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Goodale dans les souliers de Martin

Manon Cornellier   19 février 2005  Canada
M. Goodale répète depuis quelques semaines que les prévisions économiques laissent présager des surplus modestes pour les deux prochaines années et qu’il ne lui reste pas beaucoup de marge de manoeuvre.
Photo : Agence Reuters
M. Goodale répète depuis quelques semaines que les prévisions économiques laissent présager des surplus modestes pour les deux prochaines années et qu’il ne lui reste pas beaucoup de marge de manoeuvre.
Ottawa — Le 27 février 1995, Paul Martin s'était levé aux Communes pour présenter ce qui allait s'avérer le budget charnière du gouvernement Chrétien. Dix ans plus tard, Paul Martin, maintenant premier ministre, aimerait bien que le premier budget de son gouvernement soit tout aussi significatif.

Paul Martin a de la suite dans les idées. «Il y a des époques dans l'évolution d'une société où elle doit relever des défis fondamentaux, faire des choix fondamentaux, prendre un nouveau cap. Le Canada traverse actuellement l'une de ces époques», disait-il en 1995. «Nous sommes à l'aube de possibilités historiques, une période qui se présente rarement dans l'existence d'un pays. [...] Un moment pour convertir des circonstances historiques en changement transformateur», affirmait-il en novembre 2003 au moment de prendre la tête du Parti libéral du Canada.

Présenter un budget aussi marquant qu'il y a dix ans, presque jour pour jour, sera un défi difficile à relever pour le ministre des Finances, Ralph Goodale. Et, à certains égards, il vaut peut-être mieux qu'il ne cherche pas à imiter de trop près l'expérience de 1995. Le budget de cette année-là fut le point de départ non seulement de l'élimination du déficit mais aussi des surplus sous-évalués et des problèmes de financement des systèmes de santé, d'éducation postsecondaire et d'aide sociale. C'est à ce moment-là qu'on a sévèrement amputé les dépenses (25,3 milliards en trois ans), mettant à contribution, entre autres, les ministères de l'Environnement, de la Défense et de la Coopération internationale. On a restreint l'accès à l'assurance-emploi tout en écrémant ses surplus. Un climat de méfiance s'est installé qui empoisonne encore les relations entre Ottawa et les provinces et nuit aujourd'hui aux discussions dans de nombreux dossiers.

Prévisions prudentes

C'est aussi cette année-là que Paul Martin s'en était remis aux prévisionnistes du secteur privé pour établir ses prévisions budgétaires «prudentes». C'est aussi à ce moment qu'il avait commencé à prévoir des réserves, dont celle pour éventualités de trois milliards, une réserve qui a systématiquement servi à réduire la dette.

Avec des prévisions de croissance et de revenus presque pessimistes, des prévisions de dépenses plus réalistes et des coussins pour les mauvais jours, il a fini par éliminer le déficit dès 1997-98 et à afficher des surplus nettement supérieurs à tous ceux qui étaient prévus. Depuis, les surplus ont grimpé jusqu'à 20 milliards, en 2000-01. On était bien loin de la prévision d'un budget simplement équilibré faite cette année-là.

Au cours de la dernière décennie, l'accès à l'assurance-emploi a été restreint, malgré les surplus du programme, et les travailleurs saisonniers ont dû apprendre à vivre avec le «trou noir» des semaines sans revenus alors que les jeunes et les femmes ont dû faire face à des critères difficiles à respecter. Ce tour de vis a coûté de nombreux comtés aux libéraux en 1997 et les met toujours sur la sellette au Québec et dans les Maritimes.

Les provinces, elles, ont vu les transferts pour la santé, l'éducation postsecondaire et l'aide sociale chuter de 18,7 milliards en 1994-95 à 12,5 milliards en 1997-98. Ottawa a commencé à rectifier le tir en 1999-2000, mais ce n'est qu'en 2002-03 que le total de ces transferts en espèces a rejoint et légèrement dépassé le niveau de 1994. Il y a bien eu des hausses depuis lors, mais elles sont survenues après moult pressions des provinces, avec lesquelles le lien de confiance s'est rompu et n'a jamais vraiment été restauré.

Prises à la gorge, les provinces ont sabré dans leurs autres postes de dépenses, dont les services sociaux, le logement, les garderies, l'environnement, les infrastructures et les villes, des secteurs où Ottawa, fort de sa marge de manoeuvre financière, tente aujourd'hui de s'immiscer.

Pour les libéraux, le budget 2005 se veut avant tout une illustration de leur capacité de respecter leurs promesses de la dernière campagne qui, dans leur programme, totalisaient 28 milliards de dollars en cinq ans. Avec la dernière entente sur la santé, conclue en septembre dernier, et la réforme de la péréquation, adoptée en octobre, ils auront une bonne base. Mais pour les provinces, les chômeurs, les militaires et les environnementalistes, ce sera plutôt une nouvelle occasion pour Ottawa de réparer des pots cassés.

À tâtons

MM. Goodale et Martin tenteront de donner un ton visionnaire au budget qui sera présenté mercredi. Le problème est qu'il leur manquera certaines munitions essentielles. Il n'y a toujours pas d'ententes entre Ottawa et les provinces sur les garderies et les villes. Le plan de mise en oeuvre du protocole de Kyoto se fait attendre, tout comme le nouvel énoncé de politique internationale, qui portera sur les politiques étrangère, de défense, de commerce et d'aide internationale. M. Goodale promettra des fonds, question d'être prêt à faire face à des élections précipitées, mais, dans bien des cas, il faudra repasser pour les détails.

