a-t-il affirmé, visiblement contrarié. Les États-Unis gardent tout de même le cap et continueront à déployer leur système. «Nous allons défendre l'Amérique du Nord», a lancé Paul Cellucci.
Paul Martin a repoussé cette affirmation, estimant que le NORAD, un système de détection dirigé par les deux pays, garantit la souveraineté territoriale du Canada. C'est le NORAD qui recevra les données sur un missile en route vers l'Amérique du Nord et qui les transmettra ensuite au commandement du bouclier, qui prendra alors une décision.
Le Canada jouera donc un rôle dans la collecte des données mais pas dans la mise à feu. «On maintient à tout prix la souveraineté de notre espace aérien, et, s'il y a quoi que ce soit qui va se développer dans notre espace aérien, on s'attend comme pays souverain à être consulté et à y avoir une influence», a répondu le premier ministre.
Le ton était un peu moins tranchant à la Maison-Blanche hier alors qu'un porte-parole, Richard Boucher, affirmait qu'il n'y aurait pas de «sentiment d'animosité» entre les deux pays à la suite de cette décision. «Nous avons une base solide de coopération dans plusieurs domaines et nous allons voir ce qui va se passer», a-t-il laconiquement souligné.
Toutefois, en privé, des sources à la Maison-Blanche ont confirmé au Toronto Star que l'administration américaine «aurait vraiment préféré avoir un accord politique sur le bouclier», ce qui aurait donné une caution internationale au projet. Le ministre canadien des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew, a lui aussi affirmé que les Américains n'étaient pas particulièrement heureux. «C'est sûr que les États-Unis sont déçus, mais ils reconnaissent notre décision», a-t-il dit hier.
C'est Pierre Pettigrew qui a annoncé la nouvelle à son homologue américaine, Condoleezza Rice, mardi, lors du sommet de l'OTAN à Bruxelles. Bill Graham, le ministre canadien de la Défense, s'est aussi entretenu avec le numéro deux du Pentagone, Paul Wolfowitz, plus tôt cette semaine. Hier matin, Paul Martin n'avait toujours pas parlé personnellement avec George W. Bush mais il espérait pouvoir le faire dans les prochaines heures.
Si la Maison-Blanche semble avoir eu droit à des explications substantielles sur cette décision, il en va autrement des Canadiens. Le gouvernement a fait le minimum hier pour expliquer cette importante position, allant même jusqu'à glisser son refus en plein débat sur le budget, à la toute fin d'un long plaidoyer de Pierre Pettigrew sur le rôle du Canada dans le monde et la sécurité du pays.
Par la suite, le premier ministre a évité de donner une conférence de presse, de faire une déclaration ministérielle ou d'entreprendre un débat à la Chambre des communes — pourtant une promesse électorale —, ce qui lui a permis de couper court aux questions gênantes.
Non sans raison, d'ailleurs. En effet, Paul Martin avait émis de nombreux signaux au sujet de son intention de participer au projet américain, d'abord avec la modification apportée au NORAD en août. Puis, en 2003, en pleine course au leadership pour accéder à la tête du Parti libéral, Paul Martin avait clairement dit qu'il faudrait emboîter le pas. «Nous devons être à la table», avait-il dit sur les ondes de CTV. Qu'est-ce qui a changé depuis? Impossible de le savoir hier puisque le premier ministre n'a répondu qu'à quatre questions avant de tourner les talons.
Les troupes libérales sont profondément divisées dans ce dossier, et le grand congrès d'orientation du PLC, qui doit s'ouvrir dès le 3 mars, aurait inévitablement ramené ce dossier sur le tapis. Ce malaise, combiné à une opinion publique canadienne généralement défavorable au bouclier, surtout au Québec, aura fait reculer Paul Martin.
