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Le missile McKenna

Alec Castonguay   23 février 2005  Canada
La participation du Canada au projet de bouclier antimissile est déjà très importante, a déclaré hier l’ambassadeur du Canada à Washington, Frank McKenna.
Photo : Agence Reuters
La participation du Canada au projet de bouclier antimissile est déjà très importante, a déclaré hier l’ambassadeur du Canada à Washington, Frank McKenna.
Ottawa — Le controversé bouclier antimissile américain a de nouveau plongé le gouvernement fédéral dans l'embarras hier, mais cette fois la bombe a été lâchée par le camp libéral lui-même. Le nouvel ambassadeur canadien à Washington et proche de Paul Martin, Frank McKenna, a déclenché une véritable tempête en affirmant sans détour que le Canada fait déjà partie du bouclier américain. Selon lui, les États-Unis ont obtenu tout ce qu'ils voulaient avec les modifications apportées au NORAD cet été et il est difficile de voir ce qu'Ottawa pourrait faire de plus.

Ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick et politicien d'expérience, Frank McKenna doit prendre officiellement ses fonctions à Washington dans une semaine. Mais, avant son départ pour la capitale américaine, le comité des Affaires étrangères de la Chambre des communes, composé de députés issus de tous les partis politiques, a voulu poser quelques questions au nouvel ambassadeur.

Sans détour, pesant ses mots, l'homme fort de la politique canadienne chez nos voisins du Sud a exprimé son point de vue sur le controversé bouclier antimissile, un dossier avec lequel il devra composer une fois en poste.

À une question posée par Jack Layton, le chef du NPD, qui voulait savoir s'il était inquiet de ce projet, Frank McKenna a répondu qu'il était «prématuré» de se prononcer, puisqu'il n'a pas toutes les données en main.

Mais, selon les informations dont il dispose, les États-Unis ne demandent pas d'argent au Canada et promettent de ne placer aucun intercepteur de missile en sol canadien. Frank McKenna a précisé que le gouvernement du Canada «n'a pas encore pris sa décision» et que le Parlement «devra aussi se prononcer» sur le projet.

Toutefois, l'ambassadeur n'y est pas allé par quatre chemins pour souligner la participation déjà énorme du Canada au projet. Selon lui, Ottawa a déjà fait tellement de concessions qu'il est difficile de voir ce que les Américains attendent encore comme signal. «Je ne vois pas exactement ce que les États-Unis veulent vraiment de nous avec ce bouclier actuellement. Ce n'est pas clair pour moi», a-t-il dit.

Frank McKenna juge que les modifications apportées en août dernier au Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD), afin que l'organisme dirigé par les deux pays puisse contribuer au fonctionnement du bouclier, permettent de dire que le Canada fait partie du projet. Le NORAD peut maintenant fournir des renseignements à la Missile Defense Agency, l'organisme responsable de la mise en place du bouclier.

«Je pense que nous avons donné l'essentiel de ce que voulaient les Américains, qui était d'utiliser le NORAD et ses informations pour détecter les missiles», a dit M. McKenna devant le comité. Washington a aujourd'hui tout ce qu'il faut pour exploiter «un système de défense antimissile modeste», a-t-il dit.

Questionné par les journalistes à sa sortie du comité, Frank McKenna a poussé ses affirmations un cran plus loin. «Est-ce que nous faisons partie du programme antimissile?», lui a demandé un reporter. «Nous en faisons partie, a-t-il tranché. Nous en faisons partie maintenant et la question est: que pouvons-nous faire de plus?»

Lors de la visite du président américain à Ottawa en décembre dernier, George W. Bush avait placé Paul Martin dans l'embarras à deux reprises en évoquant le bouclier antimissile. Il demandait alors au Canada de s'engager aux côtés des États-Unis pour protéger le continent à l'aide de ce bouclier.

À propos de ces discours, Frank McKenna s'est interrogé sur ce que les États-Unis voulaient de plus, compte tenu de la forte participation canadienne. «Qu'est-ce que signer [un accord] veut dire? On ne peut pas être plus clair que ça», a-t-il dit.

Bill Graham sur la sellette

Les déclarations de Frank McKenna ont enflammé les partis d'opposition, qui ont talonné le ministre de la Défense durant presque toute la période de questions hier. En l'absence de Paul Martin, actuellement au sommet de l'OTAN à Bruxelles, c'est Bill Graham qui a essuyé le feu nourri de ses adversaires politiques.

Le ministre a tenté de minimiser la portée des propos du nouvel ambassadeur canadien, soutenant que M. McKenna n'a pas contredit la position du gouvernement, puisqu'il parlait seulement de la modification du NORAD, un fait connu.

Le chef conservateur, Stephen Harper, a plutôt soutenu que le gouvernement avait déjà décidé de participer au bouclier cet été et que les modifications au NORAD représentaient la vraie décision, contrairement à ce que les libéraux prétendent. «Pourquoi le gouvernement a-t-il brisé sa promesse de rendre publics les détails du projet et d'avoir un vote au Parlement avant d'y participer?», a lancé M. Harper. «J'assure la Chambre qu'aucune décision n'a été prise», a répliqué Bill Graham.