On en mettra quand même plein la vue en suivant une recette très usée. En 1995, par exemple, Ottawa avait annoncé d'un seul coup les compressions des trois années suivantes. Il s'est bien abstenu de nous rafraîchir la mémoire dans les budgets subséquents, même s'il ne s'est jamais privé de répéter les bonnes nouvelles.

Cette façon de faire s'est répétée année après année sous les libéraux, et le même scénario se dessine cette année. Les chiffres seront ronflants, s'il faut en croire les nombreuses fuites des dernières semaines: cinq milliards pour les garderies, cinq milliards pour les villes, de cinq à six milliards pour la mise en oeuvre du protocole de Kyoto, 700 millions pour les personnes âgées à faible revenu, 1,5 milliard pour l'aide au logement pour les familles démunies, un milliard pour la défense...

Mais — et c'est un très gros «mais» — dans presque tous les cas, on parle d'investissements étalés sur cinq ans. Et l'essentiel des déboursés aura lieu au cours des deux ou trois dernières années du plan budgétaire. Ainsi, on ne parle que de 300 à 400 millions pour les villes la première année. Les personnes âgées verront leur chèque de supplément de revenu augmenter graduellement, mais il faudra cinq ans pour que la hausse atteigne 35 ou 58 $ par mois. Dans le cas de Kyoto, on estime que près de la moitié de la somme sera composée de fonds déjà annoncés mais inutilisés.

M. Goodale répète depuis quelques semaines que les prévisions économiques laissent présager des surplus modestes pour les deux prochaines années et que, une fois pris en compte les accords sur la péréquation et la santé, il ne lui reste pas beaucoup de marge de manoeuvre pour financer d'autres initiatives. «Les calculs fonctionnent très bien sur une période de cinq ans mais, à court terme, ça représente un défi», a-t-il dit récemment. Il soutient que la hausse du dollar ne s'est pas encore complètement répercutée sur les exportations et, par ricochet, sur les revenus fédéraux.

Lors de sa mise à jour économique, en novembre, M. Goodale prédisait, une fois soustraits la réserve pour éventualités de trois milliards et les coûts des accords sur la santé et la péréquation, un surplus de 5,9 milliards pour l'année qui s'achève, de 1,5 milliard pour 2005-06 et de 2,9 milliards pour 2006-07.

Le budget de mercredi sera par ailleurs plus précis au sujet des compressions qui seront imposées d'ici cinq ans pour financer de nouvelles dépenses. Environ 10 des 12 milliards en compressions exigées de John McCallum, le ministre responsable de l'examen des dépenses, devraient être expliqués dans le budget, révélait le Globe and Mail hier. L'exercice n'est pas anodin. En cette ère post-commandites, le gouvernement veut prouver non seulement qu'il respecte ses promesses mais qu'il sait aussi agir en gestionnaire prudent.

Surveiller ses arrières

Ralph Goodale aura un autre défi: amadouer au moins un parti d'opposition afin de permettre l'adoption du budget de ce gouvernement minoritaire. Jusqu'à récemment, les libéraux comptaient sur les conservateurs qui, en s'abstenant ou en s'absentant en assez grand nombre, pourraient leur permettre de sauver la mise. Les troupes de Paul Martin ne savent plus si elles peuvent s'y fier car le PC est revenu sur sa parole cette semaine pour défaire deux projets de loi assurant la scission du ministère des Affaires étrangères.

Le PC dit qu'il ne pourrait pas soutenir un budget dépourvu de réductions de taxes pour les familles à faible et moyen revenu. Le NPD exige un plan solide pour mettre Kyoto en oeuvre. Le Bloc veut de véritables progrès vers une correction du déséquilibre fiscal et une réforme sérieuse de l'assurance-emploi, y compris la création d'une caisse autonome. Il a déjà fait savoir qu'il est insatisfait des quelques mesures envisagées par le gouvernement.

Par ailleurs, les trois chefs des partis d'opposition ont fait parvenir une lettre au premier ministre Martin hier pour exiger l'adoption d'une stratégie visant à augmenter de façon prévisible l'aide au développement, avec une hausse importante dès maintenant. De plus, ils demandent qu'une loi soit adoptée pour faire de la réduction de la pauvreté le premier objectif de l'aide internationale canadienne.

On saura rapidement si le vote sur le budget se traduira ou non par la défaite du gouvernement et le déclenchement d'élections anticipées. Le débat sur la motion de présentation du budget doit durer quatre jours, pas nécessairement consécutifs. Le premier jour de débat aura lieu le 24 février, et les trois suivants, les 7, 8 et 9 mars. C'est du moins le plan du leader parlementaire libéral, Tony Valeri.

Deux partis d'opposition peuvent proposer des amendements à cette motion. Si tel est le cas, le premier vote devrait avoir lieu dès la deuxième journée de débat. Le deuxième amendement devrait faire l'objet d'un vote le jour suivant, et celui sur la motion gouvernementale, le quatrième jour. M. Valeri a déjà fait savoir que chacun de ces votes serait considéré comme un vote de confiance, ce qui signifie que le test le plus crucial pour les libéraux de Paul Martin pourrait survenir dès le 7 mars, immédiatement après le congrès du Parti conservateur, à Montréal. Tout un programme!






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