Mais le coup de tonnerre dans les relations bilatérales avec les États-Unis ne se fera pas attendre longtemps, selon Charles-Philippe David, titulaire de la chaire de recherche Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM. «Il faudrait être naïf pour croire qu'il n'y aura aucun impact, mais ce ne sera pas aussi grave que pour la guerre en Irak, dit-il. Le contexte international a changé, l'heure est à la réconciliation et au dialogue pour Washington, qui veut rebâtir les ponts. Ce n'est pas aussi dramatique.»
Charles-Philippe David donne raison au nouvel ambassadeur canadien aux États-Unis, Frank McKenna, qui affirmait mardi que le Canada «faisait déjà partie du bouclier» et ne pouvait rien faire de plus depuis la modification apportée au NORAD. «Il avait totalement raison, les États-Unis ont eu ce qu'ils voulaient. Concrètement, le non du Canada ne change donc rien. Washington perd sa caution politique, et c'est tout. On ne souffrira pas économiquement, on va peut-être souffrir un peu politiquement, mais pas beaucoup», soutient-il.
***
À lire demain: les conséquences du refus canadien de participer au bouclier antimissile.
Vers midi hier, Paul Martin est sorti de son conseil des ministres pour faire cette grande annonce, confirmée quelques minutes auparavant par son ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew. «Nous avons eu une discussion approfondie, menée par les ministres des Affaires étrangères et de la Défense nationale, sur l'invitation à participer au développement du bouclier antimissile. C'est à la suite de cette discussion que nous annonçons que le Canada ne participera pas au bouclier antimissile», a déclaré Paul Martin.
Selon le premier ministre, les modifications apportées au Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD) en août dernier sont suffisantes pour soutenir les Américains dans le développement de leur bouclier. Mais le Canada n'ira pas plus loin en compagnie de son voisin. «Qu'on me comprenne bien: nous respectons le droit des États-Unis de défendre leur territoire et leur population, a-t-il poursuivi. Nous continuerons d'ailleurs de travailler en partenariat avec notre voisin du Sud pour assurer la défense commune de l'Amérique du Nord et la sécurité continentale. Cependant, nos efforts ne porteront pas sur le bouclier antimissile.»
Se disant «conscient du lourd fardeau qui repose sur les épaules des États-Unis à l'égard de la paix et de la sécurité dans le monde», le premier ministre a brandi le budget fédéral de mercredi pour souligner que le Canada entend aussi jouer son rôle. «Nous comptons assumer pleinement notre part de la responsabilité mondiale, comme le confirme l'augmentation substantielle de notre budget de défense», a-t-il dit.
La réaction américaine n'a pas tardé. Quelques minutes après l'annonce officielle du premier ministre, l'ambassadeur des États-Unis à Ottawa, Paul Cellucci, exprimait haut et fort son incompréhension, même s'il se disait conscient de la pression politique que subit Paul Martin au pays.
«Nous ne comprenons tout simplement pas pourquoi le Canada veut abdiquer sa souveraineté, sa place à la table, pour que nous décidions à sa place quoi faire si un missile se dirige vers le Canada. Ce n'est pas dans l'intérêt du Canada de faire cela», a-t-il affirmé, visiblement contrarié. Les États-Unis gardent tout de même le cap et continueront à déployer leur système. «Nous allons défendre l'Amérique du Nord», a lancé Paul Cellucci.
Paul Martin a repoussé cette affirmation, estimant que le NORAD, un système de détection dirigé par les deux pays, garantit la souveraineté territoriale du Canada. C'est le NORAD qui recevra les données sur un missile en route vers l'Amérique du Nord et qui les transmettra ensuite au commandement du bouclier, qui prendra alors une décision.
Le Canada jouera donc un rôle dans la collecte des données mais pas dans la mise à feu. «On maintient à tout prix la souveraineté de notre espace aérien, et, s'il y a quoi que ce soit qui va se développer dans notre espace aérien, on s'attend comme pays souverain à être consulté et à y avoir une influence», a répondu le premier ministre.