Assailli de questions à sa sortie de la Chambre, Bill Graham a rappelé que Frank McKenna avait aussi dit que c'était au gouvernement de prendre une décision dans ce dossier, ce qui signifie selon lui que tout n'est pas joué.

«Il faut que le public canadien comprenne très bien qu'on collabore avec les Américains dans la reconnaissance des menaces qui planent sur l'Amérique du Nord et c'est ce que nous faisons avec le NORAD, a-t-il souligné. Mais modifier le NORAD ne signifie pas une participation au bouclier antimissile, qui, lui, est un système de déploiement de missiles. Nous n'en faisons pas partie.»

Le ministre en veut pour preuve la visite du président Bush en décembre dernier. «George W. Bush lui-même nous a demandé de participer au système. Ça prouve que nous n'en faisons pas partie, selon les Américains», a-t-il dit.

Des propos qui n'ont pas rassuré l'opposition. Gilles Duceppe estime que «c'est la confusion la plus totale» dans ce dossier. Une confusion alimentée par les tergiversations des libéraux, a souligné le chef bloquiste. Jack Layton, quant à lui, s'inquiète des déclarations de Frank McKenna. «Peut-être que c'est M. McKenna qui dit la vérité [et non pas Paul Martin]? Si c'est le cas, nous avons un grand problème, car Paul Martin n'aurait pas dit la vérité aux Canadiens. Ça nécessite une clarification immédiate du gouvernement», a affirmé le chef du NPD. Le bureau du premier ministre est resté muet hier et n'a pas retourné les appels du Devoir.






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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    mercredi 23 février 2005 05h51
    Divergences
    « Quel but poursuivait Frank McKenna en faisant ses déclarations tonitruantes sur la participation du Canada au bouclier antimissile de G.W. Bush? C'est la question à se poser, car il n'a sûrement pas parlé à la légère. Est-ce pour préparer l'opinion aux futures déclarations du gouvernement? Est-ce comme porte-parole de Paul Martin? Est-ce pour souligner les divergences de la politique canadienne en relation avec les États-Unis? Car divergences il y a, si l'on en juge par les faits suivants.

    La tâche consistant à réviser la politique étrangère du Canada «a été confiée sous contrat le mois dernier à Jennifer Welsh, une boursière de la fondation Rhodes, originaire de la Saskatchewan, qui vit au Royaume-Uni depuis cinq ans et enseigne les relations internationales à la célèbre université britannique d'Oxford, pour introduire dans cette politique une nouvelle vision d'ensemble. Paul Martin n'était pas satisfait du travail effectué dans ce domaine par son gouvernement.

    Dans son livre, At Home in the World: Canada's Global Vision for the 21st Century (Toronto, HarperCollins, 2004), madame Welsh déclare que «le Canada doit cesser de se définir par rapport aux États-Unis. Cette pensée n'a mené qu'à des politiques pro-américaines ou anti-américaines qui ont nui aux intérêts du pays». C'est bel et bien dit. Comme exemple de sujétion aux politiques américaines, qui a nui à nos intérêts, on se rappellera le cas de l'avion Arrow d'Avro, qui aurait pu voler deux fois pus vite que le son, à 2 240 km/h, ce qui en aurait fait l'avion de combat le plus rapide. Mais, le vendredi 20 février 1959 (le vendredi noir), le gouvernement conservateur de John Diefenbaker annulait le projet Arrow et marquait la fin d'un rêve pour les 2 000 ingénieurs et 12 000 cadres et employés de l'usine. Les pressions ou les «offres» américaines seraient en cause. Certes, le refus du Canada de s'associer aux États-Unis dans leur invasion de l'Irak, dans leur embargo contre Cuba ou d'accepter des missiles à têtes nucléaires sur son sol sont des exemples d'autonomie face aux États-Unis.
    Mais ce sont précisément les fluctuations ou les incohérences de la politique canadienne qui en révèle la faiblesse et les déficiences, avec les conséquences que souligne J. Welsh. Que les États-Unis soient le premier partenaire commercial du Canada est un fait. Cela ne doit cependant pas commander la politiques étrangère du Canada et en faire un État dans la mouvance américaine.

    Or, précisément, une conférence sur les relations Canada-États-Unis qui s'est tenue dimanche dernier semble bien en arriver à une conclusion contraire, à propos notamment du bouclier antimissiles. «Même si le Canada ne partage pas l'évaluation que font les États-Unis des dangers venant de l'extérieur, il n'a pas d'autre choix que de s'ajuster aux perceptions américaines des menaces contre l'Amérique du Nord», mentionne le rapport préliminaire d'une assemblée canado-américaine, qui s'est réunie à l'université Columbia. La formulation de cette prise de position est assez catégorique et ne paraît guère conforme à la position de J. Welsh. Certes, le rapport de l'assemblée n'a pas fait l'unanimité et des Canadiens connus, comme l'ancien Premier ministre Joe Clark, ont exprimé des réserves au sujet du bouclier antimissiles.

