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«Du grand Chrétien»

Denise Bombardier   12 février 2005  Canada
Ce fut le cri du coeur de ses partisans et de tous les nostalgiques du temps maudit où l'affrontement entre francophones du Québec et d'Ottawa colorait la terne vie politique canadian, faute de la transformer.

Ah! il était en forme, Jean Chrétien, lorsqu'il s'est présenté devant la commission Gomery cette semaine. On sentait que la vengeance était douce au coeur de l'Indien, si tant est qu'on ait encore le droit d'utiliser cette expression politiquement incorrecte. Il ne pouvait pas se soustraire à cette convocation, alors il allait la détourner à ses propres fins. Et, dans son cas, la fin justifie les moyens. C'est d'ailleurs un peu ce qu'il a démontré par son témoignage. Sa force de frappe, son arrogance et son sens du spectacle qui n'exclut jamais le mépris de l'adversaire ont transformé l'interrogatoire mou du procureur-chef Bernard Roy en tremplin à partir duquel l'ex-premier ministre a parfaitement réussi toutes ses pirouettes.

Du grand Chrétien, certes. D'abord, la langue demeure la même. Syntaxe éclatée, vocabulaire déficient, anglicismes à gogo. C'est bien connu. Jean Chrétien ne parle pas comme l'élite mais comme le peuple, ce peuple qu'il fréquente sur les terrains de golf, dans les prestigieux bureaux d'avocats et les antichambres du pouvoir financier et diplomatique international. Certains diront que c'était prévisible, mais on s'est rendu compte qu'il ne fait pas sienne la devise du Québec, «Je me souviens». Il ne se souvient d'à peu près rien. Sa mémoire ne lui est d'aucun recours lorsqu'il s'agit de confirmer ou d'infirmer des réunions avec ses proches collaborateurs. Normal que ceux qui, un jour, rencontrent le premier ministre s'en souviennent, mais sachons une fois pour toutes que l'inverse n'est pas vrai. Du vrai Chrétien aussi car, chef suprême menant le combat pour sauver le Canada, il donne ses ordres et ne se soucie guère du choix des armes, des combattants ou de la stratégie des exécutants. Il a foi dans ses soldats, et on suppose qu'il apprécie particulièrement les plus coriaces devant l'adversaire. L'homme n'étant ni vénal ni attaché à l'argent, on ne doute pas qu'il soit au-dessus de tout soupçon de corruption personnelle. Qu'on lance la police aux trousses des voleurs potentiels et qu'ils paient pour leurs crimes, si des crimes ont été commis: telle est sa réaction face aux malversations. Mais lui ne s'embarrasse pas de ces détails. Avec les commandites, l'important était de sauver le Canada. Les dommages collatéraux (détournements de fonds et autres tours de passe-passe) lui apparaissent dérisoires comparativement à la tragédie appréhendée, à savoir l'éclatement du pays, ce pays qui lui a permis à lui, le «p'tit gars de Shawinigan», de se propulser au sommet des Rocheuses, d'un océan à l'autre et tout en haut de la colline parlementaire comme son idole, ce Trudeau qui l'envoyait se battre à mains nues contre les «séparatisses» et qui le traitait trop souvent avec hauteur et condescendance. Il aimait bien son Jean, qui ne refusait pas les «dirty jobs». Rappelons-nous le rapatriement de la Constitution, le Lac-Meech, la Crise d'octobre.

Du grand Chrétien aussi, cette façon qu'il a de trivialiser le débat d'idées en le ramenant à un combat de ruelle où tous les coups sont permis dans les limites de la légalité. Car avec lui, la légitimité en prend plein la gueule, si on nous permet d'adopter son ton. Et que dire de son attrait pour la propagande! Des panneaux, des drapeaux, des pancartes, bref, de la visibilité: c'est comme ça qu'on vend le Canada aux Canadiens. À preuve? Ç'a marché. Le référendum a été perdu par les souverainistes. Dans cette optique, le Canada n'est pas un pays à penser mais à visualiser. On comprend alors que l'ex-premier ministre déconsidère tous ces réformateurs du fédéralisme enfargés dans les virgules ou les traits d'union et qui jouent sur les mots. Pour Jean Chrétien, un chat est un chat, mais une balle de golf est un obus qui ne rate pas sa cible.

En quelques heures, cet homme politique aussi redoutable qu'incendiaire a réussi à recréer le climat tendu de l'époque guerrière où nous nous déchirions entre nous. Certains ont éprouvé un coup de nostalgie et d'autres ont revécu un quasi-cauchemar. À vrai dire, le témoignage de l'ex-premier ministre nous ramenait à nos vieux démons dont, il faut bien l'avouer, nous nous ennuyons certains jours en écoutant ces hommes bien élevés et policés qui tentent de nous gouverner. Ce qu'on appelle «du grand Chrétien» appartient plutôt à notre folklore fédéralo-séparatiste québécois. La performance de Jean Chrétien, («performance» presque au sens de «show-business») nous a fait prendre conscience qu'une tranche de notre histoire est désormais derrière nous.

denbombardier@videotron.ca
 
 
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