Le ton était un peu moins tranchant à la Maison-Blanche hier alors qu'un porte-parole, Richard Boucher, affirmait qu'il n'y aurait pas de «sentiment d'animosité» entre les deux pays à la suite de cette décision. «Nous avons une base solide de coopération dans plusieurs domaines et nous allons voir ce qui va se passer», a-t-il laconiquement souligné.
Toutefois, en privé, des sources à la Maison-Blanche ont confirmé au Toronto Star que l'administration américaine «aurait vraiment préféré avoir un accord politique sur le bouclier», ce qui aurait donné une caution internationale au projet. Le ministre canadien des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew, a lui aussi affirmé que les Américains n'étaient pas particulièrement heureux. «C'est sûr que les États-Unis sont déçus, mais ils reconnaissent notre décision», a-t-il dit hier.
C'est Pierre Pettigrew qui a annoncé la nouvelle à son homologue américaine, Condoleezza Rice, mardi, lors du sommet de l'OTAN à Bruxelles. Bill Graham, le ministre canadien de la Défense, s'est aussi entretenu avec le numéro deux du Pentagone, Paul Wolfowitz, plus tôt cette semaine. Hier matin, Paul Martin n'avait toujours pas parlé personnellement avec George W. Bush mais il espérait pouvoir le faire dans les prochaines heures.
Si la Maison-Blanche semble avoir eu droit à des explications substantielles sur cette décision, il en va autrement des Canadiens. Le gouvernement a fait le minimum hier pour expliquer cette importante position, allant même jusqu'à glisser son refus en plein débat sur le budget, à la toute fin d'un long plaidoyer de Pierre Pettigrew sur le rôle du Canada dans le monde et la sécurité du pays.
Par la suite, le premier ministre a évité de donner une conférence de presse, de faire une déclaration ministérielle ou d'entreprendre un débat à la Chambre des communes — pourtant une promesse électorale —, ce qui lui a permis de couper court aux questions gênantes.
Non sans raison, d'ailleurs. En effet, Paul Martin avait émis de nombreux signaux au sujet de son intention de participer au projet américain, d'abord avec la modification apportée au NORAD en août. Puis, en 2003, en pleine course au leadership pour accéder à la tête du Parti libéral, Paul Martin avait clairement dit qu'il faudrait emboîter le pas. «Nous devons être à la table», avait-il dit sur les ondes de CTV. Qu'est-ce qui a changé depuis? Impossible de le savoir hier puisque le premier ministre n'a répondu qu'à quatre questions avant de tourner les talons.
Les troupes libérales sont profondément divisées dans ce dossier, et le grand congrès d'orientation du PLC, qui doit s'ouvrir dès le 3 mars, aurait inévitablement ramené ce dossier sur le tapis. Ce malaise, combiné à une opinion publique canadienne généralement défavorable au bouclier, surtout au Québec, aura fait reculer Paul Martin.
Mais le coup de tonnerre dans les relations bilatérales avec les États-Unis ne se fera pas attendre longtemps, selon Charles-Philippe David, titulaire de la chaire de recherche Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM. «Il faudrait être naïf pour croire qu'il n'y aura aucun impact, mais ce ne sera pas aussi grave que pour la guerre en Irak, dit-il. Le contexte international a changé, l'heure est à la réconciliation et au dialogue pour Washington, qui veut rebâtir les ponts. Ce n'est pas aussi dramatique.»
Charles-Philippe David donne raison au nouvel ambassadeur canadien aux États-Unis, Frank McKenna, qui affirmait mardi que le Canada «faisait déjà partie du bouclier» et ne pouvait rien faire de plus depuis la modification apportée au NORAD. «Il avait totalement raison, les États-Unis ont eu ce qu'ils voulaient. Concrètement, le non du Canada ne change donc rien. Washington perd sa caution politique, et c'est tout. On ne souffrira pas économiquement, on va peut-être souffrir un peu politiquement, mais pas beaucoup», soutient-il.
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À lire demain: les conséquences du refus canadien de participer au bouclier antimissile.
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