    Mais, puisque officiellement le Canada ne partage pas le point de vue des États-Unis, tant sur les menaces que sur l'efficacité de ce bouclier, il devrait bien plutôt prendre ses distances avec ce système d'armement. Faut-il rappeler la position historique des différents gouvernements du Canada selon laquelle «la seule stratégie valable pour l'avenir réside dans l'élimination complète de ces armes. Le seul objectif réaliste pour la communauté internationale consiste à réduire progressivement des stocks existants d'armes nucléaires jusqu'à leur élimination.» (Désarmement et non-prolifération nucléaires : favoriser l'atteinte des objectifs canadiens, Énoncé du gouvernement, Ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, 19 avril 1999).

    Faut-il aussi souligner les toutes récentes déclarations de la secrétaire d'État Condoleezza Rice en vue de renouer des relations plus saines avec des pays comme la France, qu'elle voulait punir il n'y a pas si longtemps, pour son opposition à la guerre en Irak. Ou parler de l'assouplissement de la position de D. Rumsfeld, lors de la réunion de l'OTAN à Nice, le jeudi 10 février. Ou les prises de position de G.W. Bush à Bruxelles, ces 21-22 février, qui prône une réconciliation avec l'Europe. Des prises de position fermes et cohérentes peuvent d'abord déplaire aux États-Unis, mais elles sont cependant fort admissibles dans un mode de relations amicales. D'autant que ce bouclier a été et est tout à la fois un leurre politique, et surtout un gage donné au puissant complexe militaro-industriel. «À moins d'un mouvement de protestation de niveau mondial, y compris au sein des instances internationales, l'évolution semble inéluctable vers une intégration civile-militaire. En ce sens, la militarisation de l'espace ne peut être perçue que comme une retombée, un effet pervers, d'un processus global, bien plus dangereux, de militarisation de l'économie américaine et au-delà, mondiale.» (Alain Roubos, Le bouclier antimissiles : une locomotive).

    Par ailleurs, la Russie, comme l'a annoncé récemment le président Poutine, et sans doute la Chine se préparent à contrer toute capacité de défense que pourrait un jour assurer le système proposé. D'autre part, si en même temps les États-Unis continuent de mettre au point de nouvelles armes nucléaires, ne risque-ton pas d'assister à une reprise du cycle défense-contredéfense du temps de la guerre froide. Pour nombre d'experts, la militarisation de l'espace semble inéluctable, un jour ou l'autre. Plutôt que de devoir se retirer de ce programme si les États-Unis devaient emprunter cette direction, comme le suggère le groupe réuni à l'université Columbia, il serait plus sage pour le Canada de ne pas s'engager dans cette aventure aux résultats incertains et de suivre une voie plus conforme à ses capacités et à sa réputation de puissance pacifique et pacifiante.

    L'indépendance politique du Canada est en jeu et doit lui faire affirmer sa position face aux États-Unis, comme certains Premiers ministres l'ont fait dans le passé, pour des questions bilatérales. Comme le propose J. Welsh, le Canada doit se situer politiquement dans un rapport avec le reste du monde et pas uniquement avec les seuls États-Unis. Dans le cas précis du bouclier antimissiles, que le gouvernement du Canada dise à l'administration américaine qu'il va s'occuper de la lutte antimissile en évitant que des pays aient la tentation d'en envoyer, c'est-à-dire par une intense activité relationnelle, commerciale, sociale et diplomatique avec d'éventuels États qui seraient tenté de le faire, s'il en existe réellement. Lorsque des pays ont besoin les uns des autres, ils ne se combattent pas. En ce sens, la mondialisation des relations, des communications, des échanges commerciaux peut faire oeuvre utile, beaucoup plus que le rejet, le refus de négociations directes ou les condamnations du genre «axe du mal» ou «poste avancé de la tyrannie».

    Mais avec les déclarations de F. McKenna, comme l'a souligné Gilles Duceppe, «c'est la confusion la plus totale» dans ce dossier, et pas seulement dans ce dossier, mais dans la politique étrangère du Canada. Les déclarations que vient de faire Paul Martin sur l'Iran au sommet de l'OTAN à Bruxelles ressemblent plus à un alignement sur la position américaine que sur la position européenne. Où se situe Martin, du côté de Welsh ou de celui de Bush? Il ferait bien de nous le dire.

    Mais pourquoi, au Canada, sur le plan extérieur, avons-nous tant de mal à nous définir par rapport au reste du monde et pas seulement par rapport aux États-Unis, comme sur le plan intérieur à nous affranchir d'un système colonial obsolète qui nous vaut un chef d'État étranger, au lieu d'élire notre propre chef d'État, comme le fait toute grande démocratie qui se respecte, et nous en sommes une? Où est passée la fierté canadienne? »

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